Dans la fresque tourmentée du XXᵉ siècle européen, certaines figures demeurent à la lisière de la mémoire collective. Le prince Cyrille de Bulgarie appartient à cette aristocratie du destin, façonnée par le sang des plus grandes dynasties et brisée par la brutalité de l’Histoire.

Frère d’un tsar, régent d’un enfant-roi, héritier d’une dynastie mise en place par les grandes puissances du XIXe siècle, le prince Cyrille de Bulgarie incarne à lui seul la fin d’une Bulgarie monarchique intimement liée au concert et au sort des nations européennes en proie à la fureur des armes d’une époque tourmentée.

Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha, Ferdinand Ier de Bulgarie et Clémentine d'Orléans @wikicommon

Un sang princier au carrefour des dynasties

Le prince Cyrille Henri François Louis Antoine de Saxe-Cobourg-Gotha naît à Sofia le 17 novembre 1895. Dans son berceau, le fils cadet du tsar Ferdinand Ier de Bulgarie (1861–1948) et de la princesse Marie-Louise de Bourbon-Parme (1870–1899) contemple déjà un arbre généalogique aux rameaux éloquents.

Par son père, il appartient à la maison de Saxe-Cobourg-Gotha-Koháry, branche catholique d’une dynastie allemande qui a essaimé sur les trônes d’Europe. Son grand-père paternel, le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha, a épousé en 1843 la princesse Clémentine d’Orléans, fille du roi Louis-Philippe Ier des Français.  Sa mère, la princesse Marie-Louise, apporte un héritage tout aussi prestigieux. Fille de Robert Ier, dernier duc souverain de Parme renversé par la vague du Risorgimento en 1859, et de la princesse Maria Pia des Deux-Siciles, elle appartient à la maison de Bourbon-Parme. Cette lignée descend en ligne masculine de Philippe V d’Espagne, petit-fils de Louis XIV. Par elle, Cyrille porte le sang des Bourbons de France, d’Espagne et des Deux-Siciles.

Une double ascendance qui le fait cousiner avec tous les Capétiens de l’époque. Son nom même n’est pas celui d’une famille princière ordinaire : elle règne en Belgique avec Léopold Ier, au Portugal avec Ferdinand II et s’illustre au Royaume-Uni par le prince Albert, époux de la reine Victoria. La Bulgarie, en confiant son trône à Ferdinand en 1887, s’est inscrit ainsi dans ce réseau dynastique européen d’une rare densité.

Cyrille de Bulgarie @wikicommons

Une enfance marquée par la perte et le devoir

La mort prématurée de sa mère en 1899, alors qu’il n’a que quatre ans, marque durablement son enfance. Il grandit aux côtés de son frère aîné Boris (né en 1894), futur tsar Boris III, et de ses sœurs, les princesses Eudoxie (1898) et Nadejda (1899).

Leur père, Ferdinand Ier, souverain cultivé, esthète et stratège politique, veille personnellement à leur formation. L’éducation est stricte, imprégnée de discipline militaire et de conscience dynastique. Les enfants reçoivent une instruction européenne : langues étrangères comme le français et l’allemand qu’il parle couramment. Contrairement à son aîné qui a été baptisé dans la foi orthodoxe pour des raisons politiques, Cyrille sera élevé dans la foi catholique. Il n’est pas destiné à régner, mais à servir.

Il poursuit des études supérieures orientées vers les sciences et les disciplines techniques, développe un intérêt marqué pour la mécanique et les innovations technologiques, reflet de la modernité de son époque.  Le prince Cyrille ne souhaite pas de marier mais jouir de la vie. Son existence va demeurer intimement liée à la couronne et à son frère Boris III, qu’il soutient sans ambition personnelle affichée. Aux rigueurs d’un mariage qui aurait été négocié pour lui, il préfère une vie de bohème et ne revient véritablement en Bulgarie qu’en 1926 après avoir terminé ses études en Allemagne et en République tchécoslovaque.

Comme nombre de cadets princiers, il reçoit une formation militaire solide. Il est fait inspecteur de l’infanterie en 1935, lieutenant-général de l’armée royale de Bulgarie en 1938.  Sportif, il pratique l’équitation avec élégance, apprécie la chasse et les activités de plein air, tradition aristocratique par excellence. Observateurs et diplomates soulignent son intelligence analytique, son tempérament réservé et son sens de la loyauté. Il apparaît comme un homme mesuré, éloigné des extravagances, profondément attaché à sa famille.

