Devenus seigneurs d’Osthouse, les Zorn de Bulach vont progressivement s’imposer comme l’une des familles les plus singulières de l’aristocratie alsacienne. Leur histoire connaîtra son épisode le plus étonnant au XIXe siècle, après la chute du Second empire, lorsqu’ils imaginent transformer l’Alsace-Lorraine en une monarchie autonome.

Le nom Zorn apparaît dans les sources strasbourgeoises au milieu du XIIIe siècle.

La famille est alors étroitement liée à l’exercice du pouvoir municipal. Ses membres occupent notamment la charge de Schultheiss, une fonction comparable à celle de prévôt ou de représentant de l’autorité seigneuriale dans la ville. Les Zorn participent également aux institutions politiques de Strasbourg et s’inscrivent progressivement parmi les familles dirigeantes du patriciat urbain.

Au fil des générations, les Zorn accumulent offices, terres et alliances matrimoniales. Ils se rapprochent des grandes familles patriciennes de Strasbourg ainsi que de la noblesse alsacienne et badoise. Cette stratégie contribue à transformer une famille de l’élite urbaine en une véritable maison aristocratique régionale.

Les différentes branches prennent alors des noms distinctifs : Zorn-Lappe, Zorn-Schultheiss, Zorn de Duntzenheim, Zorn de Weyersbourg, Zorn de Plobsheim ou encore Zorn de Bulach. Cette dernière branche va progressivement devenir l’une des dernières à perpétuer le nom jusqu’à l’époque contemporaine et être indissociable de l’histoire de la monarchie des Bourbons, du Second Empire, du Reichsland et de l’autonomisme alsacien qui aura rêvé de faire de l’Alsace une monarchie.

Le blason des Zorn von Bulach@wikicommons

Une noblesse au service de l’Église, de l’armée et de la cité

C’est à Osthouse que le destin des Zorn de Bulach s’enracine durablement. La famille y possède déjà des biens avant le milieu du XIVe siècle. Au XVe siècle, les liens avec le domaine deviennent particulièrement étroits : en 1431, l’empereur Sigismond concède à Rodolf Zorn de Bulach la moitié du village en fief, tandis que l’autre moitié est attribuée en 1442 par l’empereur Frédéric III à Nicolas Zorn de Bulach.

Le château d’Osthouse devient dès lors le symbole de la puissance territoriale de la lignée. Une première fortification existait probablement dès le Moyen Âge avant d’être détruite. Une partie importante du château est reconstruite au XVe siècle par Claus Zorn de Bulach et ses trois fils, Georges, Caspar et Claus. L’édifice sera ensuite remanié au XVIe siècle.

À travers Osthouse, les Zorn de Bulach ne sont donc plus seulement une famille de l’aristocratie strasbourgeoise : ils deviennent des seigneurs territoriaux profondément enracinés dans la campagne alsacienne.

Pendant plusieurs siècles, la maison fournit des magistrats, des militaires et des ecclésiastiques. Certains Zorn de Bulach siègent au conseil de Strasbourg, tandis que d’autres servent les puissances impériales ou exercent des responsabilités administratives. Une famille puissante, à l’image des Médicis qui se fera des ennemis. En 1332, ses partisans affrontent violemment leurs rivaux de la famille Müllenheim. Cette rivalité contraignit la ville de Strasbourg à bâtir deux mairies distinctes pour chacune des familles. Les Zorn entretiennent également une tradition militaire ancienne. Hans Zorn de Bulach participe ainsi à la croisade de Nicopolis contre les Ottomans (1396), au cours de laquelle il trouve la mort.

D’autres membres de la lignée s’illustrent dans les armées et les administrations princières de la région. La famille Zorn joua un rôle prépondérant au sein du conseil municipal de Strasbourg jusqu’au XVIIIe siècle

À l’époque moderne, les Zorn de Bulach demeurent une famille catholique de la noblesse alsacienne. Cette fidélité religieuse accompagne une culture aristocratique profondément liée aux anciennes structures politiques de la région. Ils obtiennent en 1773, le titre de Baron.

