En mai 1782, au cœur de la guerre d’indépendance américaine, une lettre adressée à George Washington relance une idée explosive : et si le héros de la Révolution devenait roi des États-Unis ? Derrière cette proposition du colonel Lewis Nicola, un mythe tenace va naître : celui d’un projet monarchique autour du premier président des Etats-Unis d’Amérique
Une fois son indépendance déclarée le 4 juillet 1776 et les Anglais chassés des treize colonies, l’histoire des débuts des États-Unis est traversée par une tension fondamentale : comment transformer une armée révolutionnaire victorieuse en un État stable, sans retomber dans les travers contre lesquels elle s’est battue ?
C’est dans ce contexte de fragilité politique et financière que surgit, en 1782, une proposition singulière adressée au général George Washington, à la tête de la jeune République. Une lettre, aujourd’hui célèbre, évoque l’idée d’un recours à une forme de monarchie pour stabiliser la jeune nation. Mais contrairement à une légende persistante, il ne s’agit ni d’un projet structuré, ni d’une ambition portée par le héros de la Révolution lui-même.

George Washington, un héros pour toute une nation
Né en 1732 en Virginie dans une famille de planteurs esclavagistes, George Washington s’impose d’abord comme officier dans les milices coloniales britanniques.
Lorsque la guerre d’indépendance éclate en 1775, il est choisi pour commander l’armée continentale. Ce choix est autant politique que militaire : George Washington apparaît comme une figure de compromis capable d’unir les colonies. Malgré des débuts difficiles, il parvient à structurer une armée régulière et à tenir tête à l’une des plus grandes puissances militaires de l’époque, l’Empire britannique. Avec l’aide décisive de la France, la victoire est acquise en 1783.
Après la guerre, Washington refuse d’abord de rester au pouvoir, renforçant son image d’homme désintéressé. En 1789, il est néanmoins élu unanimement premier président des États-Unis. Son mandat pose les fondations de la fonction présidentielle : création de l’exécutif fédéral moderne, affirmation de l’autorité de la Constitution et la mise en place des premières institutions nationales
Dès son vivant, certains observateurs le décrivent comme une figure quasi royale doté d’un prestige militaire immense, d’une autorité morale incontestée. Mais cette aura nourrit aussi des inquiétudes dans une jeune République hantée par le spectre de la monarchie.

La lettre de Lewis Nicola : origine du mythe
Quatre ans après la proclamation de l’indépendance, les États-Unis ne sont pas encore un État pleinement consolidé. Le Congrès continental peine à financer l’armée, les soldats sont impayés et les tensions politiques s’accumulent. Dans ce climat instable, certains officiers s’interrogent sur la solidité du modèle républicain.
C’est dans ce cadre que s’inscrit ce que les historiens appellent parfois les « tendances monarchiques » de l’après-révolution : non pas un désir généralisé de royauté, mais des réflexions sur la nécessité d’un exécutif fort pour éviter l’effondrement institutionnel.
Le 22 mai 1782, George Washington reçoit une lettre du colonel Lewis Nicola, officier irlandais de l’armée continentale. Celui-ci exprime son inquiétude face aux faiblesses du système politique américain et suggère qu’une forme monarchique pourrait offrir davantage de stabilité. Conscient que les termes « tyrannie » et « monarchie » étaient alors trop chargés de connotations négatives, il lui conseille d’adopter un autre titre dans un avenir proche : « […] Mais une fois tous les autres points réglés, je crois que l’on pourrait avancer de solides arguments en faveur de l’adoption du titre de roi, ce qui, à mon sens, présenterait des avantages considérables. », assure t-il.
George Washington réagit immédiatement et avec une grande fermeté. Dans sa réponse, il exprime son choc et son rejet catégorique de cette idée : il déclare avoir reçu ces « sentiments avec une mélange de grande surprise et d’étonnement » et affirme qu’ils lui causent « les sensations les plus pénibles ». Il va plus loin en condamnant toute idée d’un pouvoir personnel ou monarchique, qu’il considère comme incompatible avec les principes de la Révolution.
IL appelle à « bannir ces pensées » et refuse toute communication de ce type à l’avenir. Le 23 mai, Lewis Nicola répondit à George Washington en exprimant sa tristesse d’avoir déplu à ce dernier et en affirmant que « rien ne l’avait jamais autant affecté » que sa « réprimande ». Pour autant, leurs relations continuèrent, empreintes d’amitié.

