À quelques jours d’élections générales anticipées, le Népal voit ressurgir un débat que beaucoup pensaient clos depuis l’abolition de la monarchie en 2008. Le retour très médiatisé de l’ancien roi Gyanendra Shah à Katmandou, accueilli par des milliers de partisans, révèle les fractures politiques et identitaires d’un pays toujours en quête de stabilité institutionnelle.
La scène a marqué les esprits et fait l’ouverture des télévisions nationales, les principales manchettes des quotidiens népalais. Des milliers de sympathisants monarchistes se sont massés aux abords de l’Aéroport international de Tribhuvan pour accueillir l’ancien souverain à son arrivée dans la capitale, Katmandou, le 13 février 2026.
Brandissant drapeaux nationaux et portraits royaux, les manifestants ont scandé : « Nous voulons le retour du roi Gyanendra pour sauver notre nation ! »
Organisé malgré les restrictions administratives limitant les rassemblements publics, ce mouvement populaire illustre l’exaspération croissante d’une partie de la population face aux difficultés économiques persistantes, à l’instabilité gouvernementale et aux crises politiques répétées qui secouent le pays depuis près de deux décennies.
Le retour public de l’ancien monarque, 78 ans, intervient dans un contexte particulièrement sensible. L’ancien royaume himalayen doit organiser des élections générales anticipées le 5 mars prochain, un scrutin présenté par les autorités comme déterminant pour sortir le pays de l’impasse politique.
Former King Gyanendra Shah Received Warm Welcome at Kathmandu ❤️
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Une nostalgie monarchique alimentée par les crises du système républicain
Les partisans de la restauration monarchique considèrent que la suppression de la monarchie, après 240 ans d’existence, a plongé le pays dans une instabilité chronique. Depuis l’instauration de la république fédérale démocratique en 2008, le Népal a connu une succession rapide de gouvernements de coalition, souvent fragiles, incapables selon leurs détracteurs de mettre en œuvre des politiques économiques durables.
Dans le discours monarchiste, la figure royale incarne un symbole d’unité nationale. Les partisans de Gyanendra Shah estiment qu’un roi constitutionnel, associé à l’identité historique du pays en tant que royaume hindou, pourrait renforcer la cohésion sociale et politique. Cette rhétorique trouve un écho particulier auprès de certaines franges conservatrices de la société, attachées à la tradition religieuse et culturelle.
La mobilisation monarchiste ne se limite pas à un simple élan populaire spontané. Elle bénéficie du soutien actif du Rastriya Prajatantra Party (RPP), formation politique ouvertement favorable au retour du roi et à la restauration du statut d’État hindou. Une revendication qui s’inscrit dans une dynamique régionale plus large, marquée par la montée des nationalismes religieux en Asie du Sud, notamment sous l’influence idéologique de certains courants politiques en Inde voisine.
Son dirigeant, Kamal Thapa ancien Vice Premier ministre (2015-2018) et ministre des Affaires étrangères (2015-2016), , s’est positionné comme l’un des principaux porte-voix du mouvement. Autour de lui gravitent plusieurs figures militantes, dont Navaraj Subedi et le controversé Durga Prasai, qui multiplient les rassemblements et les conférences de presse pour défendre la cause royaliste. Ces derniers mois, en dépit d’un net rejet des forces politiques d’extrême-gauche, plusieurs voix de la classe politique et civile se sont élevées pour appuyer l’idée de restauration de l’institution royale ou mettre sur le trône, le prince Hridayendra Shah (23 ans).
Public Gathered At Tribhuvan International Airport to Welcome Former King Gyanendra Shah !
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Le traumatisme politique de 2006 et la chute d’une monarchie pluriséculaire
Pour comprendre l’ampleur symbolique de ce débat, il faut revenir sur les événements qui ont précipité la fin de la monarchie népalaise. Le massacre de la famille royale du Népal orchestré par le prince héritier Dipendra a provoqué le retour sur le trône du roi Gyanendra Shah (2000). Nostalgique de l’absolutisme qui a prévalu au Népal jusqu’en 1990, le monarque a pris le contrôle direct du pouvoir en 2005, suspendant le Parlement et invoquant la nécessité de lutter contre l’insurrection maoïste gagnant du terrain. Cette décision autoritaire a déclenché une vague massive de protestations populaires en 2006, connue sous le nom de « Mouvement populaire ».
