Symbole du prestige impérial et chef-d’œuvre de la joaillerie du Second Empire, la couronne de l’impératrice Eugénie dépasse le simple statut d’objet d’art. Endommagée lors du spectaculaire vol du Louvre en octobre 2025, elle incarne aujourd’hui à la fois la fragilité et la résilience du patrimoine français, ravivant l’attachement des Français à leur mémoire historique.

ll est des objets qui dépassent leur simple matérialité pour devenir des fragments de mémoire nationale. La couronne de l’impératrice Eugénie, chef-d’œuvre de joaillerie du Second Empire, appartient à cette catégorie rare d’artefacts où se mêlent pouvoir, esthétique et imaginaire collectif.

Lorsque ce joyau historique a été pris pour cible lors d’un spectaculaire vol au musée du Louvre, c’est bien davantage qu’un objet d’orfèvrerie qui a vacillé : c’est une part de l’histoire sentimentale de la France qui sembla soudainement mise en péril.

L'impératrice Eugénie de Montijo @wikicommons

Une couronne née du rêve impérial

Créée en 1855 par l’orfèvre Alexandre-Gabriel Lemonnier, la couronne de l’impératrice Eugénie incarne l’apogée artistique et politique du Second Empire. Commandée à l’occasion de l’Exposition universelle organisée à Paris, elle devait symboliser le renouveau du prestige français sur la scène internationale, alors que Napoléon III cherchait à réaffirmer la grandeur nationale dans une Europe en mutation.

La pièce, petite et légère, impressionne par sa richesse technique : plus de 1354 diamants, 1136 roses et 56 émeraudes empruntés au trésor capétien et d’autres payés sur la cassette personnelle de l’Empereur, composent l’ornement, montés sur une structure en or finement travaillée, où alternent huit aigles impériaux ciselés par les frères Fannière (Auguste le sculpteur et Joseph le ciseleur), palmettes et motifs végétaux inspirés du répertoire antique. L’ensemble surmonté d’un globe et d’une croix rappelait la fusion du pouvoir politique et d’une légitimité quasi sacrée.

« La couronne d’Eugénie n’est pas seulement un objet de luxe ; elle traduit une vision politique du pouvoir où l’esthétique sert de langage diplomatique et identitaire. », comme le résume l’historienne du bijou Françoise Cailles à propos de l’importance artistique de la pièce.

Fait paradoxal, la couronne ne fut jamais portée lors d’un sacre officiel. Le Second Empire, régime autoritaire mais soucieux d’une modernité institutionnelle, préférait les cérémonies spectaculaires aux rites monarchiques traditionnels. Pourtant, l’objet devint rapidement l’un des symboles les plus reconnaissables de la majesté impériale et permis à son créateur d’obtenir une médaille d’argent à l’Exposition pour « couronnes impériales d’un goût simple, d’un bon dessin, d’une exécution soignée ».

La couronne de l'Impératrice Eugénie@Wikicmmons/Wouter Engler

Du crépuscule impérial à la sauvegarde patrimoniale

La défaite de Napoléon III à la bataille de Sedan en septembre 1870 entraîna l’effondrement du régime et la dispersion d’une grande partie des insignes impériaux.  Un mois avant cette fatidique date, les bijoux de la couronne avaient été transportés à Brest où ils y restèrent avant d’être stockés dans les caves du ministère des Finances. Présentée deux fois aux Français (1878 et 1884), une loi d’aliénation des Diamants de la Couronne fut votée afin de vendre une partie du trésor impérial.

La couronne fut néanmoins conservée et rendue à l’impératrice Eugénie, veuve et exilée au Royaume-Uni. Lors de son décès, elle échut à la princesse Marie-Clotilde Napoléon, comtesse de Witt. Il faudra tous les talents de négociateur du Louvre et l’aide d’un milliardaire américain pour que la couronne échappe à une vente au sultan de Brunei, soit finalement remise au musée en 1988,  avant d’être exposée dans la Galerie Apollon du Louvre, dans un coffrage quasi blindé.

