Longtemps restée dans l’ombre de sa sœur aînée, la reine Sofia d’Espagne, la princesse Irène de Grèce incarne une figure singulière du Gotha européen : celle d’une princesse sans couronne, sans mariage et sans scandale, mais profondément marquée par l’histoire tourmentée de la monarchie grecque.
C’est dans la matinée que la nouvelle est tombée, annoncée officiellement depuis le Palais de la Zarzuela. « Leurs Majestés le roi et la reine et sa Majesté la reine Sofia ont le regret d’annoncer le décès de son Altesse royale la princesse Irène de Grèce, survenu ce matin à 11h40 au palais de la Zarzuela à Madrid« . La sœur du roi Constantin II et de la reine Sophie (Sofia) d’Espagne a fermé les yeux sur un monde dont elle a vécu les tumultes avec une grande humilité.

Une princesse née dans l’exil
Lorsque les Nazis envahissent la Grèce en 1940, son père, le diadoque Paul de Grèce, et sa mère, la princesse Frederika de Hanovre se réfugient d’abord en Égypte, puis en Afrique du Sud sous la protection du général Jan Smut, Premier ministre de ce dominion britannique (qui sera son parrain). Brûlant de servir son pays, Paul quitte rapidement le Cap et rejoint son frère, le roi Georges II en Angleterre où ce dernier a pris la tête d’un gouvernement en exil. Le couple est séparé, ne se verra que de manière épistolaire.
C’est dans ces conditions que la princesse Irène de Grèce et de Danemark voit le jour le 11 mai 1942 au Cap. Benjamine d’une fratrie de trois enfants, elle grandit à l’ombre des soubresauts d’un conflit mondial qui lui échappe, mais qui bouleverse déjà son quotidien. Il faudra plusieurs avant qu’elle ne voie son père pour la première fois. Finalement, avec la fin du conflit mondial qui se profile, Frederika de Hanovre et sa petite tribu rejoignent Paul de Grèce au Caire où le diadoque s’est installé, espérant pouvoir débarquer dans son pays à la tête d’une armée de libération.
La guerre civile qui éclate va retarder leur retour. Ils vivent dans des conditions précaires, une maison vétuste dont une partie du toit s’effondre même sur ses habitants. Paul est très politique, tente de convaincre son frère de forcer le destin mais le roi Georges II tergiverse, s’enferme dans la dépression. L’ambiance est électrique. D’autant que la Grèce est devenue un pion dans l’échiquier international d’une « guerre froide » entre Ouest et Est. Sacrifiant la Yougoslavie au profit du pays de Démosthène, le Royaume-Uni finit par imposer un référendum qui donne le « oui » gagnant au retour de la monarchie.
En 1947, pour la première fois, la princesse Irène touche le sol de son pays. Elle va être élevée dans un cadre strict, où se mêlent discipline, devoir dynastique et foi orthodoxe. Devenus souverains en 1947, ses parents sont très investis dans le rôle éducatif de leurs enfants. Frederika, autoritaire, inculque à sa fille cadette une conception presque austère de la fonction princière. Paul partage avec eux ses goûts pour la lecture, la musique classique.
Moins brillante médiatiquement que sa sœur Sophie, moins préparée politiquement que son frère Constantin, Irène se distingue par une grande sensibilité intellectuelle et spirituelle. Elle montre très tôt un intérêt marqué pour la philosophie, la musique et la réflexion intérieure, plutôt que pour les mondanités royales. Adolescente, elle est envoyée à Salem, en Allemagne, avec sa sœur Sophie, dans un pensionnant qui distille les enseignements de Kurt Martin Hahn, un pédagogue allemand.
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La chute de la monarchie grecque : une blessure intime toute sa vie
Élève de la pianiste de concert Gina Bachauer, elle souhaite s’orienter vers une pianiste de concert professionnelle. Le décès de son père en 1964 est une douleur pour la princesse Irène, particulièrement proche de Paul Ier. Elle se réfugie dans la musique afin de calmer cette tristesse qui persiste. Avec son professeur, elle effectue une tournée aux États-Unis en 1967. Une année qui marque un tournant décisif dans sa vie. Le coup d’État des colonels plonge la Grèce dans la dictature.
