Héritier d’une dynastie impériale disparue depuis plus de deux siècles, Dionysos Inca Yupanqui fut à la fois officier, député et défenseur des peuples indigènes. Choisi pour occuper un trône argentino-péruvien, son destin exceptionnel illustre les espoirs, les contradictions et les ambitions politiques qui accompagnèrent les mouvements d’indépendance en Amérique du Sud au début du XIXe siècle.

Un héritier caché, une maison divisée
Lorsqu’il voit le jour, il y a deux siècles que l’Empire Inca a disparu. Il ne reste plus que les ruines de Vilcabamba, la cité-État où s’étaient réfugiés les derniers empereurs d’un royaume situé dans la cordillère des Andes. La forteresse a fini par tomber entre les mains des conquistadors espagnols et avec elle, Tupac Amaru Ier, son dernier Sapa Inca (1572).
Les différents membres de la maison royale Inca ( Ayllu Real ) vont connaître des destins différents à l’ombre d’une colonisation qui va progressivement accoucher d’une société créole. C’est dans cette atmosphère que naît à Lima, le prince Dionysos Inca Yupanqui. Il est auréolé de la gloire de ses ancêtres, mais déjà imprégné de cette culture hispanique qui a conquis tout le continent sud-américain. En 1769, à l’âge de 9 ans, il déménage avec sa famille à Madrid grâce à la pension et aux privilèges que son père a pu obtenir en compensation du refus par la vice-royauté de lui accorder le marquisat de Santiago de Oropesa dont il est l’un des prétendants.
Étrange histoire d’ailleurs que ce marquisat composé de terres situées autour de Cuzco, ancienne capitale de l’Empire défunt, du domaine de la vallée de Yucay transformé en seigneurie authentique. Il a été accordé en 1560 aux princes de la maison impériale, quand le prince Diego Sairi Tupa Yupangui (1535-1561) décide de renoncer au trône en faveur du roi Philippe II d’Espagne et de ses descendants, encore aujourd’hui les héritiers du Tahuantinsuyo. Malgré cette renonciation, Diego Sairi Tupa Yupangui restera aux yeux de ses anciens sujets, le véritable monarque des Incas et parallèlement l’un des Péruviens les plus riches de la vice-royauté. Son décès brutal et inattendu provoqua des tensions au sein de la famille qui se perpétua par la suite en dépit d’un testament reconnaissant sa fille Beatriz Clara Coya (1556-1600), épouse du gouverneur du Chili, comme légitime héritière du marquisat.
L’importance de ce titre était avant tout symbolique tant pour les Incas que pour les Espagnols car son détenteur était alors considéré comme le potentiel souverain d’une nation qui n’avait pas encore plié le genou à terre face à l’occupant. Quasi autonome, il avait une particularité : son porteur avait l’obligation de résider en Espagne. Reconnu dans les armoriaux de la noblesse inca, le marquisat de Santiago de Oropesa était appelé « Infant du Pérou » .
Finalement, c’est la couronne espagnole qui tranche en faveur de Beatriz Clara Coya avant que le titre ne se confonde avec l’histoire du royaume d’Espagne, son sang se mélangeant avec celui des plus grandes familles de l’aristocratie hispanique. Lorsque le dernier des descendants de Beatriz Clara Coya s’éteignit en 1744, la monarchie Bourbon cacha mal son soulagement, considérant que cette branche était une maison rivale à son pouvoir en Amérique du Sud. Ses prétendants furent nombreux et son acquisition soumise à une règle stricte. Il fallait prouver son lien avec Diego Sairi Tupa Yupangui dans un pays où la généalogie était complexe.

Un prince révolutionnaire, député aux Cortès
Le prince Dionysos va effectuer ses études au Séminaire royal des nobles de Madrid sous la férule des jésuites. Il décide d’embrasser une carrière militaire qui va le mener en Afrique du Nord, à Gibraltar ou encore La Havane (Cuba). L’héritier se forge un caractère, observe un monde qui s’effrite doucement sous ses yeux. D’ailleurs, c’est un abolitionniste. L’esclavage le répugne. Il sait ce que les Espagnols ont fait aux Incas, comment ils ont réduit à l’état de pauvreté toute une nation jadis puissante. Il est un fils des Lumières, un libéral qui se passionne pour la chose publique.
