Dans l’histoire tourmentée du Népal, rares sont les dynasties dont l’ascension et la chute se confondent à ce point avec la violence, les intrigues de cour et l’exercice réel du pouvoir. La famille Rana incarne, plus qu’aucune autre, cette prise de contrôle de l’État depuis l’ombre du trône.
Les racines de la famille Rana divisent encore les historiens de nos jours. Une majorité d’entre eux s’accordent pourtant à les situer dans la principauté de Gorkha et à les lier à deux autres puissantes familles aristocratiques de cette monarchie népalaise, les Kunwar et les Thapa.
Le temps va jouer en leur faveur. C’est d’abord grâce à leurs alliances matrimoniales contractées au fil des siècles que les Rana vont accéder aux plus hautes marches du pouvoir et le contrôler héréditairement durant des décennies.
Mais, c’est un massacre qui va précipiter le destin de cette famille. En avril 1806, Sher Bahadur Shah est violemment assassiné lors d’une conspiration organisée par Bal Narsingh Kunwar (1783-1841), gouverneur militaire du royaume. Un meurtre en représailles à un autre organisé par le défunt prince qui n’avait pas hésité à faire exécuter son demi-frère, le roi Rana Bahadur Shah, convoitant ouvertement son trône. Pour avoir vengé cette mort, Bal Narsingh Kunwar obtient titre et fortune, position au sein de la cour royale des Shah du Népal. L’histoire des Rana est en marche.

Jung Bahadur Rana, fondateur de la dynastie
C’est dans ce contexte que naît Jung Bahadur Rana en 1817. Il jouit de tous les privilèges que son statut lui accorde, grandissant dans l’ombre d’un père qui ne cesse de monter, devenant quasiment un Premier ministre de la dynastie Bir Bikram qui a unifié le Népal en 1768 sous le sceptre et l’épée du prince de Gorkha, Prithvi Narayan Shah (1723-1775). Les deux familles dirigent conjointement le pays des neiges éternelles. Une situation qui finit par irriter Rajendra Brikram Shah. Ce dernier a été couronné monarque, à peine âgé de 3 ans, en 1816.
En 1832, il décide de prendre son indépendance et tente de réduire les pouvoirs de son Premier ministre. S’engage alors une nouvelle lutte de clans jusqu’à l’avènement de Jung Bahadur Rana (1817-1877). Très curieusement, le roi Rajendra Shah est impressionné par l’audace du fils de Bal Narsingh Kunwar qui va rapidement gravir les échelons de la cour, quitte à obtenir les faveurs de la reine Samrajya Lakshmi Devi (1814-1900) elle-même. Une reine qui entend se servir de l’ambitieux officier militaire. Tant et si bien que ce dernier n’hésite pas à assassiner son oncle Mathabar Singh Thapa en 1845, alors commandant en chef des armées du Népal, nommé (premier) Premier ministre du royaume deux ans auparavant. Le début de l’ascension de Jung Bahadur Rana qui va attiser toutes les jalousies.
Le 14 septembre 1846, avec ses frères et sous l’œil approbateur de la reine qui exerce la régence depuis l’incapacité au roi Rajendra d’assumer le pouvoir, il décide d’agir. La souveraine a convoqué son favori et les frères de celui-ci pour se débarrasser des proches du roi. Plus jeune épouse du monarque, elle entend privilégier les intérêts de son fils, le prince Ranendra. Rassemblés dans la cour abritant l’armurerie du palais, nobles, domestiques et officiers militaires sont bientôt passés au fil de l’épée. Un bain de sang qui permet à Jung Bahadur Rana de s’emparer du poste de Premier ministre, poussant même le cynisme à informer le résident britannique (représentant les intérêts de la Compagnie des Indes orientales qui s’était imposée militairement entre 1814 et 1816) de l’évènement et de lui confirmer que les relations anglo-népalaises seront maintenues. Jung Bahadur Rana nomme ses neveux et proches aux affaires du pays, sécurisant ainsi son pouvoir.