Au XVIIIe siècle, plusieurs membres de la maison exercent encore des fonctions militaires ou politiques. François Materne Louis Zorn de Bulach, chevalier de Malte et homme politique, appartient ainsi à cette génération de nobles alsaciens qui voient disparaître l’Ancien Régime à la veille de la Révolution française.

La Révolution puis les bouleversements territoriaux qui suivent, vont cependant contraindre la famille à composer avec un monde nouveau.

François Zorn von Bulach@wikicommons

Un monarchiste devenu bonapartiste

C’est au XIXe siècle que le destin de cette dynastie prend une dimension particulièrement politique avec le baron François Zorn de Bulach.

C’est le 15 juillet 1828 qu’il voit le jour à Strasbourg, au sein d’une famille dont les racines plongent dans l’ancienne aristocratie urbaine de la cité. Son père, Ernest Maximilien Zorn de Bulach (1786-1868), a lui-même été député constitutionnaliste sous la Restauration. Sa mère, Anne de Kageneck, appartient également à une famille de la noblesse alsacienne. L’éducation de François se déroule entre Strasbourg et Paris : après le petit séminaire Saint-Louis, il poursuit ses études au collège Sainte-Barbe, puis entreprend des études de droit à Strasbourg, où il obtient sa licence en 1850.

Un an auparavant, le 17 septembre 1849, François Zorn de Bulach avait épousé à Osthouse Antoinette Fidèle de Reinach-Hirtzbach, fille de Charles de Reinach. Ce mariage inscrit davantage encore le jeune aristocrate dans les réseaux de la noblesse alsacienne. Mais c’est surtout sur le terrain politique que François Zorn de Bulach va rapidement se distinguer.

Son premier engagement politique est marqué par une adhésion au légitimisme. La monarchie de Juillet a été renversée en 1848 et n’a vécu que 18 ans. Pour François Zorn de Bulach, le roi Louis-Philippe Ier d’Orléans n’a été qu’un usurpateur et cette République n’a aucune légitimité à ses yeux.  En mai 1849, il participe ainsi à une délégation qui se rend à Wiesbaden afin de rendre hommage à Henri V, le comte de Chambord et alors prétendant légitimiste au trône de France. L’homme le marque, le prétendant va progressivement le décevoir. Quelques années plus tard, son parcours prend pourtant une tout autre direction.

Après le coup d’État du 2 décembre 1851, François Zorn de Bulach comme d’autres branches de sa famille décident de se rallier au bonapartisme. Il sollicite notamment l’appui de la princesse Stéphanie de Bade auprès de l’Empereur Napoléon III. Cette démarche porte ses fruits : en 1857, il devient chambellan du souverain.  À cette époque, il est déjà maire d’Osthouse et exerce depuis 1855 les fonctions de conseiller général du Bas-Rhin pour le canton d’Erstein. Son ascension semble alors parfaitement s’inscrire dans le cadre du Second Empire.

Mais l’homme de cour entend également devenir parlementaire.

Napoléon III à la bataille de Sedan @wikicommon

Député fidèle à l’Empereur Napoléon III

Napoléon III souhaitant que ses chambellans soient également députés, François Zorn de Bulach est présenté comme candidat dans l’arrondissement de Sélestat. Sa candidature rencontre cependant une forte opposition locale. Administration, élus et notables ne souhaitent pas son élection.

Il remporte pourtant le scrutin de juin 1863. L’élection est contestée puis annulée par le Corps législatif. Lors d’une nouvelle élection, en janvier 1864, François Zorn de Bulach est battu par le député sortant Léonce Hallez-Claparède. Cet échec ne met pas fin à son influence. Au contraire, il entreprend de se servir de ses relations politiques pour écarter certains de ceux qu’il considère comme responsables de sa défaite. Plusieurs responsables politiques et administratifs alsaciens sont alors remplacés au cours des années suivantes.

En 1867, il accompagne Napoléon III lors de sa visite en Alsace. Il est également attaché à la suite de Guillaume Ier lors de la visite de celui-ci à l’Exposition universelle de Paris. Deux ans plus tard, il obtient finalement son élection au Corps législatif.

