Depuis plus de deux siècles, les campagnes océanographiques structurent l’exploration scientifique des océans. L’expédition du HMS Challenger (1872–1876) marque un tournant fondateur, en posant les bases de l’océanographie moderne. Dans son sillage, de nombreux États, dont Monaco sous l’impulsion du prince Albert Ier, s’engagent à leur tour dans l’exploration systématique des mers et de leurs profondeurs.
Albert Ier (1848–1922) est un prince souverain de Monaco, passionné de mer et pionnier de l’océanographie moderne. Formé à la navigation, il lance dès 1885 de nombreuses campagnes scientifiques en Atlantique et en Méditerranée. Il contribue à l’étude des fonds marins, des courants et de la biodiversité abyssale. Fondateur du Musée océanographique de Monaco (1910) et de l’Institut océanographique de Paris (1906).
Surnommé le “Prince savant”, il est aussi l’un des premiers à alerter sur la surexploitation des océans.

Monaco dans le concert des nations océanographiques
Après 1870, la conquête est plurielle. Les cercles scientifiques, avant-gardistes, réunissant savants, explorateurs et ingénieurs, s’organisent pour percer les mystères du monde. Par-delà les mers, la question des terrae incognitae demeure centrale, qu’il s’agisse de l’Afrique, de l’Asie, mais aussi des profondeurs océaniques, des espaces encore mal perçus, souvent réduits à des zones d’ombre. L’océan, longtemps perçu comme une frontière dangereuse, devient un véritable champ d’investigation scientifique, au cœur des ambitions intellectuelles portées par les scientifiques occidentaux.
C’est à partir d’une mémoire collective que ces hommes prennent la mer. Le récit des grandes explorations scientifiques, menées par La Pérouse, Humboldt, Darwin ou Wyville Thomson, catalyse l’intérêt de l’étude des océans, qui connaît un essor décisif au XIXe siècle, porté par la multiplication des expéditions et les innovations techniques. Ces entreprises contribuent à transformer les savoirs maritimes, en passant d’une connaissance empirique à une approche systématique et expérimentale. Héritier de cet élan, formé à la navigation dans la Marine française, le prince Albert Ier de Monaco se passionne pour ces avancées et s’engage dans la course océanographique, avec la volonté d’inscrire la principauté dans ce vaste mouvement de production et de circulation des savoirs.
Le prince est une personnalité sociable, un homme nodal, qui fréquente assidûment les sociétés savantes, les académies et les universités, lors de ses déplacements en Europe. En 1873 (soit un an seulement après le départ de l’expédition du HMS Challenger !), il fait l’acquisition de la goélette La Pléiade, qu’il rebaptise L’Hirondelle. Dès l’été 1884, L’Hirondelle entreprend son premier voyage vers la Baltique, mais un naufrage emporte une partie de ses échantillons. L’année suivante, le prince Albert repart mieux équiper. Il va mener pas moins de 28 campagnes, entre 1885 et 1915, de 7 à 14 semaines chacune, en Méditerranée et dans l’Atlantique nord, du Cap Vert au Spitzberg. Même après son accession au trône en 1889, il poursuit ses explorations estivales, jusqu’à ce que la Première Guerre mondiale y mette fin.
“Le prince Albert de Monaco est un savant estimé, un chercheur courageux qui a fait des expéditions scientifiques sur une frêle embarcation, courant des risques incessants. Le voilà prince régnant depuis bientôt un mois. Il est sans contredit le seul prince actuellement régnant qui puisse joindre à son titre d’Altesse celui d’exposant à l’Exposition universelle de 1889, et d’exposant couvert de récompenses.”, rapporte le Bulletin officiel de l’Exposition universelle de 1889.
L’année 1889 est en effet charnière pour le développement de l’océanographie. Les collections et échantillons rapportés par le prince Albert Ier, pour l’Exposition universelle de Paris, sont présentés au Pavillon de Monaco et suscitent un immense intérêt. Alors que le parti colonial et les scientifiques affiliés, se concentrent bien plus vers l’Afrique, certains vont prendre la pleine mesure de ces découvertes, révélant l’ampleur et l’originalité de cette science nouvelle.
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Les expéditions de l’Hirondelle et du Prince Alice
La période 1885-1900 voit Albert Ier passer du statut d’amateur fortuné à celui de pionnier reconnu de l’océanographie. Une tâche ardue, qui doit permettre au Prince d’être reconnu par la communauté scientifique pour ses travaux. À bord de L’Hirondelle, il mène presque chaque été, une campagne de quelques semaines, principalement dans l’Atlantique nord et la Méditerranée.
D’abord, il faut noter que les expéditions de manière générale, et surtout les campagnes océanographiques menées par Albert Ier, sont indissociables des dynamiques de sociabilité scientifiques de la fin du XIXe siècle. La mer est bien trop complexe pour en connaître, seul, tous les secrets et le Prince, pragmatique, sait qu’il doit s’entourer d’une équipe de scientifiques pour mener à bien ses expéditions. La rencontre décisive avec Jules de Guerne, qui s’est déjà illustré dans les laboratoires de Concarneau et Wimereux, mais aussi dans les expéditions de Laponie (1881) et les recherches marines menées à Dunkerque et Kiel ; conforte le Prince Albert Ier à lui confier la direction scientifique de ses expéditions dès 1886.
