Né au cœur des bouleversements du Mexique du XIXᵉ siècle, Agustín de Iturbide y Green incarne les espoirs et les échecs des deux expériences impériales du pays. Héritier sans couronne, exilé sans royaume, son destin résume à lui seul l’illusion monarchique mexicaine.
Petit-fils du premier empereur du Mexique indépendant, fils adoptif du second souverain, le prince Agustín de Iturbide y Green naît au cœur d’un pari monarchique et meurt dans la discrétion d’un exil américain.
Entre légitimité dynastique, renoncement politique et fragilité intime, son destin traverse un demi-siècle d’illusions impériales et de convulsions nationales en Amérique centrale.

Héritier d’Agustín Ier : la mémoire d’un empire éphémère
Pour comprendre la trajectoire d’Agustín de Iturbide y Green, il faut revenir à la figure tutélaire qui marque son nom : Agustín de Iturbide dont le destin et l’histoire reste indissociable de celle du Mexique espagnol.
Ancien officier royaliste passé du côté indépendantiste, Iturbide avait su cristalliser, avec le Plan d’Iguala, l’alliance des conservateurs, du clergé et d’une partie des élites créoles. L’indépendance proclamée en septembre 1821, il est couronné empereur l’année suivante dans une capitale encore marquée par trois siècles de vice-royauté espagnole. Mais l’Empire, privé d’assise financière solide et contesté par les républicains, les ambitions de ses anciens compagnons de lutte, s’effondra en moins d’un an. Contraint d’abdiquer en 1823, le monarque part en exil avant de revenir imprudemment au Mexique l’année suivante. Son retour se fait sous les acclamations, rejoint par quelques régiments. Il rêve alors d’un destin à la Napoléon Ier lors de son retour à l’île d’Elbe. Ce sera un échec. Capturé et livré aux loyalistes, il est exécuté le 19 juillet 1824, âgé de 40 ans.
Ce précédent tragique pesa longtemps sur la famille. La Maison d’Iturbide, née dans la gloire et brisée dans le sang, conservait néanmoins une valeur symbolique : celle d’une monarchie mexicaine autochtone, distincte des ambitions européennes.
Agustín de Iturbide y Green, né le 2 avril 1863 à Mexico, est le petit-fils de cet empereur déchu. Son père, le prince Ángel de Iturbide y Huarte (1816-1872), secrétaire à l’ambassade du Mexique aux États-Unis, appartient à cette lignée impériale. Sa mère, Alice Green, Américaine issue d’une famille influente du Maryland, descend notamment du gouverneur colonial George Plater, était une femme réputée pour sa beauté et la tenue de ses salons.
Dès sa naissance, le jeune Agustín porte donc en lui un double héritage : la mémoire impériale mexicaine et la tradition politique anglo-américaine.

Héritier d’un empire éphémère
Le hasard de l’histoire veut que l’année de sa naissance coïncide avec l’installation sur le trône mexicain de l’archiduc autrichien Maximilien Ier, soutenu par les troupes de Napoléon III. Le Second Empire mexicain, proclamé en 1864, cherche à s’enraciner dans une légitimité nationale. Or, Maximilien et son épouse, l’impératrice Charlotte de Belgique, ne peuvent avoir d’enfants.
Le choix d’adopter le petit-fils d’Agustín Ier répond à une stratégie politique : associer la dynastie européenne des Habsbourg à la première expérience impériale mexicaine. Le 13 septembre 1865, Maximilien confère officiellement au jeune Agustín le titre viager de « prince d’Iturbide » avec le prédicat d’Altesse, fondant ainsi la Maison dite de Habsbourg-Iturbide, tout en se calquant avec le protocole inhérent à celui mis en place au sein de la Maison Murat. Une demande spécifique de l’impératrice Charlotte. Le père du jeune prince accepte avec enthousiasme cette perspective de renaissance dynastique. Sa mère, plus lucide peut-être sur la fragilité du régime, se montre réticente. Une confortable pension aura l’avantage de faire taire ses turpitudes maternelles.
L’histoire lui donnera raison. En 1867, les troupes françaises quittent le Mexique, laissant un empereur esseulé, progressivement abandonné. Les forces républicaines du président Benito Juarez triomphent. Maximilien Ier est capturé à Querétaro et fusillé. Charlotte, partie chercher un soutien en Europe, sombre dans la folie après l’exécution de son époux et meurt en 1927, loin de cette couronne qu’elle avait tant voulue.
Après la chute du régime, ses parents biologiques l’emmènent en Europe, puis aux États-Unis. Installée à Washington, la famille tente de reconstruire une existence stable. Agustín poursuit ses études en Angleterre avant d’intégrer l’université de Georgetown, où il reçoit une formation classique et linguistique. À sa majorité, il prend une décision drastique : il renonce à ses prétentions impériales et à son titre.
Une abdication qui est pourtant loin d’être que symbolique ; il lui ouvre la voie d’un retour au Mexique sans susciter la méfiance du régime républicain.

Le crépuscule d’un prince : soldat et dissident sous le régime de Porfirio Díaz
De retour dans son pays natal (1881), Agustín sert comme officier dans l’armée mexicaine. Mais l’homme n’est pas qu’un soldat discipliné. Il publie des articles critiques à l’encontre du président Porfirio Díaz, dont le long pouvoir autoritaire — le Porfiriato — modernise le pays tout en muselant l’opposition. Pour les nostalgiques de l’Empire, il apparaît comme un opposant solide… que personne d’autorité ne prend la peine de soutenir publiquement.
En 1890, il est arrêté pour sédition et condamné à quatorze mois de prison. Cet épisode marque un tournant : l’ancien prince, qui avait tenté de se fondre dans la République, se heurte à la réalité politique d’un régime peu tolérant à la dissidence et qui ne voit en lui que l’image d’un passé révolu. À sa libération, il choisit l’exil. De nouveau, Washington devient son refuge.
Les années suivantes sont assombries par de graves dépressions nerveuses. Convaincu qu’il pourrait être assassiné, Agustín de Iturbide mène une vie de plus en plus retirée. Il retourne à Georgetown, cette fois comme professeur d’espagnol et de français. Peu savent en réalité qui il est. Les perspectives d’une restauration s’éloignent au fur et à mesure qu’il est oublié. Pendant un temps, il vit dans un monastère près de Washington, travaillant comme traducteur, loin des intrigues et des ambitions dynastiques.
Sa vie privée reflète également une quête de stabilité. En 1894, il épouse Lucy Eleanor Jackson, d’origine britannique ; l’union ne donnera pas d’enfants. Après la disparition de cette dernière, il se remarie en 1915 avec Mary Louise Kearney, petite-fille d’un général américain. Là encore, aucune descendance ne perpétuera son nom, même si une branche collatérale reprendra l’héritage impérial.
Agustín de Iturbide y Green meurt le 3 mars 1925 à Washington, des suites d’une grave dépression nerveuse et physique. Il est enterré à l’église Saint-Jean-l’Évangéliste de Philadelphie, auprès de sa grand-mère paternelle, l’impératrice Ana María.
Un homme au destin paradoxal. Il n’a jamais porté de couronne, mais son existence incarne les tentatives répétées du Mexique au XIXᵉ siècle de concilier monarchie et souveraineté nationale. Héritier d’Agustín Ier, adopté par Maximilien, opposant à Díaz, Agustín de Iturbide y Green aura traversé l’histoire comme une figure de transition : celle d’une monarchie rêvée, toujours invoquée, jamais durablement enracinée. Avec lui se referme le chapitre d’un impérialisme mexicain qui, à deux reprises, voulut s’imposer — et à deux reprises s’effondra.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