Lorsque la guerre franco-prussienne éclate en juillet 1870, François Zorn de Bulach appartient encore au camp impérial français. Il vote les crédits de guerre et se montre favorable à l’affrontement avec la Prusse. Mais lorsque la défaite française devient inévitable, il quitte Paris pour rejoindre l’Alsace. Il affirme vouloir contribuer à atténuer les rigueurs de l’occupation pour la population. Les autorités prussiennes se méfient cependant de lui et l’assignent à résidence à Osthouse.

La suite de son parcours va profondément marquer sa mémoire politique.

Après l’annexion de l’Alsace, François Zorn de Bulach opte en effet pour l’Empire allemand. Un choix qui lui vaut en France une réputation de traître, d’autant plus sévèrement jugée qu’il avait auparavant défendu la guerre contre la Prusse. Son portrait doit même être retiré du pavillon consacré à l’Alsace lors de l’Exposition universelle de Vienne en 1873, après des incidents provoqués par des visiteurs français.

Cette rupture avec la France ne signifie toutefois pas que François Zorn de Bulach renonce à défendre les intérêts particuliers de l’Alsace. Bien au contraire, il va développer une autre idée : faire de l’Alsace, une principauté.

Drapeau d'Elsaß-Lothringen @wikicommons

Du Reichsland Elsaß-Lothringen à l’autonomisme monarchique alsacien

Après l’annexion de 1871, l’Empire allemand met en place en Alsace-Lorraine une administration directement rattachée à Berlin : le Reichsland Elsaß-Lothringen (« Terre d’Empire d’Alsace-Lorraine »). Ce nouveau territoire regroupe environ les trois quarts de l’ancien département de la Moselle, un quart de celui de la Meurthe, plusieurs communes de l’est du département des Vosges, les cinq sixièmes du Haut-Rhin ainsi que l’intégralité du Bas-Rhin.

Ces territoires, progressivement intégrés au royaume de France à partir des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, avaient pour une grande partie appartenu auparavant au Saint-Empire romain germanique.

Dans la réalité, François Zorn de Bulach s’est rendu à Chislehurst en 1872 rencontrer Napoléon III. L’ancien empereur lui aurait conseillé de ne pas opter pour la France et de rester en Alsace, en lui disant : « C‘est là que vous serez le plus utile à la France. » . Il va finalement choisir la collaboration avec le nouveau régime et déclaré persona non grata par la noblesse française.

 

Élu en 1873 dans le district de Basse-Alsace, François Zorn de Bulach (la particule devient « von ») devient progressivement l’une des figures du courant autonomiste. Il siège au Landesausschuss Elsaß-Lothringen, dont il devient vice-président. Son ambition est alors de donner à l’Alsace-Lorraine davantage d’autonomie au sein de l’Empire allemand. Il entretient une correspondance suivie avec le grand-duc de Bade et l’empereur Guillaume Ier afin de faire progresser cette idée.

François Zorn de Bulach bénéficie notamment du soutien d’Eduard von Möller, président d’Alsace-Lorraine (1871-1879) et du grand-duc de Bade avec lequel il entretient une correspondance assidue. Mais son projet se heurte à un adversaire de poids : l’omniprésent Otto von Bismarck qui a favorisé l’unité de l’Allemagne. Pour le chancelier allemand, une émancipation institutionnelle de l’Alsace-Lorraine n’est pas souhaitable. Le rapport de force tourne donc progressivement en faveur de Berlin.

C’est dans ce contexte que François Zorn de Bulach imagine une solution particulièrement ambitieuse. Il élabore le projet de créer une principauté d’Alsace-Lorraine (qu’il baptise « Dauphiné d’Alsace-Lorraine »), dont le trône aurait été confié au prince Frédéric de Prusse, futur Frédéric III (1831-1888). L’idée constitue, selon lui, une voie originale entre l’intégration complète au Reich et la restauration d’une autonomie politique alsacienne. En mars 1876, François Zorn de Bulach adressa à l’empereur Guillaume Ier un « Immediatvortrag », c’est-à-dire une communication politique directement adressée au souverain, dans laquelle il exposait ses conceptions pour le Reichsland. A savoir, donner à l’Alsace-Lorraine une dynastie propre ; lui donner une personnalité institutionnelle ; permettre aux populations locales de conserver davantage de particularismes.