Généalogie des Saxe-Cobourg-Gotha @FDN

Frère du tsar, régent d’un enfant-roi

En octobre 1918, après la défaite bulgare lors de la Première Guerre mondiale, Ferdinand abdique en faveur de Boris III. Le Tsar avait choisi de soutenir l’Allemagne et l’Autriche -Hongrie, avait écouté poliment le duc de Guise Jean d’Orléans, mandaté par la IIIe République française pour l’inciter à rejoindre les Alliés. En vain,. Le roi avait éconduit le prétendant au trône de France. Une décision qui lui vaut de partir en exil à la du fin du conflit.

Cyrille devient alors le frère du nouveau souverain, occupant une place de conseiller et de représentant officiel lors de certaines missions. L’Europe va connaître une paix toute relative, que les canons ne vont pas tarder à mettre fin. Le III Reich du Führer Adolf Hitler exerce une pression constante sur la monarchie bulgare en proie à de violents tumultes politiques. Boris III est bientôt contraint de s’arroger les pouvoirs afin de mettre fin aux dissensions politiques tout en se rapprochant de Berlin.  La mort soudaine de Boris III en août 1943, jamais véritablement élucidée, dans un contexte international dramatique, change radicalement le destin de Cyrille de Bulgarie.

L’héritier, Siméon II, n’a que six ans. Un conseil de régence est constitué pour gouverner au nom de l’enfant. Cyrille en devient l’un des trois membres principaux en dépit de la Constitution qui exigeait que les régents soient ministres ou membres de la Cour suprême. Le gouvernement avait toutefois estimé opportun d’avoir un représentant de la dynastie au sein du Conseil de régence.

La Bulgarie est alors engagée naturellement aux côtés de l’Allemagne nazie, tout en refusant d’appliquer les lois nazies, comme la déportation de ses citoyens juifs — décision complexe et encore débattue par les historiens. Le régent doit composer avec la pression allemande, l’avancée de l’Armée rouge et la fragilité interne du régime.

Son mandat sera bref mais crucial : il tente de préserver l’institution monarchique dans un contexte où les équilibres européens s’effondrent.

Le régent Cyrille@wikicommons

La chute et l’effacement

En septembre 1944, l’entrée des troupes soviétiques provoque un basculement politique. Un gouvernement dominé par les communistes prend le pouvoir. La régence est arrêtée, ses membres promptement embastillés. Traduit devant le « Tribunal du peuple », juridiction d’exception, Cyrille est accusé d’avoir soutenu l’alliance avec l’Allemagne. Le procès est rapide.

Le 1er février 1945, il est condamné à mort et exécuté à Sofia. Il a quarante-neuf ans. Son corps est jeté dans une fosse commune creusée par une bombe larguée lors du bombardement de Sofia par les avions américains et britanniques (1941). L’endroit fut immédiatement recouvert de cendres, nivelé et rasé, puis, peu après, morcelé afin de créer de nouveaux cimetières. Il faudra encore attendre un demi-siècle avant qu’un monument commémoratif ne lui rende hommage tant son lieu de sépulture demeure incertain.

Avec lui s’éteint une part essentielle de la monarchie bulgare. En 1946, la royauté est abolie via un référendum truqué. Le jeune Siméon II part à son tour en exil et ne pourra revenir dans son pays que 70 ans plus tard, à la chute du communisme. Sous le régime communiste, le prince Cyrille devient une figure associée à « l’ancien régime », symbole d’un ordre que l’on souhaite éradiquer des mémoires .Son rôle, pourtant central dans une période charnière, est réduit à quelques lignes dans les récits officiels.

Il ne fut ni un conquérant ni un réformateur éclatant. Son importance tient à sa position intermédiaire : celle d’un homme placé entre fidélité dynastique et contraintes géopolitiques.  Dans l’ombre du trône, sa silhouette élégante et grave traverse encore les pages de l’histoire.

La ressusciter aujourd’hui, c’est éclairer une période où les princes furent moins des acteurs souverains que des hommes confrontés à des choix impossibles — et rappeler que derrière les ruptures idéologiques se cachent toujours des destins profondément humains.

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