La reine Samrajya Lakshmi Devi exige en retour qu’il limoge le prince Surendra (1829-1881) de son poste d’héritier au trône mais Jung Bahadur Rana refuse finalement d’obtempérer. Elle finit par se retourner et s’allier avec ceux qui ont survécu à son massacre. Jung Bahadur Rana ne fera pas dans le détail. Le 31 octobre 1846, il opère un massacre identique à Bhandarkhal, retire à la reine tous ses privilèges et l’exile de l’intérieur. Dans la foulée, en mai 1847, il décide de destituer le roi Rajendra après l’avoir accusé de complot contre lui et couronne le prince Surendra. S’en suit une longue guerre civile dont le Premier ministre sort vainqueur à la bataille d’Alau en juillet suivant.
France, Royaume-Uni (devenu très ingérant dans les affaires internes du pays), Égypte, Inde, Jung Bahadur Rana va s’inspirer des modèles européens afin de réformer administrativement le Népal. Le Premier ministre est si puissant qu’il se prend le luxe d’accorder des droits d’exil aux princes ou princesses détrônées. A son décès, il laisse le pouvoir à son frère Ranaudip Singh Bahadur Kunwar Rana (1825-1885) qui va sécuriser sa dynastie. Une famille qui règne sur le Népal, laissant une apparence de regalia aux Bir Bikram Shah contraints de jouer les seconds rôles.

Une famille à l’ombre du trône népalais
Bir Bikram et Rana sont désormais liés pour l’histoire, avec chacun leurs partisans. Après avoir échappé à une tentative d’assassinat en 1882, le Premier ministre Ranaudip Singh Bahadur Kunwar Rana succombe à une vendetta familiale trois ans plus tard. Son neveu Sir Bir Shumsher Jung Bahadur Rana (1852-1901) lui succède et continue les réformes entreprises par sa famille, en particulier sur le volet de l’éducation où l’Anglais devient une langue obligatoire à apprendre pour tous les Népalais. Son fils, Dev Shumsher Jung Bahadur Rana, au style des plus flamboyants, n’occupe que brièvement le poste de chef de gouvernement (mars-juin 1901) avant d’être renversé par ses neveux. Exilé en Inde, il est doté confortablement par Londres où il finira sa vie en 1914, âgé de 51 ans.
C’est un complot familial qui a permis à Chandra Shumsher Jung Bahadur Rana (1863- 1929) de s’emparer du pouvoir avec l’aide des Thapa. Qualifié par les Britanniques « d’homme ayant prouvé qu’il pouvait manier la plume avec autant d’habileté que l’épée. ». Il va diriger le Népal durant 28 ans et marquer profondément son époque. Il abolit la coutume du Sati, qui consiste à brûler vivante la veuve d’un hindou décédé, abolit l’esclavage et interdit tout procès pour sorcellerie. Sa proximité avec le roi Edouard VII va en faire un personnage clé du Raj britannique, nouant des alliances avec toutes les maisons princières d’Inde. Son fils va poursuivre cette politique et ne pas hésiter à intervenir dans les affaires chinoises. Bhim Shumsher Jung Bahadur Rana, Premier ministre de 1929 à 1932, s’allie aux nationalistes du Kuomintang mais manque de déclencher une guerre avec le Tibet voisin (1930) à la suite d’un incident diplomatique.

Fin du pouvoir des Rana
Cette omniprésence des Rana à l’ombre du trône commence à irriter les rois du Népal. C’est un nouveau chapitre qui va bientôt s’ouvrir pour les Rana. En avril 1948, le Premier ministre et Maharaja Sir Padma Shumsher Jung Bahadur Rana (1882-1962) décide de remettre sa démission en raison de désaccords profonds avec le reste de sa famille qui lui reproche son libéralisme. En autorisant les Népalais d’élire leurs maires, il a secoué l’arbre qui abrite la noblesse. Ses liens avec le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru mécontente une partie des Rana qui s’agace des leçons de démocratie assénées par New Delhi. Le conservateur Mohan Shumsher Jung Bahadur Rana (1885- 1967) est alors placé à la tête du gouvernement.