En 1780, sous-lieutenant, il participe à la conquête de la Floride et de la Louisiane au détour de la guerre d’indépendance américaine. Ses pensées politiques vont retarder sa montée dans l’échelonnement militaire. Il tente de faire valoir de son ascendance royale mais l’administration se montre inflexible. Nommé lieutenant-colonel d’un régiment de dragons, il est à la tête de la cavalerie lorsque Napoléon Ier fait brusquement irruption en Espagne (1808).
C’est une nouvelle carrière qui va s’offrir à cet Inca en recherche de perpétuelle reconnaissance. En décembre 1810, on lui propose un siège de député suppléant aux Cortès de Cadix (assemblée constituante) convoqués afin de pallier l’absence du roi Ferdinand VII. Dans les vice-royautés sud-américaines, c’est l’effervescence depuis la chute du souverain, remplacé par Joseph Bonaparte, frère de l’Empereur des Français. Dionysos Inca Yupanqui va prononcer un discours passionné où il rappelle ses origines à la fois royales et indigènes, s’affirmant comme américain. Un esprit d’indépendance qui ne passe pas inaperçu. Il va même exiger la fin des discriminations contre son peuple et rend les Français responsables de maux de l’Espagne. « Débarrassez-vous au plus vite de ces habitudes archaïques et odieuses et, pleinement conscients que nos malheurs actuels sont le fruit d’une si longue ère de crimes et de prostitution, ne rejetez pas le flambeau lumineux de la sagesse, ni ne vous privez de la pratique de la vertu », clame-t-il à la tribune.
Le discours fait mouche puisqu’en mars 1811, le tribut imposé aux Incas (mita) fut abrogé par les députés. Pour l’anecdote, c’est aussi de ce discours qu’un certain Karl Marx, théoricien du marxisme, va extraire une de ses plus célèbres maximes: « un peuple qui en opprime un autre ne peut être libre ».
Paradoxalement, il s’attire l’agacement de la noblesse inca qui lui reproche de s’attaquer aux traditions hiérarchiques et sociales de sa caste. En Amérique du Sud, ses membres vont même tenter de s’opposer à cette abrogation inscrite dans la Constitution de 1812. Menés par Mateo García-Pumacahua Chihuantito (un descendant des empereurs incas), toutes les tentatives des nobles incas échouèrent et le texte fut promulgué à la joie des paysans, principaux concernés. Pour de courte durée, car une fois revenu sur son trône, Ferdinand VII s’empressa de l’abroger (1814). Convoqué, Dionysos Inca Yupanqui est sommé de revenir sur ses choix, contraint de signer un manifeste qui dénonçait les excès libéraux de cette Constitution.

La monarchie comme institution en Amérique du Sud
Si on perd sa trace par la suite, son nom réapparaît à l’occasion du mouvement des indépendances qui secoue toute l’Amérique du Sud. Et plus précisément en Argentine lors du congrès de Tucuman qui a abouti à la déclaration d’indépendance d’une partie de la vice-royauté du Rio de la Plata.
Avocat et intellectuel Manuel Belgrano (1776-1820) a été influencé par les idées des Lumières. Il a dévoré les écrits de Rousseau, Voltaire ou Montesquieu et s’est enthousiasmé pour la Révolution française. C’est tout naturellement qu’il rejoint la rébellion à l’ordre royaliste. Un échec militaire pour un homme qui n’a aucune expérience dans le domaine. Il devient alors un diplomate au service de la cause indépendantiste en Europe et constate au lendemain de la fin du Premier empire que le système républicain n’a aucune chance de s’imposer.