Des documents de l’époque attestent de son projet avec cette note : « Er stellte sich eine eigenständige konstitutionelle Monarchie nach dem Vorbild der anderen süddeutschen Staaten mit einem eigenen Monarchen vor. » (« [ Il ] envisage une monarchie constitutionnelle indépendante, sur le modèle des autres États du Sud de l’Allemagne, avec son propre monarque. ».

À la fin de l’année 1877, le projet semble même proche d’aboutir. François Zorn de Bulach rencontre le prince Frédéric de Prusse à son projet à Wiesbaden le 12 décembre de cette année. L’héritier au trône lui aurait confirmé alors qu’il acceptait le trône d’Alsace-Lorraine selon les archives de la Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie d’Alsace

Mais les attentats commis contre Guillaume Ier en 1878 renforcent considérablement la position de Bismarck. Le chancelier reprend alors la main et fait échouer le projet. La réforme institutionnelle de 1879 renforce encore le contrôle impérial sur le Reichsland Elsaß-Lothringen. François Zorn de Bulach devient néanmoins conseiller d’État, poursuivant ainsi son action au sein des nouvelles institutions jusqu’à son décès en avril 1890.

Hugo Zorn von Bulach @wikicommons

Au service des Hohenzollern

Son fils, le baron Hugo-Anton Zorn von Bulach (1851-1921) reprend son combat politique et ses rêves.

Il a d’abord servi du côté français, comme lieutenant dans la Garde mobile. Après l’annexion de l’Alsace-Lorraine, il fait pourtant le choix de rester en Alsace et d’entrer progressivement dans les institutions allemandes Il va d’ailleurs siéger au Reichstag entre 1881 et 1887, cumulant diverses fonctions comme celle de président du Conseil d’agriculture de l’Alsace-Lorraine, sous-secrétaire du ministère de l’Agriculture et des domaines et membre du Conseil privé entre 1885 et 1903. Il devient même secrétaire d’État au ministère de l’Alsace-Lorraine en 1908. Son ascension est fulgurante au sein du Reich.

Son rôle ne se limite d’ailleurs pas à la politique : il participe à la modernisation économique de l’Alsace. Il figure notamment parmi les fondateurs de la sucrerie d’Erstein, créée en 1893 avec des industriels et des agriculteurs locaux. En 1908, après la restauration du château voulue par Guillaume II, Hugo Zorn von Bulach est nommé Burghauptmann, c’est-à-dire gouverneur du château. Les archives du Bas-Rhin conservent d’ailleurs un fonds consacré à sa nomination et à une conversation avec l’empereur lors de l’inauguration.

Cette fonction témoigne de la confiance dont il jouissait auprès du pouvoir impérial. Il devient alors une sorte d’intermédiaire entre Berlin, le pouvoir impérial et les élites alsaciennes.

En 1911, il devient également représentant de l’Alsace-Lorraine au Bundesrat. Il joue un rôle important dans l’élaboration de la Constitution de l’Alsace-Lorraine de 1911, qui accorde au Reichsland une autonomie institutionnelle plus importante. Mais, tout en servant l’Empereur Guillaume II, il est aussi un élu qui entend redonner son autonomie à l’Alsace. Un épisode est particulièrement révélateur : en 1907-1908, il accepte que le monument du Geisberg, malgré l’opposition potentielle des autorités allemandes, soit finalement surmonté d’un coq gaulois. Une décision qui montre la volonté de composer avec le particularisme et la sensibilité française d’une partie de la population alsacienne.

Son parcours connaît cependant une rupture avec la célèbre affaire de Saverne (Zabern-Affäre) de 1913-1914, qui oppose une partie de la population alsacienne à l’autorité militaire allemande. La crise révèle les tensions profondes entre l’autorité impériale, l’armée allemande et les particularismes alsaciens. Hugo Zorn von Bulach est finalement contraint de quitter ses fonctions en 1914. Guillaume II le nomme ensuite à la Première Chambre de la Diète d’Alsace-Lorraine.

