C’est une des nombreuses séries à concept des Éditions Delcourt. La bande dessinée  « Les Reines de Sang »  s’intéresse au parcours de certaines des plus énigmatiques et des plus intéressantes figures royales féminines ayant marqué l’Histoire. Parmi les nombreux albums parus à ce jour, la trilogie Les Trois Julia, narre la vie d’Héliogabale, en se concentrant sur les trois femmes qui ont marqué son règne. Mais est-elle historiquement exacte ? La Revue Dynastie vous décortique cette BD passionnante et vous plonge dans les secrets d’un règne pervers et sanglant. 

Découpé en trois tomes, chaque volume évoque une des Julia dont le destin se mêle étroitement à celui du Bas-Empire. La Princesse de la poussière, premier album de cette trilogie qui nous plonge dans les arcanes d’une Rome en déclin, se focalise sur la vie de Julia Maesa (170-224). Syrienne d’origine, venue des contrées désertiques, elle apparait sur la couverture comme une matrone respectable. Pourtant c’est une femme dévorée d’ambition qui sera l’ombre du jeune Héliogabale (203-224), proclamé empereur, dont elle est la grand-mère. Le tableau est posé avec quelques anachronismes. Ainsi, un œil averti s’apercevra qu’Héliogabale est habillé à la manière d’un empereur byzantin plutôt que d’un César du IIIᵉ siècle (le diadème n’étant porté qu’à partir de Constantin Ier). Le jeu de lumière permet  même de comprendre rapidement quelle est la place de chacun dans cet album. Derrière ce souverain plutôt timide et impressionné par ce nouveau rôle qu’on lui impose, lui qui aurait bien continué à jouer les prêtres d’Émèse en Orient, se tient Julia Maesa qui entend poursuivre l’œuvre de la dynastie Sévère à laquelle sa famille succède. Tapis dans l’ombre, Julia Domna (160-217), la sœur de Julia Maesa qui a épousé Septime Sévère, et que l’on découvre au fil des pages.

Les couvertures de la Trilogie des « Trois Julia ». Edition Delcourt

La Princesse du Soleil invincible, second tome, évoque la vie de Julia Soaemias (180-222), mère de l’empereur Héliogabale. Elle voue une admiration fanatique à son fils qu’elle fait passer pour le fils du défunt Caracalla afin de mieux le légitimer. D’une folie à une autre, il n’y a qu’un trait de dessin que n’ont pas hésité à franchir les dessinateurs Antonio Sarchione et Gaétan Georges. La lubricité dans le regard de Julia Soaemias cache mal les excentricités malsaines d’Héliogabale présentées sous des cheveux plus longs et couverts de bijoux. Un règne qui tombe dans la débauche et les plaisirs cruels.  Enfin, celle du troisième et dernier tome, est sans aucun doute, la plus explicite sur son contenu. La Princesse du silence, titrée en référence à celui calculé de Julia Mamaea (180-235) nous emmène dans les pas de la fille de Julia Maesa. Une dague sous la gorge d’Héliogabale ravagé par une vie de luxure et dont la beauté s’est fanée. Couronnée de la stéphanè, recouverte d’un voile, droite et fière, le geste ne laisse pas de place aux doutes. Il dessine le futur d’un empereur devenu autoritaire et dont il faut se débarrasser. Le règne de Sévère Alexandre ne va pas tarder à commencer le sang avant de terminer de la même manière.

Des personnages mémorables

L’un des points forts de cette bande dessinée (BD) reste certainement ses personnages. Ils possèdent tous des traits de caractères qui permettent de les distinguer les uns des autres, tout en étant néanmoins, étoffés, ce qui leur donne de la profondeur. Julia Maesa passe d’abord pour une mégère, obnubilée par le pouvoir et ne vivant que pour lui, n’ayant aucune considération pour ses filles dont elle se désintéresse. qu’elle qualifie « d’aussi inutiles que des tiques » ou « d’espèce de monstre ». Elle n’hésite pas non plus à faire fouetter Soaemias nue devant tout le monde, en l’insultant, puis à la faire exécuter, elle et son petit-fils, lorsque ce personnage complexe se rend compte qu’elle a fait un mauvais choix en misant sur Héliogabale. Son oiseau pour lequel elle éprouve beaucoup d’affection tout comme l’eunuque Gannys ou son amant, le sénateur Comazon sont les seuls instants d’humanité derrière cette beauté cruelle.

De gauche à droite : Julia Maesa, Julia Soaemias et Julia Domnia @Commonswilki/Dynastie

Julia Mamaea semble être effacée et désintéressée. Pourtant très rapidement, elle va révéler sa nature intelligente, l’ambition qu’elle nourrit pour son fils Sévère Alexandre qu’elle entend placer à la tête de l’Empire et qu’elle considère comme son dieu. Une caractéristique du véritable personnage historique, puisqu’elle chassa Orbiane, l’épouse de son enfant, par jalousie. Elle va réussir à le faire adopter par Héliogabale qui s’en lasse et tente même de le faire assassiner. Trop tard. Les prétoriens vont se charger d’éliminer cet empereur dont la perversion sexuelle écœure Rome et placer Sévère Alexandre sur le trône. Il a 14 ans. Son règne va être désastreux.

