Palais interdits, héritages disputés, rivalités… Dans les dernières années de l’Empire Qing, le prince Puwei évolue au cœur d’une cour où chaque sourire peut dissimuler une ambition légitime pour le trône des Qing. Leader du parti royaliste, il fut un candidat au trône du Mandchoukouo. Un destin méconnu sous le regard du Dragon céleste.

Dans la Cité interdite, la nouvelle tombe comme un coup de tonnerre, ce 14 novembre 1908.

L’empereur Guangxu est mort. Il n’avait que 37 ans. Officiellement, son décès est dû à une maladie des reins, officieusement, il est décédé d’un empoisonnement après avoir absorbé un yaourt à l’arsenic sur ordre de l’Impératrice Ci Xi, véritable souveraine de Chine dans l’ombre de son neveu.

Toute sa vie n’aura été qu’humiliation, complot et manipulation, le souverain relégué dans un palais au sein de la Cité Interdite, lieu de résidence des Empereurs Qing-la dynastie mandchoue qui règne sur la Chine depuis le XVIIe siècle,- passant le plus clair de son temps à réparer des horloges. Sa passion avant la lecture et l’anglais qu’il apprit afin de tromper son ennui.

À peine le deuil commence-t-il que la question la plus dangereuse de toutes surgit derrière les portes closes : qui régnera désormais sur la Chine ?

Le choix se porte sur un enfant. C’est Cixi qui a supervisé le choix de celui qui va monter sur le trône du Dragon. Elle fait venir à elle Aisin Gioro Pu Yi, le fils du prince Zaïfeng Chun, lui-même petit-fils de l’empereur Daoguang (1840-1891). L’enfant n’a que deux ans. Il est appelé à diriger un Empire.

Pour certains membres de la famille impériale, la décision est logique. Pour d’autres, elle est beaucoup plus difficile à accepter. Car il existe dans la famille un prince dont le nom inspire respect, curiosité et, surtout, ambition.

Le prince Puwei @wikicommons

Le prince aux grandes ambitions

Le prince Puwei n’est pas un personnage secondaire de la cour Qing.

Né en 1880, il appartient à la maison impériale. Adopté par filiation, son rang lui donne accès à un univers dont la plupart des Chinois ne peuvent qu’imaginer le faste : résidences princières, audiences solennelles, cérémonies, généalogies interminables et étiquette impitoyable.

Dans cet univers, le sang compte. Mais il ne suffit pas toujours. La cour des empereurs mandchous est alors un théâtre de rivalités familiales où les questions politiques se mêlent constamment aux liens de parenté. Et derrière les titres, les robes officielles et les cérémonies, une question obsède les princes :  la survivance de la dynastie afin que reste pérenne la monarchie. Le prince Puwei est alors le plus proche du trône et à peine l’empereur Guangxu a fermé les yeux que la noblesse tente de convaincre Ci Xi de le désigner. C’était sans compter la malice du « vieux Bouddha » déjà à l’agonie comme l’Empire lui-même.

A l’extérieur des murs de la Cité interdite, la Chine a débuté sa mue. Les révolutionnaires gagnent du terrain, les idées républicaines progressent, les anciennes certitudes disparaissent. Et Puwei appartient précisément à cette génération qui voit son monde se désagréger sous ses yeux. Il ne comprend pas le choix de la septuagénaire impératrice douairière qui, à quelques heures de s’éteindre après Guangxu, conserve un pouvoir de décision rarement atteint par une femme dans l’histoire de la Chine.

Le général Yuan Shikai@wikicommons

Fin de la monarchie, révolution et seigneurs de la guerre

C’est un soulèvement qui va mettre fin à la dynastie des Qing.

En décidant de nationaliser les voies de chemin de fer, pourtant construites par les notables locaux sur leurs fonds propres, la monarchie met le feu aux poudres d’une colère qui couvait en silence depuis la révolte des Boxers, soulèvement populaire et xénophobe mené en Chine entre 1899 et 1901 contre la présence et l’influence des puissances étrangères. La corruption qui mine l’institution, la pauvreté dans les campagnes, la crue du Yang-Tsé qui a provoqué la mort de 100 000 personnes, l’administration largement dominée par les Mandchous et l’omniprésence des Européens ont provoqué des manifestations qui se multiplient dans tout le pays.