Sous la pression conjuguée de la rue et des partis politiques, le roi a été contraint de restituer le pouvoir au Parlement, signant malgré lui la fin du règne de la dynastie Bir Bikram Shah. Deux ans plus tard, abandonné par le Congrès Népalais, principale formation politique et soutien de la dynastie, le Parlement décide d’abolir officiellement la république, mettant fin à plus de deux siècles de monarchie. Contraint de déposer sa couronne, le roi Gyanendra ne s’est pas pour autant retiré de la vie politique, multipliant les communiqués cinglants contre les gouvernement maoïstes, communistes ou marxistes qui se succèdent.
En effet, la transition politique qui s’en est suivie s’est révélée plus complexe qu’anticipée. La rédaction d’une nouvelle constitution, adoptée en 2015, a suscité de vives tensions, notamment avec certaines minorités ethniques, révélant la fragilité de l’architecture fédérale népalaise. Le pays a été secoué par diverses émeutes et manifestations, certaines réclamant le retour du roi.
En 2023, de gigantesques manifestations pro-monarchistes avaient submergé Katmandou et failli provoquer la prise du Parlement par les partisans du roi Gyanendra avant d’être stoppées par l’armée.
Photo Feature: King Supporters welcoming Gyanendra Shah in Tribhuwan Airport, Kathmandu today. 😮
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Des élections sous haute tension institutionnelle, un enjeu géopolitique
Le retour en scène de Gyanendra Shah intervient alors que le gouvernement népalais tente de préserver la légitimité du processus démocratique. La Première ministre Sushila Karki, arrivée au pourvoir dans un contexte révolutionnaire -face à la corruption endémique et le chômage croissant (2025)-,a appelé ses concitoyens à participer massivement au scrutin à venir, soulignant que ces élections représentent « une issue essentielle à l’impasse politique actuelle ».
Les autorités considèrent ce vote comme une étape cruciale dans la consolidation de la transition démocratique engagée depuis 2008. Toutefois, la résurgence du débat monarchique pourrait influencer la campagne électorale et polariser davantage l’opinion publique. Si, à ce stade, aucun mécanisme constitutionnel officiel n’est engagé pour rétablir la monarchie (une telle réforme nécessiterait un consensus politique large ainsi qu’une modification profonde de l’architecture institutionnelle du pays), son retour est une demande d’une partie de la Gen-Z ( à l’origine des manifestations qui ont provoqué la chute du gouvernement communiste, dont une frange s’est d’ailleurs constituée en mouvement monarchiste) et devrait être néanmoins étudiée par une commission d’enquête créée à cet effet en accord avec l’actuel gouvernement.
Néanmoins, la mobilisation croissante des monarchistes révèle un malaise politique profond et met en lumière les limites du système républicain aux yeux d’une partie de la population. Entre attachement aux idéaux démocratiques et nostalgie d’une autorité monarchique perçue comme stabilisatrice, le Népal apparaît aujourd’hui à la croisée des chemins.
Car, au-delà de ses implications nationales, la question monarchique népalaise possède également une dimension géopolitique régionale. Situé entre la Chine et l’Inde, le Népal constitue un espace stratégique où s’exerce une compétition d’influence croissante entre ces deux puissances asiatiques. Historiquement, la monarchie népalaise avait su maintenir un équilibre diplomatique entre New Delhi et Pékin.
Certains analystes estiment qu’un éventuel retour d’une institution royale pourrait redéfinir la posture stratégique du pays dans cette rivalité régionale, même si un tel scénario demeure hautement hypothétique. L’Inde du Premier ministre nationaliste Narendra Modi se montrant assez favorable au retour de Gyanendra Shah comme avec l’État de l’Uttar Pradesh qui n’a pas hésité à recevoir le roi à diverses reprises comme un dirigeant en fonction.
À l’approche du scrutin électoral, la question monarchique pourrait ainsi s’imposer comme l’un des thèmes majeurs du débat national, révélant les tensions persistantes entre modernité institutionnelle et héritage historique dans cette nation himalayenne en pleine recomposition politique.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







