Entre rivalités dynastiques, exil, pardon et retour au Portugal sous le régime de Salazar, la vie du duc Édouard Nuno de Bragance résume à elle seule les divisions qui ont marqué la Maison royale durant près d’un siècle.
Duarte (Edouard) Nuno de Bragance voit le jour le 23 septembre 1907 au château de Seebenstein, alors situé dans en Autriche-Hongrie. Il est le fils de Dom Miguel de Bragance et de la princesse Marie-Thérèse de Löwenstein-Wertheim-Rosenberg.
Pour de nombreux légitimistes portugais, il représente les espoirs d’une branche évincée du trône. Car toute sa vie, son existence va être déterminée par un événement survenu avant même sa naissance : la profonde fracture dynastique entre les descendants de Michel Ier et ceux de sa sœur, la reine Marie II, dont était issu le dernier roi régnant du Portugal, Manuel II.

Le Miguelisms, le légitimisme portugais
Entre les aînés et les cadets de la Maison de Bragance, un vieux contentieux dynastique et idéologique.
Le prince Miguel de Bragance est le troisième fils du roi Joao VI de Portugal et de la reine Charlotte-Joséphine d’Espagne, fille du roi Charles IV d’Espagne. Il est notamment le frère cadet du prince Pedro, futur empereur Pierre Ier du Brésil. Il a peu goûté à cette révolution qui a imposé une Constitution au Portugal en 1820. Très rapidement, il s’impose et devient le champion des absolutistes. Tant et si bien qu’il menace même l’ordre royal quand il se met à vertement critiquer la faiblesse de son père.
Miguel de Bragance a des points de vue très tranchés. La perte du Brésil est un coup pour sa maison. Il déteste les libéraux et a du vivre avec la honte de la fuite après l’invasion de son pays par les armées de Napoléon Ier en 1807. Le conflit familial atteint son paroxysme en avril 1824.
Miguel tente à nouveau de renverser l’ordre constitutionnel lors de l’épisode de l’Abrilada. Généralissime des armées, il accuse un nombre d’aristocrates de vouloir assassiner son père. Le roi Joao VI se réfugie à bord d’un navire britannique dans le Tage, tandis que les ambassadeurs étrangers interviennent pour éviter une crise internationale. Il est finalement contraint de capituler.
Son père lui retire son commandement et l’oblige à quitter le Portugal. Il part en exil pour Vienne, où il passe environ quatre années. Il entre alors dans l’orbite de la politique conservatrice européenne et rencontre notamment du chancelier autrichien Klemens von Metternich, l’une des grandes figures de la réaction monarchique après les guerres napoléoniennes. Cette période est fondamentale : Miguel ne devient pas seulement un adversaire du libéralisme portugais ; il s’inscrit dans le mouvement européen de défense de la monarchie traditionnelle.
La mort du roi Joao VI en 1826 rabat les cartes. Techniquement, son frère aîné Pedro devient le nouveau souverain du Portugal mais trouve plus agréable de rester sur son trône brésilien. Il accorde une nouvelle Constitution, connue sous le nom de Charte constitutionnelle, puis abdique la couronne portugaise en faveur de sa fille aînée, Maria da Gloiria, future Marie II.
La jeune princesse n’a que quelques années. Pour résoudre la crise, un arrangement dynastique est imaginé : Michel doit revenir au Portugal, prêter serment à la Charte constitutionnelle et épouser sa nièce Marie. C’est ainsi qu’en 1828, il revient au Portugal et devient régent du royaume au nom de Marie II. il a 26 ans, elle, seulement 9 ans.
Une situation qui ne satisfait pas pour autant Dom Miguel. Il réunit les Cortes et soutient que Pedro, en devenant empereur du Brésil et en ayant fait la guerre au Portugal, aurait perdu ses droits à la couronne portugaise. Selon cette conception, la jeune Maria n’aurait donc plus de droits au trône. Un argument qui est accepté. Miguel est proclamé roi de Portugal et des Algarves dans la foulée, le pays se divise entre partisans et adversaires de l’usurpateur. La crise devient internationale.