En quelques mois, l’impensable devient réalité. Le 10 octobre 1911, les régiments de la caserne de Wuchang se révoltent, première note d’une tragédie qui voit rapidement l’effondrement de la monarchie en janvier 1912.  Sun Yat-sen, opposant aux Qing, exilé aux États-Unis, est appelé à diriger la nouvelle République. L’homme est très populaire, polyglotte, a été surpris par la vitesse à laquelle les insurgés ont fait plier les loyalistes.

Son premier acte est de se rendre sur la tombe de l’Empereur Ming Yongle (1360-1424), à l’origine de la Cité Interdite, pour lui annoncer la chute de l’Empire.  « La politique des Mandchous a été une politique extrêmement tyrannique. Motivés par le désir de soumettre perpétuellement les Chinois, les Mandchous ont gouverné le pays au plus grand détriment du peuple. La race chinoise, aujourd’hui, a enfin restauré le gouvernement du peuple de Chine […] Le peuple est venu ici pour informer Votre Majesté de la victoire finale », déclare-t-il avant de d’annoncer « l’unification des peuples han, mandchou, mongol, hui et tibétain ».

La dynastie Qing s’effondre, abandonnée par le général Yuan Shikaï, homme fort du moment qui avait été pourtant désigné pour mater le soulèvement. L’Empereur Pu Yi est autorisé à rester dans la Cité interdite, son pouvoir ne dépassant pas les murs de la forteresse, prisonnier d’un système qui ne lui offre aucune liberté.  Le prince Puwei est ulcéré par cette trahison et refuse de considérer l’institution impériale comme terminée.

Le chef du Parti royaliste, Shanqi (à droite), et le japonais Kawashima Naniwa. @wikicommons

A la tête du Parti royaliste de Chine

La République installée, c’est l’ère de l’anarchie qui débute et qui va faire éclater la Chine en une multitude de régions dirigées par des seigneurs de la guerre, potentats locaux qui s’allient au gré de leurs ambitions personnelles. Puwei est persuadé que seule la monarchie peut restaurer l’ordre.

Le prince Puwei va fonder le Parti royaliste avec le prince Shanqi, père de la célèbre espionne Yoshiko Kawashima. Ils contactent alors les Japonais afin de les convaincre de créer un état en Mongolie intérieure et d’y placer Pu Yi comme Empereur. Puwei crée le mouvement d’indépendance mandchou-mongol avec l’aide de Shanqi, du japonais Kawashima Naniwa (qui avait formé les policiers de l’empire défunt)  et du prince mongol Gongsangnorbu. En avril 1912, les royalistes déclenchent une insurrection avec l’appui de la 6e division du Henan et des régiments de Mandchourie, à armer des militants, allant jusqu’à émettre des chèques portant la mention « Grand Empire Qing ». L’insurrection échoue en raison du manque de soutien de Tokyo qui décide qu’il est plus profitable pour eux de travailler avec Yuan Shikai.

Le général tente de se réconcilier avec les royalistes et invita divers princes mandchous aux funérailles de l’impératrice douairière Longyu, à Pékin, le 27 février 1913, afin de « dissiper les nuages ​​de suspicion » entourant le parti royaliste. Mais le soulèvement républicain change rapidement la donne en juillet suivant. Yuan Shikai va utiliser cette révolution comme prétexte pour prendre des mesures radicales à l’encontre de tous ses rivaux, y compris les royalistes, décréter la loi martiale, arrêter puis exécuter les dirigeants du parti royaliste au Henan.

C’est dans ces circonstances que Yuan Shikai décide de se proclamer lui-même Empereur en décembre 1915. Pour les royalistes, c’est un double acte de trahison. Le plan d’instauration d’un état séparé refait surface avec l’aide du Japon dès lors que l’accession au trône de Yuan Shikai est contestée par la faction ultra-républicaine. Les royalistes devaient s’emparer de Moukden, puis prêter main-forte aux forces opposées à Yuan Shikai dans le cadre de la guerre de protection nationale, proclame Pu Yi Empereur. Il était également prévu d’associer à ce coup d’État l’homme fort militaire de Mandchourie, le général Zhang Zuolin, proche des milieux monarchistes. Pourtant, ce dernier finit par renoncer et s’opposer au plan. Les Japonais décident une nouvelle fois d’abandonner le plan de restauration au moment où Yuan Shikai finit par abdiquer en mars 1916, trois mois avant son décès.

