Chaque année, au congrès annuel de la Coalition nationale, les jeunes Finlandais de l’association Joensuu Opiskevela Porvarit déposent une motion qui fait débat  : inclure la possibilité d’un retour de la monarchie dans le programme du parti. Une idée jugée saugrenue pour beaucoup, dans un pays qui n’a véritablement  jamais connu d’institution monarchique.

Otto Elo est un jeune homme de 25 ans aux cheveux peroxydés. Il est fan de Game of Thrones, le livre et la série à succès qui a tenu en haleine des millions de fans à travers le monde durant 8 saisons. En 2018, alors président de l’association étudiante Joensuu Opiskevela Porvarit, il a pris la parole au congrès annuel de la Coalition nationale, troisième formation parlementaire. Une nouvelle fois, il a expliqué aux participants, la nécessité pour la Finlande de retrouver son institution royale, celle qui prévalait avant la proclamation de la République à la fin de la Première Guerre mondiale. « En 1918, le Parlement a élu un roi d’origine allemande pour la Finlande, mais la situation de la politique étrangère d’après-guerre a empêché la réalisation de ce projet. Cependant, les temps ont changé et il n’y a plus aucun d’obstacle pour cette transition vers la monarchie », précise-t-il dans la motion déposée. Une demande que les jeunes Finlandais du troisième parti politique de ce pays scandinave ne cesse de proposer depuis une décennie et qui est constamment rejetée par les vieux cadres du parti.

Le Grand-duché de Finlande@Wikicommons/Fenn-O-maniC

La Finlande devient un Grand-duché autonome au sein de la Russie

Longtemps, possession suédoise, la Finlande est rattachée en 1809 à l’empire russe au sein d’une union personnelle. Le tsar Alexandre Ier décide d’en faire un Grand-duché autonome, ayant sa propre constitution et sa diète. Les Romanov resteront respectueux de ce droit et, à une exception près sous Alexandre II, ne tentent pas de russifier la Finlande. Parallèlement, cette liberté permet au nationalisme finlandais d’émerger et d’imposer peu à peu le finnois comme langue première au détriment du suédois ou de l’allemand. En 1906, la Finlande se dote  d’un parlement monocaméral (Eduskunta) avec des députés élus au suffrage universel, issus des deux sexes. Une révolution en Europe où les femmes ne possèdent pas le droit de vote. Le déclenchement du conflit mondial en 1914 suivi de la chute de l’empire russe trois ans plus tard, permet aux nationalistes de profiter de l’anarchie qui règne à Petrograd pour proclamer l’indépendance de la Finlande.

Gustaf Emil Mannerheim (gauche) et Ali Aaltonen (droite) @wikicommons

Un prétendant allemand pour un trône scandinave 

A peine créé, le nouvel État est déjà secoué par les affrontements qui éclatent de janvier à mai 1918, entre monarchistes (Garde blanche dirigée par le baron Carl Gustaf Emil Mannerheim) et bolcheviques russes (Garde rouge dirigée par Ali Aaltonen). La guerre civile tourne à l’avantage des premiers et de leurs alliés conservateurs qui décident que la Finlande sera une monarchie. Reste à trouver le prince qui voudra ceindre une couronne en devenir. Les prétendants ne se bousculent pas. C’est chez le Kaiser Guillaume II que les monarchistes iront chercher un prince. On songe à un Wittelsbach, un Mecklembourg, un Hohenzollern (le prince Oskar), ce sera finalement Frederick-Charles de Hesse-Cassel (1868-1940), gendre du roi d’Italie qui sera choisi au prix d’interminables négociations. Il devient  le roi « Kaarle (ou Vaïno) Ier ». On édite et on distribue rapidement un livret afin de le présenter à ses nouveaux sujets. Les débats sont passionnés au parlement. Les républicains multiplient les amendements afin de retarder la proclamation du retour de la monarchie.

Frederick-Charles de Hesse-Cassel @wikicommons

Une monarchie, une régence, une république 

Juho Kusti Paasikivi (1870-1956) fonde le premier sénat monarchiste du pays et ordonne rapidement l’arrestation de tous les membres de la Diète qui ont participé au soulèvement des Gardes rouges, privés de leur leader préalablement assassiné. L’Allemagne a pénétré en Finlande et fait régner l’ordre alors que le conflit se termine doucement à leur désavantage. Le prince Frederick-Charles de Hesse-Cassel régnera à peine deux mois. Du 9 octobre au 14 décembre 1918… sans avoir mis les pieds dans son pays. La défaite allemande met fin aux espoirs des monarchistes finnois qui ne trouvent aucun soutien auprès des Alliés. La France de Georges Clémenceau refuse de soutenir ce projet monarchique et même celui d’appuyer la Garde blanche de marcher sur Petrograd. Une initiative qui aurait pu changer le visage de la Russie s’il avait été réalisé.  Carl Gustaf Emil Mannerheim refuse la couronne qui lui est offerte, lui préférant un poste de régent avec un Premier ministre (Lars Johannes Ingman), royaliste convaincu. La monarchie vit ses derniers jours. En juillet 1919, la république est proclamée (139 voix contre 38 voix), l’idée monarchique abandonnée et Mannerheim se retire avant de revenir plus tard sur le devant de la scène pour connaître un nouveau destin national à l’aube d’une autre guerre mondiale.