Le camp libéral reçoit progressivement le soutien de la Grande-Bretagne et de la France, tandis que les absolutistes bénéficient notamment de soutiens espagnols au début du conflit qui éclate. Il faut attendre 1834 quand Miguel Ier est défait, pour que la reine Marie II retrouve ses régalia avec l’intervention de son père qui s’est rendu au Portugal pour soutenir militairement son héritière. Miguel Ier quitte le Portugal à l’âge de 31 ans. Il ne reverra jamais son pays et meurt le 14 novembre 1866, en Allemagne.

Une famille qui hérite du trône du Portugal
Malgré son exil, la branche migueliste continue de revendiquer le trône durant tout le temps de la monarchie qui chute brutalement en octobre 1910 lors d’une révolution, dont le roi Manuel II aurait pu mettre fin s’il avait fait preuve de plus de fermeté.
Le pays traverse alors une longue période d’instabilité. Les monarchistes arrivent même brièvement à restaurer le roi Manuel II à Porto avant de devoir rendre les armes. Du côté des miguelistes, la succession a pris en tournant en faveur de Dom Duarte Nuno. Son frère aîné a décidé de renoncer à la couronne pour épouser une américaine, son second frère François-Joseph (qui a participé au soulèvement monarchiste de 1911-1912) impliqué dans divers scandales homosexuels et d’escroquerie, est décédé d’une attaque cardiaque.
Il est à 12 ans, l’héritier direct au trône du Portugal puisque le roi Manuel II n’a toujours pas d’enfants. La transmission est formalisée à Bronnbach, en Allemagne. Des documents publiés à l’époque précisent que les droits revendiqués par la branche migueliste passent désormais à Duarte Nuno, tandis que l’infante Aldegundes de Bragance, duchesse de Guimarães, est chargée d’assurer temporairement la tutelle politique du jeune prétendant.

Prétendant au trône du Portugal
Le jeune prince reçoit une éducation fidèle à la tradition migueliste. Ses premiers précepteurs sont portugais, avant qu’il ne poursuive sa formation dans plusieurs établissements religieux et scolaires d’Europe.
Il étudie notamment à l’abbaye d’Ettal, en Bavière, puis à l’abbaye de Clairvaux, en France, avant de terminer ses études secondaires à Ratisbonne. Il entreprend ensuite des études d’agronomie et obtient un diplôme en sciences agricoles à l’université de Toulouse. Cette formation contribue à donner au jeune prince une image différente de celle d’un simple prétendant vivant dans le souvenir de la monarchie disparue. Duarte Nuno appartient à une génération qui n’a jamais connu le Portugal monarchique et doit donc construire sa légitimité dans un pays devenu républicain.
En 1929, deux ans après le décès de son père, il se rend d’ailleurs clandestinement au Portugal. Le voyage est hautement symbolique : Dom Duarte Nuno peut enfin découvrir le pays dont il revendique la couronne, mais il doit encore y entrer discrètement. Selon la presse de l’époque, il parcourt notamment Lisbonne et se rend à Queluz, où il visite le palais associé à son grand-père, Miguel Ier.
La véritable difficulté de Dom Duarte Nuno tient cependant à l’existence de Manuel II qui est toujours le roi légitime du Portugal. Une tentative de rapprochement entre les deux branches avait déjà eu lieu en 1912 avec ce que l’histoire a retenu sous le nom de « pacte de Douvres ».
Le principe qui lui est généralement attribué était considérable : Manuel II aurait reconnu la possibilité que, s’il mourait sans descendance, les droits dynastiques passent au jeune Dom Duarte Nuno, tandis que son père et ses partisans reconnaîtraient Manuel II comme roi légitime.