Les relations entre les putschistes et le roi Constantin II, son frère, sont électriques. La famille royale est contrainte de s’exiler en Italie où le monarque tente de récupérer vainement ses regalia. Irène assiste à la fin d’une période faste. En 1973, la monarchie est officiellement abolie, puis définitivement rejetée par référendum l’année suivante. Pour Irène, cette rupture n’est pas seulement institutionnelle : elle est existentielle. La princesse perd à la fois son pays, son cadre de vie et le sens même de son statut. Contrairement à son frère Constantin, engagé dans une bataille politique pour la légitimité monarchique, Irène décide d’adopter une posture plus intérieure, presque silencieuse et mélancolique.
Sa passion est son refuge. En juin 1969, elle se produit au Royal Festival Hall de Londres avec l’Orchestre symphonique de Cincinnati (USA). Les jeux de l’amour ne l’intéressent pas. Elle est bien courtisée par son cousin le prince Michel d’Orléans, mais il n’y aura pas de suite. On évoque un flirt avec le futur roi Harald V de Norvège, sans grand succès. La princesse a décidé de ne se pas se marier. Ce célibat, jamais revendiqué publiquement comme un renoncement idéologique, apparaît plutôt comme l’expression d’une volonté profonde d’indépendance et de retrait. Irène refuse les alliances de façade, les unions de convenance et la mise en scène de sa vie privée.
Elle préfère une existence fondée sur la fidélité familiale, la foi et l’action humanitaire, loin des projecteurs.

Aux côtés de la reine Sofia : une présence constante
Après la destitution de son frère, Irène s’est installée en Inde avec sa mère, où toutes deux ont approfondi leur intérêt pour la philosophie hindou à l’Université de Madras auprès de T. M. P. Mahadevan. À mesure que la santé de ce dernier se détériorait, elle rédige ses mémoires. Après le décès de sa mère en 1981, elle part à Madrid où sa sœur Sophie (devenue reine d’Espagne) lui a aménagé un appartement au sein du Palais de la Zarzuela.
Irène devient une présence discrète mais essentielle au palais royal. Sans rôle institutionnel officiel, elle accompagne la reine lors de certains déplacements, partage son quotidien et soutient ses engagements, notamment culturels et caritatifs. Dans une monarchie espagnole parfois secouée par les scandales et les crises, la princesse de Grèce incarne la stabilité silencieuse, à l’abri de toute controverse, fait peu la une de la presse people qu’elle ne supporte pas.
Elle se consacre alors l’humanitaire, devient la fondatrice et la présidente de l’organisation Monde en Harmonie (Mundo en Armonía) de 1986 à 2023, renoue avec la foi orthodoxe qui occupera désormais une place centrale dans sa vie. Elle s’intéresse également aux questions philosophiques et scientifiques, notamment à travers son implication dans des projets de réflexion sur la condition humaine et la responsabilité morale des élites. Elle fuit les mondanités. Un choix assumé : celui de ne pas confondre notoriété et utilité. En 2002, l’Etat grec est condamné à l’indemniser pour la perte de ses biens immobiliers. Maigre consolation. Elle donnera l’argent à une fondation caritative. Si le temps a fini par apaiser ce cœur brisé, elle décide de renoncer à sa nationalité grecque (2018) pour prendre celle de l’Espagne qui sera sa dernière demeure.
La famille royale de Grèce et d’Espagne ont confirmé que ses restes seront inhumés dans la crypte du Palais de Tatoï, non loin d’Athènes, où reposent déjà tous les membres de la famille royale.
À travers une vie marquée par l’exil, la perte d’un royaume et la fidélité à sa sœur, Irène incarne une autre manière d’être princesse : celle du retrait, de la loyauté et de la dignité silencieuse. À l’heure où les monarchies se réinventent sous le regard constant des médias, son parcours rappelle que certaines figures royales continuent d’exister loin du bruit, mais non loin du sens.
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Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