La monarchie, source de stabilité pour l’association Joensuu Opiskevela Porvarit

La question monarchique n’a jamais été réabordée depuis. Pourtant, lorsque le prince Moritz, petit-fils de Frederick-Charles de Hesse-Cassel, décède en 2013, la Finlande se prend soudainement de passion pour cette dynastie qui ne revendique aucune couronne nationale. Laquelle est conservée sagement dans un musée d’Helsinki. Pour les étudiants du Joensuu Opiskevela Porvarit, la chose est entendue. La même année, ils déposent une motion au congrès de la Coalition nationale afin d’inclure dans le programme politique la possibilité de restaurer la monarchie. « La Finlande a actuellement un président de la république compétent. Cependant, les pouvoirs du président ont été réduits récemment, et il faut se demander s’il est réellement raisonnable d’organiser des élections coûteuses tous les six ans. Si la tâche du chef de l’État en Finlande est uniquement de représenter et d’agir en tant que leader moral, une monarchie de style européen serait une solution plus naturelle pour cela. À ces égards, la monarchie s’est avérée être une bonne solution dans toute l’Europe, et puisqu’il est neutre le monarque serait un leader moral facilement identifiable. Une monarchie apporterait également une continuité nécessaire depuis longtemps à notre direction d’État » explique Anne Pynttäri. « Aujourd’hui, le monde change si vite que les gens aspirent à avoir une institution pérenne. Quelle meilleure façon d’aider cela qu’en retrouvant notre famille royale bien-aimée » affirme cette ancienne présidente de Joensuu Opiskevela Porvarit, comme nous le rapporte le quotidien Turun-Sanomat.

Extrait du dossier consacré au monarchisme finlandais @Facebook/Aftenposten/2021

« Une proposition tirée par les cheveux » pour les historiens et le prétendant au trône

Vesa Vareksi, s’amuse de ce renouveau monarchique en Finlande. Selon lui, « l’idée d’une monarchie dans la Finlande d’aujourd’hui semble très lointaine et qui souffre d’un prétendant sérieux ». Pour ce professeur d’histoire politique à l’Université de Turku, il faut recontextualiser la courte période monarchique de la Finlande d’après-guerre. « À l’époque, on pense plus à la sécurité nationale qu’à l’établissement de la monarchie en elle-même. C’est en en Allemagne que l’on est parti rechercher un roi, car on souhaitait à faire de cet empire, un garant de l’indépendance de la Finlande. La Suède n’a même pas été sondée y compris au sein de la mouvance monarchiste, car on craignait que la Finlande ne redevienne un satellite de la Suède » rappelle Vesa Vareksi, interrogé par le journal Ilta-Sanomat. Bien qu’il se trompe (le prince Guillaume, fils de Gustave V de Suède, a été sondé à ce sujet avant d’être écarté, car les monarchistes refusaient d’avoir un roi sans régalia-ndlr),  Marko Tikka est du même avis. « C’est tellement tiré par les cheveux. L’institution royale est étrangère aux Finlandais. La Finlande n’est pas un pays à sens unique. Il est même difficile de savoir qui pourrait prétendre à cette couronne sachant que ce serait certainement un scandinave, qui serait un tel facteur unificateur » déclare ce professeur d’Histoire finlandaise à l’Université de Tampere. Vesa Kanniainen, professeur d’Économie à l’Université d’Helsinki, affirme, quant à lui, qu’un tel concept n’amènera rien à la Finlande y compris comme retombées économiques, un des principaux arguments de la minorité monarchiste.

Reste à savoir ce qu’en pense le principal intéressé ? Chef de la maison de Hesse-Cassel, le prince Heinrich Donatus est âgé de 55 ans, père de trois enfants. En 2009, il est venu passer quelques jours en Finlande. Un pays qu’il affectionne particulièrement. Interrogé sur la question monarchique par le quotidien Ilta-Sanomat, le prince n’a pas semblé  enchanté par cette perspective. « Si mon arrière-grand-père avait été roi, la Finlande aurait été isolée du reste du monde. À mon avis, un monarque ne convient pas la Finlande » affirme le prétendant au trône, préférant de loin son Allemagne natale, la fondation qu’il gère entre deux mariages royaux, aux joies d’un trône hypothétique.

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Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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