Dernière souveraine consort de Mongolie, le règne de la reine Génépil ne dura que quelques mois avant d’être écrit en lettres de sang. Sa vie reflète les profondes transformations politiques qui bouleversèrent le pays au début du XXᵉ siècle.

L’histoire de la Mongolie est souvent associée à la grandeur de Gengis Khan et de son immense empire au cours du XIIe siècle. Avant de finalement décliner face au poids des conflits de succession et d’être conquise par la Chine voisine.

Pendant plus de deux siècles, elle va être sous la domination de la dynastie mandchoue des Qing. Lorsque cette dynastie s’effondre en 1911, les nobles mongols proclament leur indépendance et placent à la tête du pays le plus haut dignitaire religieux du bouddhisme mongol : le Bogdo Khan est proclamé Empereur (Khagan).

Celui-ci devient à la fois chef religieux et chef d’État. Son royaume reste cependant fragile, pris entre les ambitions de la Chine, de la Russie puis de l’Union soviétique, de seigneurs la guerre. C’est dans ce contexte que va émerger le destin funeste de la reine Génépil.

Le Bogdo Gegen Khan @wikicommons

Une monarchie mongole, proie de toutes les ambitions

Génépil naît en 1905 dans le nord de la Mongolie, alors encore intégrée à l’Empire Qing.

Son nom de naissance est Tseyenpil, qui sera plus tard transformé en Génépil lors de son entrée à la cour royale. Elle appartient à une famille de pasteurs relativement modeste vivant dans la région de l’actuelle province du Khentii. Rien ne la destine à ce moment à la couronne et à un mariage au Khagan de Mongolie.

Surnommé le « Pontife éclairé », le Bogdo Gegen Khan Jetsun Damba Khutuktu (1876-1923) a été éduqué dans les meilleurs lamaseries du Tibet. Doué dans les arts, il est naturellement choisi pour monter sur le trône de la Mongolie autonome en décembre 1911 après que cette province a décidé de reprendre son indépendance de la Chine en proie à d’importants troubles politiques.

Pourtant, dès les premiers jours de liberté, la nouvelle monarchie doit faire face également à des tensions, prises en étau avec des régiments russes venus protéger leurs ressortissants et ceux de la république Chinoise qui n’ont pas encore évacué du territoire.  Quelques mois plus tard, les soldats chinois finissent par affronter ceux de Mongolie. La Russie tente d’étendre son influence sur le pays, la Chine tente de contenir la province de Mongolie intérieure qui souhaite son unification à la Mongolie autonome. Au sein de la cour, c’est aussi la division : aristocrates laïcs et dignitaires religieux se disputent l’ascendant sur le souverain. Tous essaient de diriger le gouvernement du Bogdo Gegen qui tente de son côté un rapprochement avec l’Empire du Japon. Tous les ingrédients de la guerre civile sont réunis.

La révolution russe de 1917 prive la Mongolie de son allié. La Chine fait continuellement pression sur la monarchie. Deux ans plus tard, le Premier ministre, Le khan Shirindambyn Namnansüren, meurt dans des conditions particulièrement troubles. Pékin profite de la situation pour envahir la Mongolie et révoque toute reconnaissance d’indépendance du pays.

Le baron Roman Ungern-Sternberg@wikicommons

Un mariage davantage politique que sentimental

L’occupation de la Mongolie par la Chine est un crève-cœur pour le souverain dont les armées opposent peu de résistance. Elles sont vite désarmées. C’est à cette période qu’entrent en scène les régiments du baron Roman von Ungern-Sternberg. Des Russes blancs qui vont être redoutables.

L’homme est un monarchiste exalté, antisémite mystique, initié au bouddhisme, à la tête de la « division sauvage ». Ses troupes finissent par chasser les Chinois et rétablissent le Bogdo Gegen, assigné en résidence, sur son trône en février 1921. Personnage de roman, « noble combattant », le baron von Ungern-Sternberg est sectaire, brutal, un ascète qui multiplie les conquêtes. Sa folie , es ambitions va bientôt se retourner contre lui; Il est trahi par ses officiers et capturé par les bolchéviques qui le font exécuter en septembre suivant.