Mais la prudence s’impose. L’existence et surtout la portée juridique du pacte sont contestées par les historiens. Certaines soulignent l’absence d’un document original permettant d’établir avec certitude que l’accord aurait été conclu dans les termes qui lui furent ultérieurement attribués. Un nouvel accord, le pacte de Paris, est conclu en avril 1922 entre représentants des deux camps. Là encore, il s’agit davantage d’un rapprochement politique et dynastique que d’un acte susceptible, à lui seul, de produire des effets constitutionnels automatiques. Selon les témoins , Manuel II aurait maintenu l’idée que la succession devait être déterminée conformément aux règles constitutionnelles.
Cette nuance est essentielle : Duarte Nuno ne devient pas automatiquement roi du Portugal en vertu d’un texte juridiquement incontestable. Sa prétention repose sur la combinaison de la tradition successorale migueliste, de l’extinction de la branche masculine issue de Marie II et, après 1932, au décès de Manuell II, du soutien d’une grande partie du mouvement monarchiste portugais.

Le mariage qui réconcilie les Bragance
João António de Azevedo Coutinho, ancien lieutenant de Manuel II et figure importante de la cause monarchique prend publiquement position en faveur du prince Duarte Nuno. D’autres organisations monarchistes suivent. La branche migueliste a repris ses droits au trône grâce au truchement de la généalogie.
Duarte Nuno est alors présenté par ses partisans sous le nom de Duarte II, tandis que son accession à la tête de la Maison royale portugaise est célébrée par une partie du mouvement monarchiste.
L’un des moments les plus importants de sa vie survient en 1942. Le 13 octobre, Duarte Nuno épouse civilement à Rio de Janeiro la princesse Maria Francisca de Orléans-Bragance. Deux jours plus tard, le 15 octobre, le mariage religieux est célébré à la cathédrale de Petrópolis, au Brésil.
Cette union revêt une importance dynastique exceptionnelle. Maria Francisca est la fille de Pedro de Alcântara, prince du Grão-Pará, fils aîné de la princesse impériale Isabelle du Brésil et petit-fils de l’empereur Pedro II du Brésil. Elle appartient donc à une autre branche de la Maison de Bragance, celle issue de l’empereur brésilien. Le mariage réunit symboliquement deux lignées séparées par l’histoire portugaise et brésilienne : la branche migueliste portugaise et la branche brésilienne des Orléans-Bragance. Les contemporains y voient un geste de réconciliation dynastique particulièrement fort.
Trois fils naissent de cette union : Duarte Pio de Bragance, né en 1945 et actuel prétendant au trône, Miguel de Bragance, duc de Viseu, né en 1946 et Henrique Nuno de Bragance (1949-2017), duc de Coimbra.

Salazar et l’hypothèse d’une restauration monarchique
Pendant toute cette période, Duarte Nuno reste toutefois un homme d’exil. Les monarchistes n’en sont pas moins actifs. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, ils ont refait un entrée spectaculaire au Parlement avec 37 élus sur 155. Les événements de 1919 n’ont pas permis de renouveler l’essai, empêchés de se présenter. Ils ne dépasseront pas plus de 10 élus pour porter la voix des monarchistes à l’assemblée jusqu’en 1926. Date à laquelle un putsch renverse la république.
Dans la rue, les prétendants au trône ont pu compter sur l’Intégralisme Lusitanien, un mouvement d’inspiration maurassien traditionnaliste qui n’hésite pas à faire le coup-de-poing face à ses opposants, avant sa dissolution en 1932.
Tout porte à croire alors que la monarchie va être restaurée. Parmi les putschistes, des nationalistes, des conservateurs et des royalistes. Pourtant, c’est un nouveau régime qui se met en place et qui prend le nom d’État nouveau. Un homme va sortir du lot : Antonio de Oliveira Salazar. Il va concentrer bientôt tous les pouvoirs entre ses mains. La restauration monarchie est une option qu’il va caresser dans le sens du poil sans jamais la concrétiser. Les monarchistes, un temps soutien de la dictature, finissent par se retourner contre elle. L’Etat Nouveau pourchasse les monarchistes, limoge les fonctionnaires qui commettent des impairs comme l’ambassadeur du Portugal à Londres qui a osé manger avec Dom Duarte Nuno en 1936.