Aucune offre de couronne, aucun projet structuré
Contrairement à une idée largement répandue, Lewis Nicola ne propose pas officiellement une couronne à George Washington, ni la création immédiate d’une monarchie américaine.
Les historiens rappellent qu’il ne disposait d’aucune légitimité politique pour offrir un trône, que sa lettre exprimait une opinion personnelle sur l’efficacité d’un exécutif fort et qu’aucune organisation politique ou militaire ne soutient un tel projet. Un mythe forgé par le temps, devenu tenace et qui s’est renforcé dans l’imaginaire collectif au gré des crises politiques.
Le projet monarchique s’est-il éteint pour autant ?
En 1786, le président du Congrès continental, Nathaniel Gorham ( agissant peut-être de concert avec d’autres personnalités influentes du gouvernement des États-Unis – aurait proposé la couronne à Henri de Prusse, prince de la maison de Hohenzollern et frère de Frédéric le Grand. Cette démarche visait vraisemblablement à résoudre les crises politiques qui secouaient alors le pays durant les derniers temps du régime des Articles de la Confédération. Selon Rufus King ( un des Pères fondateurs des États-Unis ), Nathaniel Gorham aurait entretenu une correspondance secrète avec le prince Henri de Prusse à cette fin. Cette tentative a finalement avorté en raison du manque d’intérêt du prince Henri, de l’opposition populaire à une proposition (dont le bruit courait) impliquant un autre monarque potentiel, de la convocation de la Convention de Philadelphie, ou d’une combinaison de ces facteurs.
Dans son célèbre discours devant la Convention constitutionnelle de Philadelphie, le 18 juin 1787, Alexander Hamilton, futur secrétaire d’état au Trésor, défendra une conception particulièrement ambitieuse du pouvoir exécutif. Convaincu que la stabilité politique reposait sur un gouvernement fort, il proposa également que le président des États-Unis soit élu pour exercer ses fonctions « tant qu’il se conduirait bien », autrement dit à vie, sauf en cas de destitution pour faute grave. Il imaginait un chef de l’État doté de prérogatives étendues, estimant qu’un mandat à vie garantirait une plus grande indépendance vis-à-vis des pressions politiques et des influences étrangères.
Hamilton justifiait son projet en affirmant qu’un exécutif durable serait paradoxalement moins dangereux pour les libertés publiques qu’un dirigeant régulièrement soumis aux aléas électoraux. « Permettez-moi de faire remarquer qu’un pouvoir exécutif est moins dangereux pour les libertés du peuple lorsqu’il est exercé à vie que lorsqu’il l’est pour une durée de sept ans. On pourrait dire que cela s’apparente à une monarchie élective… Mais dès lors que l’exécutif est passible de destitution, le terme de « monarchie » ne peut s’appliquer », déclare-t-il devant les délégués de la Convention.
Cette vision, jugée trop proche des modèles monarchiques européens par une large majorité des constituants, est finalement écartée. Les délégués lui préfèrent un compromis instaurant un président élu pour un mandat de quatre ans, renouvelable, solution qui sera inscrite dans la Constitution des États-Unis.
Par la suite, dans les essais du Fédéraliste, rédigés avec James Madison et John Jay pour défendre la ratification de la Constitution, Hamilton soutient loyalement le système finalement adopté. Plusieurs historiens estiment toutefois que ses écrits laissent transparaître sa préférence initiale pour un exécutif plus durable et plus puissant. Le politologue autrichien Erik von Kuehnelt-Leddihn ira jusqu’à écrire qu’Hamilton « regrettait que les États-Unis ne puissent pas devenir une monarchie », une interprétation qui demeure cependant discutée par une partie de l’historiographie contemporaine.
George Washington se retire de la présidence américaine en mars 1797. Il décède deux ans plus tard, auréolé d’un seul titre : celui de Père de la Patrie.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







