Fils cadet d’Amédée, duc d’Aoste et éphémère roi d’Espagne, Louis-Amédée de Savoie a déployé tout au long de son existence une énergie peu commune. Tour à tour navigateur, explorateur ou alpiniste, il ne transigera jamais avec sa soif de liberté.
Enfant, le prince Louis-Amédée de Savoie-Aoste aimait flâner le long des routes boisées d’Italie. Un jour, il rencontre une gitane qui souhaite lui lire les lignes de la main. « Tu t’assiéras sur un trône, et ton papa aura pour toi la plus belle reine du monde », lui affirme alors la diseuse de bonne aventure qui n’ignore rien de la personnalité de son interlocuteur. Loin d’être impressionné, le fils du premier duc d’Aoste rétorque sèchement : « Je serai marin, je naviguerai dans le monde entier et j’épouserai qui je veux ! » Une légende, mais qui en dit long sur le caractère de celui qui va devenir l’un des plus grands alpinistes de son temps, un explorateur audacieux dont le nom orne toujours le fronton du musée de la Montagne à Turin.

C’est pourtant un destin royal qui semble tout tracé pour Louis-Amédée de Savoie, né le 29 janvier 1873 à Madrid. Deux ans et demi auparavant, son père, Amédée, duc d’Aoste, second fils de Victor-Emmanuel II d’Italie, a été choisi par les Cortès comme souverain d’une Espagne très instable. Progressiste, catholique et franc-maçon, cet « Amédée Ier » ne fera pas l’unanimité. Un mois après la naissance de Louis-Amédée, sa famille est contrainte de quitter la capitale espagnole.
Retour en Italie, où le prince va grandir et développer une passion pour la marine et la montagne. À 11 ans, c’est un adolescent sûr de lui qui entre à l’école navale de Livourne, dont il sortira avec le grade d’enseigne. Au fil des années, il effectuera trois voyages de circumnavigation. À la mort de son père, en 1890, son oncle, le roi Humbert Ier, lui décerne le titre de duc des Abruzzes. Mais il veut d’abord voyager, connaître le monde, et il pose ses valises d’explorateur en Somalie, alors possession italienne. Choc des cultures pour Louis-Amédée, qui effectue ses premières missions militaires depuis le port de Mogadiscio. Il est curieux, courageux, et n’hésite pas à affronter les clans rebelles. Lecteur assidu, c’est aussi un sportif accompli dont les exploits sont déjà célèbres. Avant son départ, le prince avait gravi avec succès les sommets du mont Blanc ou du mont Rose, gagnant le respect des alpinistes chevronnés.

Après un an de service en Afrique, il rechausse ses skis lors d’une permission. Direction le mont Cervin, la montagne la plus connue de Suisse et dont l’aspect ressemble à un triangle. Il n’a été gravi qu’une seule fois, par le Britannique Albert Frederick Mummery, celui-là même qui va l’aider à planter le drapeau italien sur le pic, en 1893. Son attrait pour l’alpinisme le mène ensuite vers l’Himalaya. Mais son expédition, en 1896, tourne court. Une épidémie de choléra force Louis-Amédée à rebrousser chemin.
Le prince conquiert le Cervin, la montagne la plus célèbre de Suisse
À défaut du Toit du Monde, ce sera le mont Élie en Alaska, qui fascine maintenant ce cadet de la maison de Savoie. Son arrivée à New York, au cours du printemps de 1897, est l’objet d’un battage médiatique, à la surprise de ses compagnons. Il est vrai que le défi est de taille. Comment un Italien peut-il réussir là où quatre Américains ont échoué ? L’aventure va se révéler épique. Après bien des retards et des rebondissements, il faudra presque trois mois avant que le prince ne réalise cet exploit qui lui vaut une notoriété nouvelle. Son intrépidité manque néanmoins de lui coûter la vie.
Deux ans plus tard, son expédition vers le pôle Nord s’achève en désastre. Il atteint la latitude arctique de 86° 33’ 49’’, mais, les mains gelées, il doit être amputé de deux doigts. En 1906, le prince atteint la cime du mont Stanley – actuel Ngaliema –, dans le massif du Ruwenzori, à la frontière de l’Ouganda et du Congo belge. Il baptise la majorité des pics environnants d’après des membres du Gotha : Margherita d’Italie, Alexandra d’Édimbourg, Albert de Belgique, Savoia, Elena. Trois ans plus tard, Louis-Amédée met un terme à sa carrière d’alpiniste. Tentant de réaliser un nouveau record sur le Chogolisa, vers le sommet du K2, au Pakistan, il doit finalement renoncer à mi-parcours, faute de moyens suffisants.

En attendant, son célibat préoccupe sa famille. Lorsqu’un pamphlet est publié à Naples, évoquant avec détails ses prouesses érotiques, Louis-Amédée fait détruire tous les exemplaires existants. Le prince ne compte pas convoler avec une princesse… On lui connaît une romance de longue durée avec une Américaine, Katherine Elkins, fille d’un sénateur, « roi du charbon et de l’acier ». En 1912, lorsque la candidature du duc des Abruzzes est avancée pour occuper le tout récent trône albanais, les journaux affirment qu’en devenant souverain il pourra enfin épouser sa dulcinée ! Pure spéculation, et par la suite le prince renoncera à « Kitty » sous la pression de son cousin Victor-Emmanuel III. Il ne tardera pas à se consoler dans d’autres bras…
Durant la guerre promu amiral, il commande la flotte alliée dans l’Adriatique
Durant la Première Guerre mondiale, Louis-Amédée est promu amiral, commandant des forces navales alliées en mer Adriatique. En 1915, il se distingue en portant secours aux Serbes, pris sous le feu des Autrichiens. Blessé dans son amour-propre lorsqu’il est remplacé par un amiral français, il s’embarque vers la fin du conflit pour la Somalie, ce pays qui n’a jamais cessé d’occuper ses pensées.

Sur place, le duc des Abruzzes entreprend d’explorer les contrées arides de la Corne de l’Afrique et participe à la modernisation de ce nouveau territoire de l’Empire colonial italien. Il lance un vaste programme agricole de 25 000 hectares, sorte d’oasis artificielle aménagée le long de la rivière Shabeelie, au nord de Mogadiscio. Et bien que son nom soit encore cité en 1919 comme candidat éventuel au trône vacant de Hongrie, Louis-Amédée se consacre à corps perdu à ce qui sera sa dernière ambition. Son succès force l’admiration. En moins d’une décennie, son projet va créer des milliers d’emplois et assurer la subsistance de la population locale. Son domaine africain devient une sorte de petite principauté autonome, loin des tumultes de la métropole secouée par la montée du fascisme. Sa dernière mission diplomatique consistera à conclure un accord commercial avec le négus d’Éthiopie, Haïlé Sélassié. Atteint d’un cancer de la prostate, c’est près de sa compagne somalienne qu’il s’éteint, le 18 mars 1933, dans sa résidence, au « Villaggio Duca degli Abruzzi » – aujourd’hui Jowhar, capitale de la région de Shabeellaha Dhexe.
Lorsque la Somalie indépendante sombrera dans la guerre civile, en 1992, l’Italie réclamera le retour des cendres du duc des Abruzzes. Les chefs locaux s’y opposeront, par respect pour la volonté expresse de Louis-Amédée de reposer sur cette terre africaine, la patrie de son cœur.
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Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.