C’est l’un des plus grands mystères de l’Histoire de France et une question qui divise les historiens. Sœur Louise Marie de Sainte-Thérèse, plus connue sous le nom de la « Mauresse de Moret », était-elle la fille cachée de Louis XIV ou de la reine Marie-Thérèse d’Autriche ? Ou bien une orpheline parrainée par le couple royal ? A l’occasion de cette journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition, la Revue Dynastie vous propose de revenir sur cette figure méconnue du Grand Siècle.

Le 16 novembre 1664, Marie-Thérèse d’Autriche, reine de France, s’apprête à donner la vie pour la troisième fois, au palais du Louvre, après une grossesse difficile. Bien sûr, comme le veut l’Étiquette, l’accouchement a lieu en public, en présence de son chirurgien, Félix, l’abbé de Gordes et une foule de courtisans. Après de longues heures de travail, à la tombée de la nuit, la reine donne finalement naissance à une petite fille, prénommée Marie-Anne. Mais alors que l’abbé de Gordes s’approchait du nouveau-né pour le bénir, il s’évanouit. Intriguée, la foule se pressa encore un peu plus pour apercevoir le nourrisson. Lorsqu’il leur est enfin présenté, l’assemblée se fige d’effroi. Il faut attendre un éclat de rire du Grand Condé qui brise la glace en s’exclamant : « Mon Dieu, mais il est noir ! ».

Marie -Thérèse d’Autriche et sa prétendue fille @Dynastie/collection de Versailles et bibliothèque de Sainte-Geneviève

Un bébé noir au Louvre !

Arrive alors le roi, qui s’interroge également sur l’attitude de l’Assemblée. Les médecins et l’entourage de Marie-Thérèse, se perdent alors en explications, tentant d’étouffer les rumeurs qui commencent à se répandre. D’après le journaliste Georges Touchard-Lafosse, le chirurgien Félix expliqua à Louis XIV que la couleur de la peau nouveau-née était due à un simple regard que la reine aurait posé sur le nain Nabo, le page noir de la Cour. Le monarque lui aurait alors répondu : « Un regard, hum ! il était donc bien pénétrant ! » (Cette anecdote a d’ailleurs été reprise dans la série controversée  Versailles qui élabore sa propre théorie, le fruit de l’adultère entre la reine et le prince Aniaba). D’autres en revanche, avancent que cela vient de la consommation excessive de chocolat à laquelle s’adonnait la souveraine. Bien sûr, rien n’est exact dans ces suppositions bien, qu’à l’époque, on était convaincu que manger du cacao, dormir près d’un encrier ou être à proximité d’un  africain pouvait « faire virer le bébé au noir » ! La marquise de Sévigné expliquera ainsi la naissance d’un métis chez une noble dame, dans l’une de ses lettres.

À peine ses premiers cris, Marie-Anne de France fut officiellement déclarée morte, le 26 décembre 1664. Sa dépouille fut exposée publiquement dans la chapelle du Louvre, tandis que son cœur fut porté au Val-de-Grâce et son corps inhumé dans la basilique Saint-Denis. Et Nabo de disparaître promptement de de la cour. Son sort nous étant inconnu, il aurait été éliminé ou embastillé. Pierre Marie Dijol, auteur d’un ouvrage sur le sujet n’hésita pas à prétendre que ce fut l’homme au masque de fer.  Pourtant une autre théorie affirme que Marie-Anne aurait survécu. D’après cette hypothèse, le premier valet de chambre du roi, Alexandre Bontemps, aurait envoyé l’enfant, dans le plus grand des secrets, au couvent des bénédictines de Notre-Dame-des-Anges de Moret-sur-Loing, non loin du château de Fontainebleau, afin de cacher sa couleur de peau. C’est là que démarre l’histoire de la « Mauresse, religieuse à Moret, fort énigmatique », comme l’a écrit Saint-Simon, dans ses Mémoires.

Une énigmatique religieuse

L’énigme débute en 1695, lorsque la famille royale fut conviée par Madame de Maintenon, à la prise de voile d’une jeune nonne noire, sœur Louise Marie Thérèse. La présence des Bourbons à une cérémonie de vœux religieux d’une religieuse lambda intrigue, d’autant plus que la date de sa naissance, ses parents, ainsi que la date et les conditions de son entrée au couvent sont inconnu. Plus troublant encore, celle que l’on appelle la « Mauresse de Moret » reçoit régulièrement de nombreux visiteurs, tous plus prestigieux les uns des autres, à en faire pâlir d’envie n’importe quel courtisan ! Parmi eux, se trouvent Saint-Simon, Madame de Maintenon, la Princesse Palatine, Marie-Adélaïde de Savoie (la mère du futur Louis XV), la reine Marie-Thérèse d’Autriche, ainsi que le Grand Dauphin et ses enfants ! Louise Marie Thérèse eut même la visite de Voltaire, qui était venu uniquement pour elle, au couvent, en 1716. Bien que l’on ignore les raisons qui ont poussé tant de personnes illustres à lui rendre visite, Saint-Simon nous dit qu’ils « l’ont vue avec bonté », prouvant l’importance du personnage. L’auteur Serge Aroles nous apprend d’ailleurs que la Maison du Roi lui versait une pension, et que des sommes encore plus importantes étaient données au couvent, alors que cet établissement religieux était « borgne », simple, pauvre, qu’aucune personne de sang noble ou même simplement connue n’y avait jamais résidé.

