Prince de la Maison royale des Bagration, officier volontaire, passionné par la cause des Boers qu’il partit défendre à l’autre bout du monde, Niko Bagration incarne l’une de ces figures romanesques que l’Histoire slave a façonné à la croisée des continents et qui fera face à la révolution russe avec humilité.
Il est des destins qui semblent surgir d’un roman d’aventures, tant ils mêlent panache, exil et fidélité à un idéal. Celui de Niko Bagration appartient à cette catégorie rare. Héritier d’une des plus anciennes dynasties d’Europe, la maison des Bagration, ce prince du Caucase choisit, à la fin du XIXᵉ siècle, de quitter les salons aristocratiques pour rejoindre, à des milliers de kilomètres de sa terre natale, les plaines brûlées d’Afrique australe.
Là, au cœur de la guerre anglo-boer, il embrasse la cause d’un peuple qu’il ne connaissait pas quelques mois plus tôt, mais dont la lutte pour l’indépendance lui rappelait celle de la Géorgie. De Pretoria à Sainte-Hélène, de la gloire militaire à la pauvreté sous le régime soviétique, son existence épouse les soubresauts d’un monde en mutation, où les empires vacillent et les patries s’effacent.
Voici l’histoire méconnue d’un prince devenu soldat par conviction, et d’un idéal qui traversa les continents.

Un prince du Caucase nourri de mémoire royale
Niko Bagration est né en 1868, au château de Moukhrani, situé près de la capitale Tbilissi, fils du prince Giorgi Nikolozis (1834.1882) et de la princesse Tamar Jorjadze. Sa généalogie est éloquente, son arbre plonge ses racines au plus profond d’une terre, autre berceau du christianisme, à la croisée de l’Orient et de l’Occident.
Descendant direct du roi Constantin II (1447-1505), dernier souverain de la Géorgie Unie avant qu’elle ne fût éclatée en multiples royaumes, il va grandir à l’ombre d’un trône dépossédé par les Russes de toutes ses regalia, cinq décennies auparavant. Très rapidement, il prend conscience de l’importance historique de sa maison, grandit dans la conscience d’un passé royal déchu, mais toujours vibrant. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il va représenter la noblesse de son pays au couronnement du tsar Alexandre III en 1881.
C’est en 1899, alors qu’il séjourne à Paris pour l’Exposition universelle, tout à ses rêves de reconquête de l’indépendance géorgienne perdue, le prince Niko Bagration apprend le déclenchement de la Seconde Guerre des Boers.

La guerre anglo-boer : un conflit colonial aux résonances universelles
Fondées par des descendants de colons néerlandais, huguenots français et allemands –ayant- fuit la colonie britannique du Cap dans la première moitié du XIXe siècle, la République du Transvaal et celle de l’État libre d’Orange vont attiser toutes les convoitises. La découverte de gisements d’or et de diamants provoque l’arrivée massive d’étrangers qui cherchent à faire fortune puis tentent de s’immiscer dans la vie parlementaire de ces deux jeunes nations. Le prétexte tout trouvé pour Londres qui entend mettre au pas ceux qu’ils regardent comme des rebelles à l’indépendance contestée.
A la fin de sa vie, Nikos Bagration confiera n’avoir jamais entendu parler du Transvaal à cette époque, ni même être capable de le situer sur une carte – mais avoir immédiatement reconnu, dans cette lutte, l’écho de la sienne. « La situation des Boers me rappelait d’une certaine manière ma patrie, et je croyais qu’en me rangeant du côté des ennemis des Boers, je vengerais également les ennemis de mon pays », peut-on lire dans ses mémoires.
Une atmosphère qu’il retrouve même au sein de la Russie impériale. Ce conflit, qui va dessiner le futur de l’Afrique du Sud en construction, suscite une vague de sympathie sans précédent. L’opinion publique russe voit dans ces fermiers européens un petit peuple héroïque résistant à l’impérialisme britannique – rival stratégique de Saint-Pétersbourg. Des articles, des pièces de théâtre et des poèmes fleurissent. Des orchestres jouent « Transvaal, Transvaal, ma patrie ». Des fonds sont collectés. Des cafés et restaurants adoptent un décor « boer ». Même des jouets à leur effigie apparaissent dans les vitrines.