Rupprecht de Bavière @wikicommons

Un projet de royaume d’Alsace-Lorraine

Lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, le Reichsland est l’objet d’intenses négociations après les premières victoires de l’Allemagne qui a envahi la France.  Autour du Kaiser Guillaume II, on redessine les cartes.

Particulièrement intéressé par l’Alsace-Lorraine, le roi Louis III de Bavière entend l’intégrer à son royaume. Il formule ses premiers objectifs territoriaux le 15 août 1914, quelques semaines seulement après le début de la guerre. Il réclame notamment le démembrement du Reichsland Elsaß-Lothringen. Son raisonnement est assez révélateur : si la guerre permet à la Prusse d’accroître considérablement son territoire, la Bavière doit, elle aussi, recevoir une compensation afin que l’équilibre fédéral de l’Empire allemand ne soit pas détruit au profit de Berlin.

Le 26 août 1914, au Grand Quartier général de Coblence, Ludwig III va beaucoup plus loin : il réclame l’incorporation de l’Alsace à la Bavière. Il justifie cette revendication par les liens historiques de certaines parties de l’Alsace avec le Palatinat bavarois, mais aussi par les similitudes confessionnelles, économiques et culturelles qu’il percevait entre le Palatinat et l’Alsace. Il exige même la capitale de l’Alsace. Strasbourg était alors la capitale politique et administrative du Reichsland. Pour Ludwig III, récupérer la ville aurait donné à la Bavière une position considérable sur le Rhin supérieur.

Mais il y avait également une motivation politique : renforcer la Bavière face à la Prusse.

L’Empire allemand était une fédération, mais la Prusse dominait très largement l’ensemble. Ludwig III craignait qu’une victoire allemande ne transforme l’Empire en une sorte de « Grande-Prusse ». La conquête de nouveaux territoires devait donc, selon lui, profiter aussi aux autres monarchies allemandes. Le prince héritier Ruprecht va même plus loin que son père. En juillet 1915, il présente même un premier projet à son père. Prendre le  nord de l’Alsace et nord-est de la Lorraine, notamment Forbach, donner la Lorraine et une partie de la Basse-Alsace comprenant Strasbourg à la Prusse, enfin la partie méridionale de la Haute-Alsace à la Bade.

Puis après réflexion, il estime que les conservateurs prussiens pourraient s’opposer à l’annexion de l’Alsace en raison de sa population catholique. Sa dernière solution serait donc simple : donner toute l’Alsace à la Bavière.

Pas vraiment du goût de certains qui font d’autres propositions. En octobre 1914, le Statthalter d’Alsace-Lorraine, Johann von Dallwitz, qui pense que le le statut constitutionnel de Reichsland est intenable, propose déjà un premier partage pragmatique : la plus grande partie de l’Alsace-Lorraine à la Prusse ; les arrondissements d’Alsace proches du Palatinat à la Bavière ; le sud de la Haute-Alsace au grand-duché de Bade qui a fait part de sa volonté d’annexer une partie du Reichsland.

Le grand-duché de Bade a une revendication géographique évidente. Il se trouve immédiatement à l’est du Rhin, face à l’Alsace. Les Badois envisagent donc naturellement l’annexion d’une partie de la Haute-Alsace, notamment les territoires méridionaux.  De son côté, le royaume de Wurtemberg intervient également dans ces discussions, mais ses ambitions sur l’Alsace sont beaucoup moins nettes que celles de la Bavière. Le roi Guillaume II de Wurtemberg avait surtout ses propres revendications territoriales, notamment en Belgique.

Ces revendications vont fortement irriter la monarchie bavaroise

Le Bade et le royaume du Wurtemberg se montrent alors méfiants au projet du prince Rupprecht. Selon les documents universitaire, ils préfèrent même à certains moments que la Prusse conserve l’ensemble du Reichsland plutôt que de laisser la Bavière s’en emparer. Les monarchies allemandes vont se disputer l’Alsace alors même que la guerre est encore loin d’être gagnée.

