Figure emblématique de l’aristocratie danubienne, la famille princière de Windisch-Graetz incarne à elle seule la grandeur et la fragilité de l’Empire des Habsbourg. Fidèles serviteurs de la couronne, généraux redoutés, mécènes et bâtisseurs, ils traversèrent les siècles dans l’ombre des souverains, avant de disparaître presque entièrement des radars après 1918. Mais leur mémoire demeure celle d’une dynastie intimement liée au destin de l’Autriche et de l’Europe centrale.

La famille Windisch-Graetz apparaît dès 1242, d’abord au service des patriarches d’Aquilée, avant de devenir seigneurs de Windischgrätz, puis de s’affirmer en Styrie, notamment grâce à Conrad de Windischgrätz (décédé en 1339), administrateur du duché à partir de 1323. Entre 1315 et 1605, elle détient la seigneurie de Thal, accentuant ainsi son pouvoir féodal.

Admise à l’Inkolat en Bohême en 1574, la famille connaît un revers lorsque plusieurs de ses membres adoptent le luthéranisme, perdant ainsi leurs biens lors de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Le redressement survient avec Gottlieb de Windischgrätz (1630-1695), diplomate, qui se convertit au catholicisme en 1682 et reçoit du futur empereur Léopold Ier le titre de comte du Saint-Empire romain germanique. Son fils, Ernest-Frédéric (1670-1727), acquiert en 1693 le château de Červená Lhota en Bohême du Sud, que son descendant Joseph-Nicolas (1744-1802) sera contraint de vendre en 1755.

Comme souvent dans l’Empire, ce sont les armes qui firent la fortune : chevaliers puis comtes, les Windisch-Graetz s’illustrèrent dans la défense des frontières face à l’Empire ottoman. Cette loyauté valut à la famille, en 1804, l’élévation au rang princier par l’empereur François II, au moment où le Saint-Empire vacillait et où naissait l’Empire d’Autriche.

Alfred de Windisch-Graetz, le glaive de Vienne

Le nom reste associé à une figure majeure du XIXᵉ siècle : le prince Alfred de Windisch-Graetz (1787-1862), maréchal de l’Empire. Tandis que l’Empire chancelle sous la poussée des mouvements libéraux et nationalistes, Windisch-Graetz s’impose comme le défenseur implacable du trône. C’est lui qui réprime les insurrections de Prague (1840) et de Vienne (1848), avant de marcher contre la Hongrie insurgée (1849). Ses méthodes brutales, parfois jugées impitoyables, lui valent autant d’admiration que de haine. Dans l’histoire officielle de la monarchie, il demeure l’archétype du général absolutiste, fidèle à la dynastie jusqu’au fanatisme.

Son prestige militaire n’empêche pas le drame personnel : sa propre épouse, la princesse Éléonore, est tuée d’une balle perdue lors de l’insurrection de Prague en 1848, son fils Alfred II (1819-1876), blessé. Cet épisode, souvent rappelé par les chroniqueurs, symbolise la tragédie intime des familles engagées corps et âme dans la défense d’un monde ancien. Premier prince d’une famille dont le destin devait se mélanger à celui de l’Empire austro-hongrois, Alfred de Windisch-Graetz fut relevé de son commandement en 1849 et fut rarement vu en public par la suite.

Une lignée de serviteurs et de diplomates

D’autres membres de la famille brillèrent dans les hautes sphères de l’Empire. Ses successeurs poursuivirent la carrière militaire, tandis que certains se distinguèrent dans la diplomatie [Alfred II (1851-1927) a été le dernier président du Conseil impérial de 1895 à 1918]. Leurs mariages les rattachèrent aux plus grandes familles aristocratiques d’Europe centrale, faisant des Windisch-Graetz un nom respecté dans toutes les cours du Danube [ le prince Alfred III (1851-1927) fut l’arrière-arrière- grand-père de la princesse Marie-Christine de Kent]. Le prince Otto zu Windisch-Graetz (1873-1952), cousin d’Alfred III, fera rentrer sa famille dans celle des Habsbourg en épousant la princesse Elizabeth, fille de l’archiduc Rodolphe dont la mort tragique à Mayerling va marquer l’Europe. Le mariage sera désastreux et quatre enfants plus tard, leur divorce fera la principale manchette des journaux spécialisés dans les chroniques people.

L’épreuve de 1918 : la chute des Habsbourg, la fin d’un monde

Comme toutes les grandes familles impériales, les Windisch-Graetz payèrent le prix fort de l’effondrement de l’Autriche-Hongrie en 1918. Propriétaires de vastes domaines en Bohême et en Hongrie, ils auront tout au long des siècles incarné le modèle même de la noblesse terrienne et cosmopolite, entre chasse, mécénat artistique et fidélité politique aux Habsbourg. La disparition de la monarchie, la redistribution des terres, les expropriations opérées en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie (1945) réduisirent considérablement leur fortune et leur influence.

Certains princes, comme François de Windisch-Graetz (1904-1981), vécurent en exil, tandis que d’autres tentèrent de s’adapter à l’Europe nouvelle, bien plus républicaine. Où collaborèrent avec l’Allemagne nazie comme le prince Ludwig (Lajos) de Windisch-Graetz (1882-1968), conseiller et confident de l’Empereur Charles Ier.   Mais le prestige attaché à leur nom ne s’effaça pas : dans les cercles monarchistes et auprès des nostalgiques de la Double Monarchie, les Windisch-Graetz restent toujours une incarnation de la grandeur passée. Si le prince Anton de Windisch-Graetz (né en 1940) est l’actuel chef de la maison, c’est Mariano Hugo Windisch-Graetz (né en 1955), cadet, ambassadeur de l’Ordre de Malte en Slovaquie et en Slovénie (2003-2021), qui est le plus en vue de cette dynastie.

À travers les Windisch-Graetz, c’est toute une époque que l’on contemple encore aujourd’hui : celle d’un monde structuré par la fidélité dynastique, le devoir militaire et la grandeur aristocratique. Loin des fastes frivoles, leur histoire raconte la discipline et l’obéissance, mais aussi les fractures d’un empire incapable de se réformer. Si leur gloire s’est éteinte avec celle des Habsbourg, elle demeure inscrite dans l’histoire de l’Europe centrale comme le miroir d’un destin impérial partagé.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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