C’est dans ce climat exalté que le prince Niko Bagration décide de partir.
Premier volontaire russe à arriver à Pretoria, via Marseille et Alexandrie, il est reçu par le président Paul Kruger, figure emblématique de la résistance boer. Son origine princière et son courage personnel lui valent bientôt l’estime des combattants et ceux des autres Russes venus le rejoindre au sein d’une légion blanche. Promu colonel, il va acquérir le respect et se voit même attribué le surnom affectueux de « Niko le Boer ». Loin de cette vie aristocratique à laquelle il a été habituée, il partage la rude vie des commandos, monte à cheval dans les vastes plaines sud-africaines et participe aux opérations contre l’armée britannique.
Dans un premier temps, les Boers remportent des succès spectaculaires grâce à leur mobilité et à leur parfaite connaissance du terrain. Mais la puissance industrielle et militaire britannique finit par l’emporter. Sous le commandement de Lord Roberts puis de Lord Kitchener, l’armée britannique adopte une politique de terre brûlée et met en place des camps de concentration pour les civils boers, où périssent des milliers de femmes et d’enfants. Le conflit s’achève par le traité de Vereeniging en 1902, consacrant la victoire britannique et l’intégration des républiques boers dans l’Empire.
Fait prisonnier par les Britanniques, Niko Bagration est convoqué devant Lord Kitchener lui-même. La confrontation est restée célèbre dans les récits ultérieurs : le prince accuse le commandement britannique d’atrocités, notamment pour la politique des camps. Les deux hommes avancent chacun leurs arguments. Le sang royal qui coule dans ses veines lui évite le pire. Au lieu de l’exécution, il est exilé à Sainte-Hélène, île qui a déjà accueilli un hôte de marque : L’Empereur Napoléon Ier. Là, il organise des activités sportives et soutient moralement ses compagnons de captivité, transformant l’épreuve en acte de résistance intérieure.
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Le retour, l’écriture et la tragédie d’une révolution
Libéré, il revient en France puis en Géorgie. Il rédige ses mémoires, Burebtan (« Avec les Boers »), publiées bien plus tard à Tbilissi en 1951. L’ouvrage restitue son aventure africaine avec lyrisme et nostalgie. Mais l’Histoire se montre impitoyable. La révolution russe en 1917 marque la fin de la domination des Romanov sur la Géorgie. Niko Bagration s’enthousiasme pour l’idée indépendantiste tout en s’inquiétant des événements qui se succèdent dans toute la Russie. Un de ses frères, Simon, s’engage même dans la nouvelle armée nationale avec rang de Capitaine de Cavalerie
En 1921, l’Armée rouge envahit la Géorgie et proclame la République socialiste soviétique. La noblesse est persécutée, chassée, embastillée, torturée ou exécutée comme son frère Simon, passé par les armes en 1923 après avoir résisté aux communistes ( en 2003, son nom a été inscrit au panthéon des héros de la nation).
Opposant déclaré au nouveau régime, Niko Bagration perd ses biens qui lui sont confisqués. Par miracle, il échappe aux purges visant l’aristocratie dans les années 1920. L’ancien colonel des Boers va terminer pourtant sa vie dans la pauvreté, vendant des cigarettes au marché de Tbilissi, vêtu de ses habits princiers – ultime geste de fidélité à son rang et acte de bravoure. Il meurt en 1933, presque oublié, laissant derrière lui 4 enfants, réfugiés en France. Sa dernière fille, Irina (1916-2000), suivra les pas de son père en devenant une des figures de la résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale, prolongeant, à sa manière, la tradition familiale du combat pour la liberté.
Le parcours de Niko Bagrationi réunit tous les ingrédients d’un roman : noblesse déchue, idéal chevaleresque, exil, captivité et chute sociale. En voyant dans le Transvaal le miroir de la Géorgie, il transforma une guerre coloniale en croisade personnelle. De Pretoria à Tbilissi, de Sainte-Hélène aux marchés soviétiques, la vie de ce prince combattant demeure celle d’un homme fidèle à son honneur et à son rang – même lorsque le monde autour de lui s’effondrait.
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Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