Julia Soaemias, est sans doute, le personnage le moins sympathique, dépeinte comme un succube insatiable. Fervente adoratrice du dieu solaire Élagabal, qu’elle considère comme le père de son fils, elle l’a nommé en son honneur et le destinait à la fonction de grand-prêtre. Elle souhaite convertir Rome à ce culte. En vain, faisant face à une animosité constante des Romains à ce sujet.  Soaemias est aussi la seule à accepter et à encourager les extravagances de son fils, qu’elle allaite encore à l’âge adulte dans une forme d’inceste qui ne dit pas son nom.  Mais le véritable héros de cette histoire, est sans aucun doute Héliogabale. Victime malgré lui des intrigues de sa grand-mère. Il ne désire qu’être le grand-prêtre d’Élagabal, fonction pour laquelle il a été préparé depuis son plus jeune âge, et uniquement danser en son honneur. Marqué par un manque de confiance en lui, ses relations avec les femmes sont un désastre. Sa nature le pousse aux hommes, se féminisant à outrance. L’historien Robert Turcan, dans la biographie qu’il lui a consacrée, avance que l’empereur aurait été impuissant et misogyne. D’ailleurs, la rumeur relatée par l’Histoire Auguste, selon laquelle il aurait fait tirer son char par des femmes nues figure dans la BD. Sa mort violente comme celle de son successeur, dernier des Sévères, semble faire écho à une vielle prophétie entourant la pierre noire : « Après avoir appris tout ce qu’il y avait à apprendre sur le compte de vous autres humains, après en avoir eu assez de vos vicissitudes, fatiguée par le flot incessant des malheurs de ce bas monde, j’ai finalement décidé de vous abandonner ».

Heliogabale dont le visage a été reconstitué

Une réalité historique dévoyée

Rappelons toutefois qu’une BD n’est pas un ouvrage historique, et que les faits sont souvent romancés. Malheureusement, Les Trois Julia n’échappent pas à la règle. En effet, le premier tome La Princesse de la poussière, débute avec une erreur flagrante. À la suite de l’assassinat de Caracalla en avril 217, sa mère Julia Domna se suicide juste après les funérailles, en s’arrachant le sein gauche, éprouvée par la mort de ses deux fils et le cancer du sein. Si la veuve de Septime Sévère souffrait bien de cette maladie et disparut peu de temps, après l’empereur, c’est en se laissant mourir de faim, et non, en se tuant à l’arme blanche, qu’elle rendit son dernier soupir à Émèse, où elle s’était retirée, et non à Rome, comme le stipule la BD.

Autre liberté prise par les dessinateurs, cette fois-ci, l’aspect physique des personnages. Il est très surprenant de voir Caracalla et Héliogabale, blonds aux yeux bleus et Julia Mamaea, blonde aux yeux verts. Or, bien que l’Empire romain ait été multiethnique et que les mariages mixtes n’étaient pas rares, tant que les mariés étaient issus du même milieu, il semble peu probable que les membres de la dynastie des Sévères étaient de types caucasiens.  En effet,  Septime Sévère fut le premier empereur d’ascendance non-romaine à régner sur Rome, puisqu’il descendait d’une famille d’origine libyco-punique, naturalisée à partir du Iᵉʳ siècle après Jésus-Christ, tandis que la famille de sa femme avait pour ancêtres, la famille royale arabe des Sampsigéramides, une dynastie de rois-prêtres qui régnaient sur l’actuelle Homs. La seule représentation peinte qui soit parvenue jusqu’à nous, des membres de la lignée sévérienne, le Tondo severiano, montre un Septime Sévère au teint halé et un Caracalla brun aux yeux foncés, donc à l’opposé du personnage de la série. Les véritables Sévères étaient certainement, de type méditerranéens.

Sévère Alexandre @Wikicommons/Dynastie

Autre détail surprenant, les cheveux des empereurs Héliogabale et Sévère Alexandre. Tout au long de l’histoire, il sont longs. Ce qui est en désaccord avec les faits réels. À Rome, les hommes ont toujours eu une coupe courte, d’autant plus que les représentations antiques des deux souverains confirment ceci. Est-ce une volonté de souligner l’exotisme que ces deux personnages représentent aux yeux des Romains, ou bien, est-ce une manière de souligner la féminité d’Héliogabale qui s’affirme de plus en plus, au fil des albums, ? Cela est d’autant plus plausible que si l’on regarde au détail près, son apparence physique dans la BD se calque sur l’image des éphèbes vendus par les canons de notre siècle.

La trilogie reste cependant assez fidèle à la réalité historique, malgré quelques arrangements. Les Trois Julia sont un bon moyen pour initier les personnes à l’Histoire, notamment à ceux qui seraient intéressés par la période sévérienne, avant de les diriger, vers des ouvrages plus techniques. Un parfait résumé du règne d’Héliogabale, autrement dit un triptyque féminin, capable du meilleur comme du pire : celle qui le couronna, celle qui l’influença et celle qui le destitua, démontrant dès lors que bien que le pouvoir fut exercé par les hommes, il reste en réalité une affaire de femmes !

Lucas-Joël Houllé