Il comprend très vite que si l’Argentine veut survivre dans le concert des nations internationales, elle doit adopter la même institution monarchique qu’en Europe. Il propose alors de restaurer l’autorité inca en Amérique, assurant que les provinces du nord peuplées en majorité par des descendants des Incas se rallieraient à cette idée. Nommé « Plan inca », il propose également de faire de Cuzco la nouvelle capitale de cette monarchie en devenir. Le nom du prince-député Dionysos Inca Yupanqui est avancé aux congressistes comme futur souverain. Un autre nom est également proposé, celui de Juan Bautista Tupamaro (1747-1827), demi-frère du « prince » Tupac Amaru II qui mena contre Madrid une importante rébellion dans le Haut-Pérou et la vice-royauté du Rio de la Plata.
Le projet n’a cependant rien de nouveau puisque bien avant celui de Belgrano, d’autres avaient été imaginés sans aboutir entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. C’est ainsi que l’on découvre que Joseph Bonaparte, le frère de l’Empereur Napoléon Ier, avait ambitionné un titre de roi du Pérou. Avant de le placer à la tête d’une Espagne unie, le héros d’Austerlitz avait songé à démembrer l’empire espagnol. Un an après son accession en 1808, un nouveau projet fut concocté par Napoléon. Peu connu, c’est au maréchal Joachim Murat, futur roi de Naples, que fut confiée la mission de mettre en place les plans d’une monarchie péruvienne indépendante et francophile. Il ne put jamais aboutir, contesté à la fois par le Conseil de régence de Cadix et la vice-royauté qui reconnaissait encore Ferdinand VII comme roi.

L’échec du Plan inca
L’épisode du carlotisme, projet qui prévoyait d’établir une monarchie dans le Rio de la Plata en faveur de l’infante Carlota Joaquina de Bourbon, reste l’un de ceux qui sera le plus abouti avant d’être abandonné par les partisans de la monarchie.
Discuté, le Plan Inca va diviser les délégués. Le Haut-Pérou et le nord-ouest soutiennent Belgrano quand ceux de Cuyo et de Buenos Aires expriment leur refus sans pour autant rejeter l’option monarchique. Un troisième nom qui est sorti du chapeau : le prince Sébastian de Bourbon (1811-1875) qui vit au Brésil avec son grand-père, le roi Jean (Joao) VI du Portugal. Les pourparlers ont du mal à accoucher d’un consensus en dépit du soutien affiché par José de San Martin (1778-1850), général désigné « Protecteur du Pérou » et héros de la révolution. Une lutte d’influence s’impose et tourne finalement en défaveur de Belgrano qui ne peut empêcher la délocalisation du congrès à Buenos Aires. Le Plan inca est alors définitivement abandonné et évite que l’on accepte « un roi aux pieds sales dans une épicerie ou une taverne de l’Altiplano. », comme ironisaient les détracteurs du projet.
Le Plan inca laisse cependant dans l’esprit des congressistes cette idée monarchique qui perdure. On va d’ailleurs proposer ce trône à d’autres princes, notamment le duc Charles II de Parme qui aurait du être couronné roi d’Argentine si la bataille de Cepeda (guerre civile entre les différents généraux) n’avait pas décidé autrement. Un projet qui fut d’ailleurs soutenu par la France de Louis XVIII qui empêcha les partisans de la monarchie de choisir le duc Louis-Philippe Ier d’Orléans, finalement promis à un autre trône.
On ne connaît pas la fin de vie du prince-député Dionysos Inca Yupanqui, pas plus qu’on n’est pas en mesure de savoir s’il avait été informé de ces tractations. On peut tout plus supputer qu’il est décédé peu de temps après car il n’apparaît plus dans les registres du Parlement.
Figure méconnue de l’histoire latino-américaine, Dionysos Inca Yupanqui aura incaréné toute sa vue la rencontre entre deux mondes : celui de l’ancien Empire inca et celui des révolutions politiques du XIXe siècle. Idéaliste et héritier d’une prestigieuse lignée, il demeura jusqu’à la fin le symbole d’une souveraineté perdue mais jamais totalement oubliée. Si le « Plan inca » ne vit jamais le jour, il témoigne néanmoins de la force persistante de la mémoire impériale dans les jeunes nations sud-américaines en quête d’identité et de légitimité.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