Abandonné, le monarque perd également le soutien des monarchistes mandchous. Les communistes mongols finissent par s’emparer du pouvoir mais n’osent pas encore toucher au monarque qui est maintenu sur son trône. Deux ans plus tard, la reine Tsendiin Dondogdulam meurt à l’âge de 47 ans en 1923,

Il faut trouver rapidement une souveraine au Bogdo Gegen Khan Jetsun Damba Khutuktu. Ce sera Génépil, choisie pour sa beauté et son élégance, qualités qui attireront bientôt l’attention des conseillers royaux et qui vont précipiter son destin. Dans la réalité des faits, il n’y aucun romantisme entre le souverain et sa promise…,.déjà mariée à un homme nommé Luvsandamba à qui on demande de bien vouloir se séparer de son épouse.

Lorsque Génépil épouse le Bogdo Khan en décembre 1923, celui-ci est âgé d’environ cinquante-quatre ans, tandis qu’elle n’a que dix-huit ans. Le mariage répond avant tout à des considérations religieuses et institutionnelles. Les témoignages indiquent que Génépil finit par s’adapter rapidement aux usages du palais, aux côté d’un roi presque aveugle et malade. La vérité historique est pourtant plus brutale. La reine se paye le luxe de fuguer hors du palais et se réfugie chez ses parents avant de revenir sous de meilleurs sentiments.

Portrait de la reine Génépil @wikicommons

Un règne extrêmement court, une figure de la résistance

Le règne de Génépil est l’un des plus brefs de toute l’histoire mongole.

Quelques mois seulement après leur mariage, le 20 mai 1924, le Bogdo Khan meurt. Il n’avait plus que des pouvoirs limités mais sa disparition provoque un bouleversement politique majeur. Sous l’influence grandissante de l’Union soviétique, les dirigeants révolutionnaires refusent qu’un nouveau Bogdo Khan soit intronisé et proclame une République populaire à la fin de l’année 1924.

Après la disparition de la monarchie, Génépil perd immédiatement son statut royal.

La souveraine quitte le palais et retourne vivre auprès de sa famille. Elle reprend ensuite une vie simple et épouse de nouveau Luvsandamba, son ancien mari. Pendant plus d’une décennie, elle mène une existence discrète, loin du pouvoir, aura même trois enfants. Cependant, les bouleversements politiques de la Mongolie ne sont pas terminés. À partir de 1937, le gouvernement mongol, fortement influencé par Moscou, lance une vaste campagne de répression. Des milliers de moines bouddhistes, de nobles, d’intellectuels et d’anciens proches de la monarchie sont arrêtés et condamnés à mort.

En raison de son ancien statut de reine, Génépil devient une cible. On la soupçonne d’être en contact avec les monarchistes mongols et le Japon afin de recouvrer son trône. Elle incarne l’âme de la résistance mongole. Par défaut, car le dossier d’accusation a été monté de toutes pièces par les communistes mongols.  Elle est arrêtée avec plusieurs membres de sa famille.

« Ils l’ont emmené en pleine nuit », témoignera plus tard la fille de Genepil . « Elle ne nous a pas réveillés ; elle a simplement déposé un morceau de sucre sur nos oreillers. Je me souviens encore de la joie de découvrir soudainement cette friandise rare au matin. », ajoutera t-elle. Bien que l’on ignore si elle a fini par avouer quoi que ce soit, le National Geographic rapporte que la dernière reine de Mongolie fut sauvagement torturée et contrainte de passer des heures dans un froid glacial pendant qu’une commission spéciale statuait sur son sort.

Après un procès sommaire, enceinte de cinq mois, elle est exécutée en 1938, avec plusieurs personnes soupçonnées d’être réactionnaires.

Blason de la monarchie mongole @wikicommons/Samhanin

Une reine presque oubliée aujourd’hui réhabilitée

Durant toute la période communiste, l’histoire de Génépil est volontairement effacée.

Évoquer les anciens souverains est interdit. Ce n’est qu’après la dé-soviétisation de la Mongolie en 1990 que les historiens commencent à redécouvrir son destin. Des photographies d’époque réapparaissent dans les archives et les Mongols se réapproprient leur histoire nationale. Elle devient une icône.

Son élégance et son costume traditionnel suscitent alors un regain d’intérêt auprès du public.

Une anecdote souvent relayée sur les réseaux sociaux, affirme que les coiffures et certains costumes de la reine Padmé Amidala, interprétée par l’actrice Natalie Portman dans les premiers épisodes de la Saga Star Wars, ont été inspirés de ceux de la reine Génépil. Sans que le producteur Georges Lucas n’ait jamais confirmé cette rumeur.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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