Les activités du Parti royaliste se limitèrent progressivement au nord-est de la Chine. Très peu de ses membres (parmi lesquels Puwei) prirent part à la tentative de restauration forcée de la dynastie Qing menée par le général Zhang Xun en juillet 1917. Entré dans Pékin avec son armée, il proclame la restauration de l’Empire et le retour de Pu Yi sur son trône. Le successeur de Yuan Shikai, le général Li Yuanhong, s’enfuit du palais présidentiel et se réfugie à la légation française puis japonaise. Regroupés, les républicains résistent et contraignent les royalistes à quitter leurs positions. A nouveau, Pu Yi doit signer un second acte d’abdication. Le prince Puwei doit s’enfuir dans la légation japonaise, alors en grande difficulté financière, incapable de gérer ses biens et propriétés.

Le trône du Manchoukouo @wikicommons

Candidat malheureux au trône du Mandchoukouo

Au cours des années suivantes, les membres du Parti royaliste concentrèrent davantage leurs efforts sur les questions relatives à la Mandchourie, soutenant qu’une monarchie indépendante établie dans cette région offrirait de meilleures conditions de vie à la population locale. Après l’invasion de la Mandchourie par le Japon en 1931, le prince Puwei se proclame chef du mouvement indépendantiste mandchou (l’« Association de soutien des quatre peuples ») et candidat au trône du Mandchoukouo.

L’Empereur Pu Yi, depuis expulsé de la Cité interdite par les nationalistes et dépendant des Japonais, avait été contacté par Tokyo afin de ceindre la couronne de ce nouvel état. Il tergiverse, ne donne pas de réponses. Les Japonais contactent alors Puwei et lui propose un trône, lui offre même une robe impériale. En apprenant que ce dernier a entamé des négociations dans son dos et qu’il a entamé les rites de couronnement, Pu Yi se précipite en Mandchourie en 1932, entouré de sa cour, donne enfin son accord. Les Japonais annoncent finalement le choix au prince Puwei qui reste décontenancé.

Craignant les ambitions du prince, en dépit de ses efforts pour trouver les bonnes grâces du nouvel empereur de Dix mille ans, Puwei perdit en influence. Sans le soutien de Shanqi décédé en 1922 et avec la création d’un état mongol indépendant confié au prince Demchugdongrub , le candidat malheureux au trône du Mandchoukouo dut se résigner à abandonner ses rêves. Pu Yi poussa même la rancune à ne plus lui verser de pension financière. Disgracié, il doit vendre ses biens pour survivre.

En janvier 1936, le prince Puwei, ruiné et en mauvaise santé meurt subitement à l’hôtel Xinhua, à l’âge de cinquante-six. Il attendait dans le hall que l’Empereur Pu Yi lui accorde une audience, ultime tentative de réconciliation.

Généalogie des Qing@FDN

Un héritage défunt

Dernier fils survivant du prince Puwei, le prince Yuzhan (1923-2016) fut autorisé à héritier de son titre et à recevoir l’éducation inhérente à un aristocrate de son rang.

En 1945, le Japon fut vaincu et l’Union soviétique déclara la guerre au Japon et attaqua le Mandchoukouo, dont le régime s’effondra rapidement. Pu Yi fut capturé par l’Armée rouge soviétique à l’aéroport de Shenyang alors qu’il tentait de fuir au Japon, et Yuzhan devint également prisonnier de guerre. Durant les années qui suivirent, ils furent tous deux emprisonnés dans des camps de détention soviétiques. Ils étaient convaincus, à son retour en Chine, qu’ils seraient exécutés. Finalement internés à Fushun en 1949, ils furent tous « ré-éduqués » selon l’idéologie communiste.

Après avoir quitté le centre en 1957, le prince Yuzhan fut affecté à un chantier agricole dans la banlieue de Pékin et devint simple ouvrier agricole, passionné de calligraphie. Quant à Pu Yi, il décédera en octobre 1967 dans la peau d’un modeste jardinier.

La lignée est actuellement éteinte, avec les derniers soubresauts d’une histoire aux multiples rebondissements.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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