La situation change en 1950. Le 27 mai, l’Assemblée nationale portugaise abroge les anciennes lois d’exil qui frappaient les Bragance. La famille est désormais légalement autorisée à revenir au Portugal. Mais le retour ne se fait pas immédiatement.
Duarte Nuno est victime d’un grave accident automobile à Thionville, en France, ce qui retarde son installation. Il finit néanmoins par rentrer au Portugal en 1952. La Fundação da Casa de Bragança, qui administre une partie importante du patrimoine historique lié à la Maison de Bragance, lui fournit une résidence.
La famille s’installe notamment au palais de São Marcos, près de Coimbra. Pour la première fois depuis la chute de la monarchie en 1910, un membre de la dynastie royale portugaise issue de la branche migueliste réside durablement dans le pays.
Le retour de Duarte Nuno intervient dans un contexte politique particulier. En 1951, après la mort du président Óscar Carmona, la question d’une éventuelle restauration monarchique est posée. Au siège du parti salazariste, le dictateur a réuni son conseil. Il est divisé sur le choix des institutions. Monarchie ou République, le destin du Portugal reste entre les mains de Salazar qui, après des manœuvres monarchistes du Président de l’Assemblée, choisit finalement de maintenir le système républicain et de faire procéder à une nouvelle élection présidentielle. Le paradoxe est alors complet : le prétendant se trouve enfin au Portugal, mais la République demeure solidement installée.
Dom Duarte Nuno ne disposera donc jamais de la moindre possibilité concrète de monter sur le trône.
Les difficultés dynastiques ne disparaissent pas pour autant. Au début des années 1950, une nouvelle prétendante apparaît sur la scène monarchiste : Maria Pia de Saxe-Cobourg et Bragance (1907-1995), qui affirme être la fille naturelle du roi Dom Carlos Ier du Portugal, assassiné en 1908 avec son fils aîné. Si cette prétention avait été reconnue, elle aurait constitué une contestation directe des droits de Duarte Nuno, puisqu’elle aurait fait d’elle une descendante directe de la branche constitutionnelle des Bragance.
Duarte Nuno rejette naturellement cette revendication tout comme Salazar qui refuse de la rencontrer. Les deux prétentions vont s’affronter pendant plusieurs années dans les milieux monarchistes portugais.

Les dernières années, une couronne d’illusions perdues
En 1974, la Révolution des Œillets met fin à l’Estado Novo et ouvre une nouvelle période politique au Portugal.
Duarte Nuno ne connaît toutefois pas la restauration monarchique qu’auraient pu espérer certains de ses partisans même si cette révolution est bénéfique à l’idée monarchique qui passe de la droite à la gauche. Au contraire, la nouvelle République démocratique consolide le principe républicain et ne prend pas la peine d’organiser un référendum sur le sujet.
La même année, Dom Duarte Nuno cède le palais de São Marcos à l’Université de Coimbra. Il passe ensuite ses dernières années dans le sud du Portugal, notamment avec sa sœur, la princesse Filippa de Bragance. Duarte Nuno meurt le 24 décembre 1976, à Lisbonne, à l’âge de 69 ans. Avec lui disparaît un homme qui avait passé plus d’un demi-siècle à porter une couronne qui n’existait plus.
Le destin d’Édouard Nuno fut finalement celui d’un « roi sans royaume », mais avec une nuance importante : il ne fut jamais roi et sa prétention ne fut jamais reconnue par l’État portugais.
Sa véritable importance historique réside ailleurs. Il fut celui qui transforma une revendication strictement migueliste en une prétention beaucoup plus large lorsqu’il fut nommé la Maison de Bragance après la disparition du roi Manuel II. Il fut aussi l’homme qui, par son mariage brésilien, contribua à refermer symboliquement une partie des fractures dynastiques héritées du XIXe siècle.
Dom Duarte Nuno aura consacré sa vie à maintenir cette continuité, cette flamme, dans l’espoir d’une restauration qui ne vint jamais.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