Ainsi, à partir de 1887, les expéditions se structurent davantage. L’Hirondelle, modeste mais maniable, devient le laboratoire flottant du Prince, équipé pour les observations océanographiques, les prélèvements et les expériences en biologie marine. Chaque campagne est l’occasion de tester de nouvelles méthodes de collecte et d’analyse, tout en explorant des zones peu fréquentées par les scientifiques de l’époque. En 1897, il fait construire un second navire encore plus grand, baptisé lui aussi Princesse-Alice (en l’honneur de son épouse, la duchesse Alice de Richelieu). Ce vapeur de 75 m et 1 400 tonnes, lancé à Liverpool fin 1897, file à 13 nœuds et embarque des équipements d’avant-garde (deux labs de biologie, table anti-roulis pour microscope, bain thermorégulé, etc.). Entre 1898 et 1910, la seconde Princesse-Alice effectue douze campagnes extrêmement fructueuses. Le prince dispose, en 1906, d’une variété de travaux, d’échantillons, de collections et de recherches, qui lui confèrent un statut à part, en devenant ce “prince des mers”, Albert Ier devient le protecteur de l’océanographie.

Albert Ier, le protecteur des sciences océanographiques
Alors que se prépare l’exposition coloniale de Marseille, dont l’ouverture est prévue en 1906, la place accordée à l’océanographie pose question. La priorité pour le parti colonial est avant tout d’organiser une exposition qui ferait prendre conscience aux français et aux européens que la France est une nation mondiale.
Toutefois, un événement, qui replace la notion de réseau et de sociabilité au cœur de l’histoire, change cette trajectoire initiale. En effet, Jules Charles-Roux (1841-1918), commissaire général, convie à l’organisation de l’exposition, Henri Malo (1868-1948) et en fait son chef de cabinet. Le Boulonnais connaît bien Jules de Guerne, qu’il fréquente dans les cafés parisiens et il sait combien les avancées de l’océanographie sont importantes… Pour la France, comme pour sa petite patrie, Boulogne-sur-Mer. Il entreprend donc de convaincre les organisateurs (sans grande difficulté) de l’intérêt de présenter les découvertes océanographiques, non seulement comme un instrument scientifique, mais aussi comme un moyen de renforcer le prestige de la France face aux nations européennes. Bien entendu, Albert Ier est le premier d’entre-eux :
“Pénétré de ces raisons d’une haute valeur scientifique, le Commissaire général décida de donner à la section d’océanographie et des pêches toute l’importance qui devait logiquement lui être attribuée. Pour cette entreprise nouvelle, M. Charles-Roux avait obtenu dès l’abord le concours, puisant particulièrement autorisés de S.A.S. le prince Albert Ier de Monaco, de M. Charles Bénard, président, et des membres de la Société d’Océanographie du Golfe de Gascogne.”, note le Journal des Colonies, Exposition Coloniale de Marseille.
Ainsi, Henri Malo, en tant que chef de cabinet de Jules Charles-Roux, veille à ce que l’océanographie bénéficie d’une visibilité maximale. Les liens tissés entre scientifiques, explorateurs et industriels se matérialisent dans la scénographie du palais, où les campagnes de l’Hirondelle et du Prince Alice sont mises en avant comme exemples d’audace et de méthode scientifique. Lorsque l’exposition coloniale ouvre ses portes, le 18 avril 1906, c’est au Palais de la Mer, après une vingtaine d’années d’expédition, que le prince Albert Ier devient le haut-protecteur de cette organisation. Les collections, les instruments scientifiques et les modèles d’expéditions illustrent non seulement l’avancée des recherches océanographiques menées par le souverain mais aussi la capacité de la France à mobiliser ses réseaux scientifiques et économiques à l’échelle internationale.
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Albert Ier, père de la Constitution monégasque
Surnommé le » prince navigateur « , Albert Ier de Monaco (1848-1922) aura été une figure atypique des monarchies européennes, se distinguant moins par la politique intérieure de la principauté que par son rôle majeur dans le développement des sciences océaniques.
Issu de la dynastie des Grimaldi qui règne sur Monaco depuis le XIIIe siècle, il succède à son père Charles III. Très tôt passionné par la mer et les sciences naturelles, il abandonne progressivement une image de prince mondain pour devenir explorateur et scientifique. Il mène plusieurs expéditions en Atlantique Nord, dans l’Arctique et autour des Açores, où il contribue à l’amélioration des connaissances sur les courants marins, la faune et la cartographie des océans.
Son action la plus durable réside dans la création d’institutions scientifiques majeures : il fonde l’Institut océanographique de Paris en 1906, puis le Musée océanographique de Monaco en 1910, toujours emblématique aujourd’hui. Il joue ainsi un rôle pionnier dans la naissance de l’océanographie moderne.
Sur le plan personnel, il épouse en premières noces Mary Victoria Hamilton, puis en secondes noces Alice Heine, qui contribue à donner un rayonnement culturel accru à la cour monégasque.
Souverain humaniste et pacifiste, Albert Ier s’engage également en faveur de la paix internationale, notamment à travers des prises de position en amont de la Première Guerre mondiale. Il est aussi le père de la constitution monégasque adoptée en 1911.
Grâce à son travail et ses campagnes, Albert Ier de Monaco œuvre pour faire connaître les richesses et les fragilités du monde marin et fait de Monaco une capitale des sciences océaniques. À sa mort en 1922, il laisse le trône à son fils Louis II et une principauté transformée, associée durablement à la science, à la mer et à une image de monarchie éclairée.