Une entrée qui marque une étape essentielle dans la patrimonialisation du Second Empire. Longtemps regardée avec méfiance par la mémoire républicaine, cette période historique trouva progressivement sa place dans le récit national. Comme le souligne l’historien Éric Anceau : « Le Second Empire a longtemps été perçu comme une parenthèse ambiguë entre monarchie et république. La reconnaissance de ses objets d’art correspond à une réconciliation de la France avec une partie de son histoire politique. ».

La princesse Yasmine Murat interrogée par BFMTV @DR

Le jour du vol : une attaque contre l’inviolable

Survenu le 19 octobre 2025, le cambriolage qui a visé la couronne de l’Impératrice Eugénie, s’est déroulée avec une précision digne des grandes affaires criminelles. Ce n’est pas la première fois que le Musée du Louvre est la victime d’un vol. En décembre 1976, l’épée d’apparat du roi Charles X a été dérobée par trois malfaiteurs et n’a jamais été retrouvée à ce jour.

Composé de 4 personnes, le groupe a exploité une faille de sécurité pour pénétrer dans la Galerie d’Apollon, écrin historique des joyaux de la Couronne, via un véhicule à nacelle. L’opération, fulgurante, a duré quelques minutes à peine. Plusieurs pièces majeures de la joaillerie impériale furent dérobées dont la parure de saphirs de la reine Marie-Amélie d’Orléans et ceux de la reine Hortense, le collier en émeraudes de la parure de l’impératrice Marie-Louise ou encore la broche reliquaire de l’impératrice Eugénie, comportant deux des diamants dits Mazarins. Dans la précipitation de la fuite, la couronne d’Eugénie fut abandonnée après avoir subi d’importantes déformations. Pour de nombreux observateurs, ce détail prend une dimension presque symbolique : l’objet le plus chargé d’histoire fut aussi celui que les voleurs n’ont pu emporter.

L’historien de l’art Didier Rykner observe à cette occasion que les musées vivent d’un paradoxe:« ils doivent montrer pour transmettre, mais exposer revient toujours à accepter une part de vulnérabilité. ».

Si le Musée du Louvre, sa directrice Laurence des Cars, ont été pointés du doigt, pour la défaillance des systèmes de sécurité, ce vol spectaculaire a suscité l’indignation nationale. Plusieurs princes de France, concernés par les vols de bijoux, ont réagi par voie médiatique. Héritier du fameux maréchal d’Empire et roi de Naples (1808-1815) dont il a hérité le nom, le prince Joachim Murat a été le premier à réagir. Il s’est dit « effondré » par ce vol, « une blessure portée à la mémoire nationale et à l’âme même de la France », évoque une « douleur intime ».  « En s’attaquant à ces symboles, c’est la mémoire de la France que l’on profane. Ces joyaux incarnaient la grandeur d’une époque, la beauté d’un savoir-faire et l’esprit d’un peuple. Les voir ainsi arrachés à la Nation, c’est voir notre patrimoine blessé en plein cœur » , ajoute même le prince de Pontecorvo.

Le prince Jean d’Orléans, chef de la Maison royale de France, a exprimé sa tristesse, rappelant que les joyaux étaient « les témoins précieux de notre histoire qui nous relient à ce que la France a de noble et d’intemporel ». Même son de cloche du côté du prince Louis-Alphonse de Bourbon, chef de la Maison de Bourbon, plus lapidaire où il accuse la classe politique de dilapider les trésors de France et de « démembrement mémoriel de la France ».

Une restauration technique… et morale

Confirmé par le musée du Louvre, l’état de la couronne, bien que préoccupant, permet d’envisager une restauration. Les experts ont constaté des déformations structurelles, la disparition d’éléments décoratifs et la perte de certaines pierres secondaires. La restauration mobilise aujourd’hui historiens, gemmologues et artisans joailliers. L’objectif dépasse la simple réparation matérielle : il s’agit de restituer la cohérence historique et artistique de l’œuvre et elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur la transmission du patrimoine dans une société contemporaine souvent marquée par l’accélération du temps et l’effacement des repères historiques.