Après la paix de Brest-Litovsk, en mars 1918, et les succès allemands du printemps, une nouvelle vague de projets d’annexion apparaît. Le Kaiser Guillaume II lui-même accepte désormais un partage dans lequel l’Alsace reviendrait à la Bavière tandis que la Lorraine serait attribuée à la Prusse. Le chancelier Georg von Hertling élabore alors un projet : la Haute-Alsace reviendrait au grand-duché de Bade, la Basse-Alsace au royaume de Bavière et la Lorraine à la Prusse.

Mais les ambitions bavaroises restent insatisfaites. Le roi Louis III estime que ce qui est proposé à la Bavière est insuffisant. En avril suivant, à Spa, Guillaume II et Hertling discutent encore de cette combinaison territoriale. Quelques mois plus tard, l’Empire allemand s’effondre sous le regard du baron Hugo Zorn Zorn von Bulach. Il est difficile de savoir s’il a été mis au courant de ces tractations, mais il n’(en demeure pas moins qu’il suit les événements à venir.

Hugo Zorn von Bulach, @wikicommons

Le rêve brisé des Von Bulach

À l’été et à l’automne 1918, alors que la défaite allemande devient probable, certains responsables comprennent que les projets d’annexion ne sont plus réalistes.

Une partie du parti social-démocrate (SPD) et surtout le maire de Strasbourg, Rudolf Schwander (1868-1950), proposent alors une solution radicalement différente : transformer l’Alsace-Lorraine en un État autonome, doté du droit à l’autodétermination comme l’avait souhaité la famille Zorn von Bulach et celle du maire.  Le chancelier Max von Baden convainc l’Empereur Guillaume II de nommer Schwander Statthalter le 14 octobre 1918, dans l’espoir de sauver l’Alsace-Lorraine de la France.  Il est pourtant trop tard. La révolution qui touche l’Allemagne et déjà présente en Alsace.

Le 9 novembre, Strasbourg connaît à son tour une agitation révolutionnaire. Des marins et soldats arrivés d’Allemagne contribuent à la formation d’un Conseil d’ouvriers et de soldats (Arbeiter- und Soldatenrat). Le 10 novembre, le conseil proclame à Strasbourg une forme de « République des conseils ». Le drapeau rouge est hissé sur plusieurs bâtiments et les autorités allemandes perdent progressivement le contrôle de la ville.

Mais cette révolution alsacienne ne doit pas être assimilée trop rapidement à une volonté populaire d’indépendance ou à une révolution communiste. Les motivations sont diverses : certains révolutionnaires sont réellement socialistes ou révolutionnaires, d’autres souhaitent avant tout mettre fin à la guerre et au régime impérial allemand, tandis qu’une partie de la population attend surtout le retour de la France.

La situation bascule rapidement. Le 11 novembre 1918, l’armistice est signé entre l’Allemagne et les Alliés. Dans le même temps, les troupes françaises avancent vers l’Alsace-Lorraine. Le 22 novembre 1918, l’armée française entre à Strasbourg, accueillie par une partie importante de la population. Le général Henri Gouraud, commandant l’IVe Armée, prend possession de la ville au nom de la France.

L’expérience des conseils révolutionnaires prend alors fin. Les autorités françaises rétablissent progressivement leur administration et dissolvent les conseils d’ouvriers et de soldats, prenant possession des administrations. Après l’armistice, les autorités françaises considèrent avec suspicion les personnalités ayant occupé des fonctions importantes dans l’administration impériale. Hugo Zorn von Bulach est expulsé en décembre 1918. Il séjourne à Karlsruhe pendant environ un an avant de pouvoir revenir à Osthouse en novembre 1919 et d’y mourir deux ans plus tard.

Karl Roos @wikicommons

La génération suivante : l’engagement autonomiste

La prochaine génération de Bulach va poursuivre le combat

Le cas de François Nicolas Antoine Ernest, dit Claus Zorn de Bulach (1887-1933) est particulièrement révélateur. Fils de Hugo, il devient une figure du mouvement autonomiste alsacien de l’entre-deux-guerres. Une anecdote devenue célèbre illustre son caractère provocateur. À l’époque allemande, il aurait déclaré à un étudiant allemand dans un restaurant strasbourgeois : « Moi, je ne parle allemand qu’à mon chien. » . La famille de Bulach revient à ses premiers amours tout en conservant sa singularité autonomiste.

