De Constantinople à la Barbade, l’itinéraire de Ferdinand Paléologue, héritier présumé des derniers empereurs byzantins, raconte l’exil et la métamorphose d’une dynastie déchue, dont l’ultime écho s’est éteint sous les tropiques.

Le 29 mai 1453, la chute de Constantinople marque la fin de l’Empire byzantin et la mort au combat de son dernier souverain, Constantin XI Paléologue. Avec lui s’éteint la souveraineté impériale de Rome, mais non de la lignée des Paléologues montée sur le trône romain d’Orient deux siècles auparavant.

Le frère du dernier empereur, Thomas Paléologue (1409-1465), dernier despote régnant de Morée, trouve refuge en Italie après l’avancée ottomane dans le Péloponnèse. Converti au catholicisme, accueilli au Saint-Siège, il devient le pivot d’une diaspora byzantine qui nourrit l’espoir- souvent chimérique- d’une reconquête. Ses descendants, dispersés en Italie, en France et en Angleterre, vivent de pensions, de charges militaires ou de soutiens princiers, entre fidélité orthodoxe et alliances catholiques.

C’est dans cette Europe qui enterre les régalia byzantines et de recomposition que s’inscrit la figure de Ferdinand Paléologue.

Entrée de Mehmet II dans Constantinople en 1453 @wikicommons

Un « prince grec », soutien du roi Charles Ier

Né vers 1619 en Angleterre, Ferdinand Paléologue est le fils de Theodore Paléologue (1560-1636), un soldat italien qui revendiquait une filiation directe avec le despote de Morée

Installée en Cornouailles à la fin du XVIe siècle, afin d’échapper à une vendetta, la famille affiche une généalogie qui reste discutée par les historiens -les sources byzantines tardives étant lacunaires – la tradition anglaise du XVIIᵉ siècle ne semble pas douter de l’origine « grecque » de la famille. En raison de l’absence de preuves concrètes, l’historien byzantin anglais Donald Nicol écrivait à ce propos en 1974 que « l’affirmation de Théodore selon laquelle il descendrait de Thomas Paléologue […] doit encore être authentifiée ». Mais, d’après John Hall, auteur d’une biographie de Théodore parue en 2015, celui-ci estime qu’il serait erroné de « rejeter d’emblée l’affirmation de Théodore » à cause d’un seul chaînon manquant au sein de la dynastie.

Son père entre au service du comte de Lincoln (comme maître des chevaux), un aristocrate reconnu pour être brutal, violent et bestial sous le règne du roi Henri VIII. C’est dans ce contexte qu’il rencontre Mary Balls, sa future épouse. De cette union va naitre plusieurs enfants. Vers la fin de sa vie, il apparaît aux côtés du comte de Buckingham avant de perdre son emploi par suite des scandales entourant le favori du roi Jacques Ier (VI d’Ecosse). Il est possible que Théodore ait été marié avant à la princesse Eudoxie Comnène (dont une fille Théodora), que ce mariage préfigure dans les archives du Vatican. Assez pour que l’église orthodoxe reconnaisse sa légitimité et pour que le prince Philip, duc d’Édimbourg, vienne se recueillir sur sa tombe en 1962 avec la reine Elizabeth II.

Dans les correspondances et archives locales, Ferdinand apparaît comme un homme cultivé, bien introduit dans les cercles notables. Il va faire sa carrière dans l’armée et les registres de l’époque affirment qu’il est engagé dans les troupes royalistes lors de la guerre civile qui va diviser sa famille. Son frère Théodore (1609-1644) prend parti pour les Parlementaires alors que leur cadet Jean-Théodore (1611-1644) rejoint Ferdinand. Aucun d’entre eux ne portent de titres officiels, se mélangent aisément aux autres soldats sans revendiquer leurs quartiers de noblesse. Les historiens s’accordent sur le fait que ces Paléologues étaient suffisamment riches pour ne se faire payer que la moitié de leur solde.

On lui prête des talents diplomatiques et un rôle d’intermédiaire dans les réseaux européens, même si les traces précises de missions officielles demeurent rares. Son nom circule néanmoins dans un contexte marqué par les rivalités confessionnelles et politiques du temps.

Plantation des Paléologue à l'île de la Barbade@wikicommons

Cap sur la Barbade : un empereur sous les tropiques

Vers 1644, après la fin de la guerre civile, on perd quelque peu ses traces. Ferdinand Paléologue décide de quitter l’Angleterre pour la colonie de Barbade. L’île, alors prospère grâce à la culture du sucre, attire de nombreux colons britanniques qui entendent gagner richesse et statut. Il épouse Rebecca Pomfrette, fille d’un planteur et avec l’aide financière de la famille de sa mère va rapidement prospérer.

Ferdinand s’y établit comme planteur. Il cultive le coton, la canne à sucre et, selon certaines traditions locales, des ananas. Rapidement intégré à l’élite de la paroisse de Saint-Jean, il en devient marguillier puis responsable paroissial. Il fait bâtir un manoir, Clifton Hall, en souvenir de la demeure familiale de Cornouailles – symbole d’un enracinement nouveau, mais aussi d’une mémoire aristocratique entretenue. Les registres, qui le mentionnent, montrent qu’il avait sous sa coupe plus de 2000 esclaves.

À sa mort en 1670, il est inhumé dans l’église paroissiale Saint-Jean, avec cette inscription « prince grec de Cornouailles ». Son nom fascine, entre dans la légende, celle d’un héritier des empereurs d’Orient devenu notable colonial dans les Caraïbes. En 1831, un violent ouragan détruit l’édifice. Lors de la reconstruction, on découvre son cercueil de plomb, orienté différemment des autres. Ses restes, partiellement conservés, auraient été trouvés pris dans de la chaux vive.

La légende locale y voit un mystère grec, voire une singularité byzantine. En réalité, l’orientation des pieds vers l’est correspond à une pratique courante des sépultures anglaises de l’époque, et non à une coutume exotique. La stèle actuelle, érigée en 1906, mentionne par erreur la date de 1678 au lieu de 1670.

La tombe de Ferdinand Paléologue@wikicommons/Anneli Salo

L’extinction d’une dynastie impériale

Si la filiation est exacte, Ferdinand serait l’un des derniers représentants masculins de la maison des Paléologues. Il laisse un fils, Theodore (1660-1693), qui préférait que l’on appelle par sa forme byzantine. Armateur, il décide de revenir s’installer en Angleterre après avoir laissé une partie de ses plantations sous la gestion d’un associé. Ce qu’il advient de lui est compliqué à suivre, les écrits le concernant se croisent sans pouvoir se vérifier. Tout au plus sait-on qu’il a eu une fille, Godscall Paléologue née en 1694 et dont la date de décès n’est pas connue. Certains historiens affirment qu’elle n’a survécu que quelques années.

Ainsi s’achève, loin des murailles théodosiennes et des fastes de Sainte-Sophie, l’histoire d’une dynastie impériale qui régna sur l’Empire byzantin durant près de deux siècles. De Constantinople aux plantations de sucre de la Barbade, le destin des Paléologues illustre la dispersion d’une noblesse vaincue, contrainte de survivre par l’adaptation.

Il reste, à Saint-Jean, une pierre tombale battue par les vents tropicaux. Sous elle reposerait l’ultime écho d’un empire disparu – preuve que l’histoire impériale peut parfois s’achever à l’ombre des palmiers plutôt qu’au pied des coupoles byzantines.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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