Pour l’anthropologue Marc Augé : « Le patrimoine est ce qui permet à une société de se reconnaître dans la durée. Lorsqu’il est menacé, c’est le rapport au temps lui-même qui vacille ». C’est dans cet esprit que la princesse Yasmine Murat, engagée depuis plusieurs années dans la promotion du patrimoine et de l’excellence française, a pris la parole. En sa qualité de présidente du Rayonnement Français et de marraine de la Fondation Eugène Napoléon — institution créée par l’impératrice elle-même — elle a tenu à délivrer un message résolument tourné vers l’avenir. « Au-delà de l’émotion suscitée par l’épisode du vol des joyaux napoléoniens au Musée du Louvre, cette situation doit aussi être perçue comme une opportunité : celle de démontrer, une fois encore, l’excellence et la vitalité des savoir-faire français. », a déclaré l’épouse du prince Joachim Murat.

Pour la princesse Murat, la restauration de cette pièce emblématique représente un enjeu dépassant la simple conservation muséale. « La France possède toutes les compétences nécessaires pour mener à bien une restauration d’une telle complexité et d’une telle portée symbolique. », rappelle-t-elle. Le projet annoncé par le Louvre pourrait mobiliser certaines des plus prestigieuses maisons de joaillerie françaises, dépositaires d’un héritage artisanal transmis depuis plusieurs générations. La princesse Yasmine Murat souligne leur rôle déterminant dans la préservation de ce patrimoine technique et artistique. « Nos grandes maisons de joaillerie — Boucheron, Cartier, Chaumet, Mellerio dits Meller, Van Cleef & Arpels — comptent parmi les meilleures au monde. Elles conservent et transmettent depuis des générations des métiers d’art d’une précision exceptionnelle, qui font la renommée de notre pays bien au-delà de ses frontières. », explique la princesse Yasmine Murat.

Elle le rappelle : la restauration de la couronne pourrait devenir un symbole de résilience patrimoniale et culturelle, capable de rassembler au-delà des cercles spécialisés. « Ce défi de restauration peut et doit devenir un projet fédérateur. Dans cet épisode difficile, il demeure une lueur d’espoir : celle de voir la couronne de l’impératrice Eugénie renaître grâce à l’union des talents et à l’excellence française. ».

Communiqué du Rayonnement Français

Un symbole de mémoire

Au-delà du fait divers, l’affaire réveilla un attachement profond des Français à leurs symboles historiques. Le Second Empire demeure une période ambivalente, mêlant modernisation économique, expansion coloniale, prestige culturel et autoritarisme politique. Pourtant, l’imaginaire populaire conserve une fascination durable pour son raffinement esthétique.

La figure d’Eugénie de Montijo (1826-1920), dernière souveraine française, protectrice des arts, promotrice de la mode parisienne et mécène de nombreuses œuvres caritatives, contribua à faire de Paris la capitale mondiale de l’élégance. L’écrivain Octave Aubry écrivait déjà à son sujet : « Eugénie fut moins une souveraine qu’un symbole vivant du raffinement français. ». Elle incarna aussi la fin d’un monde. Son destin nourrit encore une mémoire romantique du pouvoir impérial. L’historien Jean Garrigues analyse d’ailleurs ce phénomène : « Les Français entretiennent avec leurs monarchies et empires un rapport affectif complexe. Même rejetés politiquement, ces régimes continuent d’habiter l’inconscient collectif par leurs symboles et leurs récits. ».

Dans la longue histoire nationale, les couronnes tombent, les régimes disparaissent, mais les symboles demeurent. La couronne de l’impératrice Eugénie, blessée puis réparée, rappelle que l’histoire de France n’est jamais figée : elle se reconstruit sans cesse, à l’image de ses propres joyaux. Lorsqu’elle retrouvera sa place au Louvre, elle portera une signification nouvelle. Elle ne sera plus seulement le vestige d’un empire disparu, mais aussi le symbole d’une mémoire restaurée, d’une histoire que la France choisit de préserver malgré les fractures du présent.

« Je suis convaincue que cette mobilisation autour de la restauration de la couronne contribuera à rassembler les Français et à faire rayonner encore davantage la France et ses savoir-faire à travers le monde. », se réjouit la princesse Yasmine Murat.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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