Déjà agacé par la suffisance allemande, cet ancien engagé dans les armées du Kaiser ne supportait pas plus que la France juge l’Alsace comme une colonie, ses habitants comme de seconde zone. À son retour d’exil en 1921, Claus de bulach est impliqué dans une affaire de violences après avoir frappé quelqu’un qui l’aurait traité de « Boche ». Il est emprisonné à Strasbourg. Sa sortie de prison donne lieu à une manifestation autonomiste, signe qu’il bénéficie déjà d’une certaine popularité dans les milieux régionalistes

Il participe à la création du Parti alsacien (die Elsässer Partei) après sa défaite aux élections cantonales de 1922.  Lors du lancement de son parti, il aurait prononcé en dialecte une formule particulièrement célèbre : « De Schwoove hen uns ungesejft un jetz wärre mer von de Franzose rasiert. » (Les Boches nous ont savonné et maintenant nous nous laissons raser par les Français.). Ce « mondain au monocle » ne se présente pas simplement comme un germanophile. Il considère que l’Alsace a été successivement malmenée par l’Allemagne puis par la France et qu’elle doit défendre ses propres intérêts. En parallèle, Claus de Bulach lance notamment le journal Die Wahrheit qui « prônait un autonomisme radical, voire l’indépendance de l’Alsace-Lorraine » avant que celui-ci ne soit finalement interdit en 1929.

Cette revendication autonomiste apparaît clairement dans une affaire qui lui vaut une condamnation : en 1927, il aurait déclaré qu’un tribunal français ne serait pour lui aussi légitime qu’un tribunal chinois tant qu’un référendum n’aurait pas été organisé en Alsace. Il est condamné à trois mois de prison. Un journal allemand de l’époque le présente alors comme le chef du Elsässischer Oppositionsblock et comme une personnalité particulièrement gênante pour le gouvernement français. En 1927, son Bloc d’opposition fusionne avec le mouvement autonomiste de Karl Roos (conseiller municipal de Strasbourg en 1929 puis conseiller général du Bas-Rhin en 1931) et donne naissance au Parti régional indépendant.

Claus Zorn de Bulach est incontestablement beaucoup plus radical que son père. Son discours est violemment hostile au centralisme français, a abandonné tout projet monarchiste qu’il juge irréaliste et contraire à l’idée autonomiste. En 1926, des royalistes participent d’ailleurs au campagnes contre le Heimatbund, qui revendiquait notamment l’autonomie et le bilinguisme de l’Alsace. Ancien député monarchiste Léon Daudet se rend même en Alsace pour soutenir cette mobilisation. Des Camelots du Roi assurent alors le service d’ordre de réunions royalistes et jouent de la canne contre les autonomistes.

Claus Zorn de Bulach meurt en 1933 sans descendance, au moment même où Hitler arrive au pouvoir et que Karl Rooss flirte déjà avec l’idéologie nazie (il sera exécuté pour trahison en 1940).

Allégorie de l'Alsace et la lorraine@Camille Claudel/wikicommons

Une dynastie toujours présente en Alsace

La famille conserve son ancrage historique à Osthouse. Le domaine familial est resté entre les mains des Zorn de Bulach pendant plusieurs siècles. Après la Première Guerre mondiale, Materne Zorn de Bulach (1889-1931) devient maire d’Osthouse. À la suite des importantes dettes de son frère aîné, le partage successoral lui attribue le domaine ancestral. Il meurt toutefois prématurément dans un accident automobile en 1931. Son fils, le baron Stanislas Zorn de Bulach (1931-1983) deviendra à son tour maire d’Osthouse, de 1965 à 1977.

Au décès de ce dernier, le château, possession de la famille depuis le XVe siècle, passe ensuite, par héritage, au baron Nicolas de Sonnenberg, en raison de la parenté maternelle de Stanislas. Il en est toujours le propriétaire. Agriculteur de profession, défenseur du patrimoine local, il n’a pas repris les ambitions autonomistes de sa famille ni même adhéré à cette idée qui perdure encore en Alsace-Lorraine, région qui a été marquée par une nouvelle occupation allemande entre 1940 et 1944.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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