Autre élément perturbant, les allusions que faisaient la religieuse au fait qu’elle était de sang royal. Il semblerait qu’elle ait eu une attitude familière avec le Grand Dauphin et d’autres membres de la famille royale. Toujours, selon Saint-Simon, elle aurait dit en voyant Louis de France : « C’est mon frère qui chasse ». Voltaire nous relate également une anecdote étrange, dans son Siècle de Louis XIV. À la suite des plaintes de ses supérieures sur l’orgueil de la Mauresse, concernant sa filiation, l’épouse morganatique de Louis XIV « fit ce qu’elle put pour lui ôter l’idée qui nourrissait sa fierté », ce à quoi, Louise Marie Thérèse lui répondit :« Madame, la peine que prend une dame de votre élévation, de venir exprès ici me dire que je ne suis pas fille du roi, me persuade que je le suis. ». Tous ces indices semblent indiquer que la religieuse n’est pas une inconnue de l’entourage du Roi-Soleil et le fait que peu de sources la concernant (archives, versements de pensions royales, actes notariés signés de sa propre main, et trois portraits) existent, soient le résultat d’un secret délibérément masqué. Mais qui était-elle réellement ?

Louis XIV. Collection de Versailles

Une vraie-fausse énigme ?

Plusieurs théories existent sur l’ascendance de la Mauresse de Moret. Pour certains, elle aurait été la bâtarde de Marie-Thérèse d’Autriche et de son nain Nabo. Cette théorie est aujourd’hui contestée, puisque l’accouchement ayant eu lieu en public et étant extrêmement suivi, il est difficile de croire qu’on ait pu escamoter cette naissance royale. De plus, aucun ambassadeur étranger ne fit référence à la naissance d’un enfant noir, alors qu’il y avait parmi ces émissaires, des représentants de nations ennemies de la France à qui ce scandale aurait pu largement profiter. Aucune archive étrangère ne mentionne la mise au monde d’un bébé noir à la cour du Roi-Soleil. Quant à Nabo, il était âgé d’environ dix ou onze ans, au moment des faits, d’autant que sa maîtresse était constamment entourée. Il aurait donc été difficile pour eux de fauter.

Il est probable que le nouveau-né aurait cyanosé. Le travail ayant été très compliqué et ayant eu lieu la nuit, la coloration anormale bleutée de la peau du nourrisson, due à l’oxygénation insuffisante du sang, aurait pu laisser croire qu’il était noir. Ajoutant à cela une mortalité infantile très élevée et le fait que le bébé était prématuré, il n’est donc pas impossible que Marie-Anne soit décédée rapidement.  Une autre hypothèse, qui s’avère plus plausible, prétend que Louise Marie Thérèse serait le fruit des relations sexuelles que Louis XIV aurait eu avec une servante ou une comédienne noire. Soutenue par Voltaire qui lui trouvait une ressemblance frappante avec le monarque, cette théorie pourrait se confirmer, avec la découverte, dans les réserves de la bibliothèque Sainte-Geneviève, d’une pochette de papier, portant la mention : « Papiers concernant la Moresque, fille de Louis XIV ». Qui va s’avérer malheureusement vide, supposant que son contenu avait été dérobé ou dissimulé lors Révolution française afin que ce ne soit pas exploité par les ennemis de la monarchie. Autre interrogation, son portrait au musée Charles-de-Bruyères de Remiremont, sur lequel est inscrit : « La princesse noire religieuse de Moret ». Serge Aroles évoque même un second document faisant mention d’une autre enfant, Dorothée, protégée du roi. Enfin, une dernière hypothèse dit que la Mauresse de Moret n’aurait été qu’une affabulatrice qui aurait inventé cette haute naissance, afin de justifier le mystère autour de ses origines et l’attention qu’on lui portait. Il s’agirait en fait d’une orpheline maure, baptisée et parrainée par le roi, la reine ou Madame de Maintenon, justifiant ainsi les les prénoms qu’elle portait.

Fille illégitime ou mythomane, la Mauresse de Moret continue d’intriguer et de diviser les historiens, d’autant plus que la date de sa mort nous est également inconnue. Passée à la postérité et cristallisant tous les fantasmes, en raison de la dimension scandaleuse de cette affaire, Sœur Louise Marie de Sainte-Thérèse n’en a pas fini de parler d’elle. On lui doit des carrés fondants de chocolat noir, spécialités de Moret-sur-Loing, ainsi que la chocolaterie « La Mauresse » dans cette même ville. En raison d’un grand manque d’archives, il semblerait que cette affaire reste, à jamais, une énigme.

Lucas-Joël Houllé