C’est le roi Tribhuvan Bir Bikram Shah Dev qui règne alors. Il est monté sur le trône en 1913, à peine âgé de 5 ans. Polygame, tatoué de la tête au pied, amateur de cigarettes, les premiers heurts entre les Rana et la régence intervient durant la Première Guerre mondiale. Le Premier ministre Mohan Shamsher souhaite que le Népal se rallie aux Britanniques. Une période que va mal vivre le roi qui est mis sous pression, voit sa mère menacée par le Premier ministre afin d’obtenir ce qu’il souhaite. C’est donc très naturellement qu’il accorde son soutien à un complot qui se forme à la fin des années 1930 mais qui se révèle être un échec. En janvier 1941, tous les leaders de cette révolution sont arrêtés et exécutés. Le mouvement libéral est laminé, la répression est violente, le souverain mis sous surveillance par les Rana qui verrouillent tous les accès du pouvoir.
Début novembre 1950, Tribhuvan Bir Bikram Shah décide de fuir le palais et trouve refuge dans l’ambassade d’Inde à Katmandou, avec plusieurs membres de sa famille. L’annonce de ce départ va mettre en colère le Premier ministre Mohan Shamsher qui convoque un conseil d’urgence le 7 novembre suivant et annonce que le prince Gyanendra Shah (alors 4 ans) est déclaré comme nouveau roi du Népal. Trois jours plus tard deux avions atterrissent à Katmandou et exfiltre la famille royale vers New Delhi. Le départ du monarque provoque de vastes manifestations contre les Rana, poussées par l’inde voisine qui refuse de reconnaître Gyanendra Shah, devenu un pion et un prisonnier des Rana. Acculé, le Premier ministre Mohan Shamsher doit accepter de participer à une médiation. Elle accouche d’un accord partageant à égalité les postes d’un gouvernement (répartis entre le Congrès népalais et les Rana) mais sous la direction du roi Tribhuvan Bir Bikram Shah. Gyanendra Shah est destitué de son titre de roi et le 18 février 1951, Katmandou acclame le retour du roi Tribhuvan par des explosions de joie. Un épisode qui marque la fin du règne des Rana au Népal mais pas de leur influence.
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Une famille toujours omniprésente dans la vie politique népalaise
Les Rana n’ont pas disparu de la vie politique. Si aujourd’hui, ils n’occupent plus de postes stratégiques, leur nom résonne encore dans la vie politique népalaise et reste encore lié à la famille royale jusque dans la tragédie.
En juin 2001, pris par un accès de rage, le prince héritier Dipendra, fils du roi Birendra, assassine toute la famille royale lors d’une soirée organisée au palais royal. Si l’enquête (conduite par le chef de la police à cette époque, nul autre que Pradip Shumsher Jung Bahadur Rana) n’a jamais pu déterminer exactement qu’elles furent les raisons qui ont motivé son acte, une des théories les plus sérieuses repose sur la haine que se vouent encore les Bir Bikram et les Rana. Selon plusieurs témoins, la reine Aishwarya Rajya Laxmi Devi Shah aurait refusé que son fils aîné épouse Devyani Rana, la fille de Pashupati Shumsher Jung Bahadur Rana (né en 1941), petit-fils du dernier Premier ministre Rana, lui-même plusieurs fois ministre et député sous le règne du roi Birendra. Ce « Roméo et Juliette » à la népalaise aurait conduit le prince, sous l’emprise de drogues, à agir violemment, potentiellement manipulé en ce sens. Un parricide qui conduit au retour sur le trône du roi Gyanendra Shah. Il sera dernier souverain du Népal renversé par une révolution populaire en 2008
Yuvaraj Aishwarya Singh, mariée au prince indien Yuvaraj Aishwarya Singh, va fuir un temps le Népal afin d’échapper à la pression médiatique. Elle est revenue depuis dans son pays d’origine, membre du parti monarchiste RPP-N et occupe un poste de vice-présidente au sein de la compagnie locale de Coca-Cola.
C’est un autre Rana qui est aujourd’hui l’espoir de cette dynastie qui souhaiterait retrouver ses regalia. Udaya Shumsher Rana, ancien ministre des Finances (2017-2018) , membre du Congrès Népalais (ancien soutien de la monarchie), a été constamment réélu député entre 2008 et 2017.
L’histoire est un éternel recommencement et qui sait ce que sera demain, le destin de cette dynastie indissociable du trône népalais.
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Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







