En 1684 et 1686, les ambassadeurs du royaume de Siam firent une entrée spectaculaire à Versailles. Derrière les costumes éclatants, les présents exotiques et les cérémonies fastueuses se jouait pourtant une partie diplomatique capitale : celle de l’influence française en Asie. Retour sur un chapitre de l’histoire de France;

Le 1er septembre 1686, près de 1 500 courtisans se pressent dans la galerie des Glaces du château de Château de Versailles. Depuis plusieurs semaines, toute la noblesse ne parle que d’eux.

Leurs hautes coiffes coniques blanches, leurs tuniques brodées d’or et leur protocole inconnu des Européens fascinent autant qu’ils intriguent. Les ambassadeurs du royaume de Siam, l’actuelle Thaïlande, viennent d’effectuer plus de six mois de voyage afin de rencontrer le plus puissant souverain d’Europe : le roi Louis XIV.

À leur tête se trouve Kosa Pan, devenu l’un des personnages les plus célèbres du Grand Siècle et qui par une ironie de la généalogie sera également l’arrière-grand-père du roi Rama Ier, fondateur de la dynastie Chakri dont le descendant, dixième du nom , effectue actuellement une visite d’État en France pour les 170 ans du second traité d’amitié signé en 1856 entre les deux pays.

Pour beaucoup de Français, cette réception demeure un simple épisode pittoresque de l’histoire de Versailles. Pourtant, derrière ce cérémonial se cache une ambitieuse tentative d’alliance politique, militaire, religieuse et commerciale entre deux monarchies situées aux extrémités du monde.

Portrait de Kosa Pan avec un lomphok, en 1686 @wikicommons

Deux monarchies aux ambitions internationales

À première vue, tout oppose la France de Louis XIV au royaume d’Ayutthaya, l’ancien Siam.

D’un côté, le Roi-Soleil domine la plus puissante monarchie d’Europe continentale. De l’autre, Phra Narai (1632-1688) règne sur un État d’Asie du Sud-Est dont la capitale, Ayutthaya, est alors l’une des plus grandes métropoles du monde, peuplée de plusieurs centaines de milliers d’habitants.

Carrefour commercial entre la Chine, le Japon, l’Inde, la Perse et l’archipel malais, le royaume siamois s’est imposé comme un acteur majeur des échanges maritimes asiatiques. Depuis son accession au trône en 1656, Phra Narai mène une politique d’ouverture prudente envers les puissances étrangères. Portugais, Persans, Japonais, Chinois, Hollandais, Anglais et Français fréquentent les quais d’Ayutthaya. Mais cette ouverture ne signifie nullement une soumission aux intérêts européens qui pressent le monarque de signer des traités.

Le souverain cherche à préserver l’indépendance de son royaume face à la toute-puissante Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), qui contrôle alors une large partie du commerce asiatique. Pour contrebalancer cette influence grandissante, il décide de diversifier ses partenaires diplomatiques. La France des Bourbons apparaît comme le candidat idéal.

À Versailles, l’intérêt est tout aussi stratégique.

Depuis la création de la Compagnie française des Indes orientales par Colbert en 1664, Louis XIV ambitionne de faire entrer la France dans la compétition commerciale mondiale. Or, les Hollandais dominent les routes maritimes tandis que les Anglais consolident progressivement leur implantation en Inde. Le Siam offre alors plusieurs avantages considérables.

Ses ports permettent d’accéder facilement à la mer de Chine méridionale ; sa position géographique ouvre les routes reliant l’Inde au Japon ; son commerce fournit des produits très recherchés en Europe — bois précieux, étain, ivoire, poivre, laques, porcelaines ou soieries.

Une alliance avec Phra Narai permettrait également à la France d’installer des garnisons à Bangkok et à Mergui, assurant une présence militaire permanente dans la région.

À ces considérations économiques s’ajoute une dimension religieuse. Les Missions Étrangères de Paris et les jésuites présents au Siam espèrent convaincre le souverain bouddhiste de se convertir au catholicisme. Louis XIV nourrit lui aussi cet espoir, même si les échanges diplomatiques montrent rapidement que Phra Narai entend préserver la liberté religieuse de son royaume.

Une première ambassade pour ouvrir les négociations

Contrairement à une idée largement répandue, Kosa Pan n’est pas le premier ambassadeur siamois à être reçu par Louis XIV.

Une première tentative, envoyée en 1681, disparaît tragiquement lors du naufrage du Soleil d’Orient au large de Madagascar. Ignorant longtemps le sort de cette mission, Phra Narai décide d’organiser une nouvelle ambassade. En 1684, une délégation conduite par deux ambassadeurs et accompagnée du missionnaire français Bénigne Vachet arrive finalement à Versailles. Son objectif est clair : ouvrir officiellement des négociations avec la monarchie française et établir des relations diplomatiques permanentes.

L’accueil réservé par Louis XIV dépasse toutes les attentes.

Séduit par les perspectives commerciales, le souverain répond immédiatement en envoyant une importante ambassade française au Siam en 1685, conduite par le chevalier Alexandre de Chaumont et l’abbé de Choisy. Leur mission est ambitieuse : négocier un traité d’alliance, obtenir des avantages commerciaux et, si possible, favoriser la conversion du roi de Siam au catholicisme.

Le retour de la mission française s’accompagne d’une nouvelle ambassade siamoise. Cette fois, Phra Narai choisit l’un de ses plus brillants diplomates : Kosa Pan, ministre des Affaires étrangères, homme cultivé, fin connaisseur des usages diplomatiques et proche du pouvoir.

Après avoir quitté Ayutthaya en décembre 1685, les navires atteignent Brest le 18 juin 1686. Le voyage jusqu’à Paris tourne rapidement à l’événement national. La délégation impressionne par son ampleur. Elle comprend trois ambassadeurs, plusieurs mandarins, des interprètes, des secrétaires, des domestiques et transporte des dizaines de présents destinés au Roi-Soleil.

Dans chaque ville traversée, les habitants se pressent pour observer ces visiteurs venus d’un royaume dont beaucoup ignorent jusqu’à l’existence. Les chroniqueurs évoquent une véritable fascination populaire pour leurs vêtements, leurs coutumes et leur dignité. Le Mercure galant multiplie les récits consacrés à cette ambassade exceptionnelle.

L'ambassadeur siamois Kosa Pan au pied du trône de Louis XIV, par Nicolas de Larmessin.@wikicommons

Versailles découvre une autre civilisation

L’audience royale demeure le moment le plus célèbre.

Lorsque Kosa Pan s’avance devant Louis XIV, il exécute avec ses compagnons les profondes prosternations prescrites par le cérémonial siamois : la prosternation, bras allongés, paume de la main sur le sol. Les observateurs européens y voient immédiatement une reconnaissance de la supériorité du Roi-Soleil. L’interprétation est pourtant erronée.

Pour les ambassadeurs, ces gestes sont simplement ceux que l’on accomplit devant son propre souverain. En les reproduisant devant Louis XIV, ils reconnaissent implicitement le roi de France comme un monarque de rang équivalent à celui de Phra Narai, et non comme un supérieur. Cette nuance diplomatique échappe largement aux courtisans français, qui y voient surtout une nouvelle illustration de la grandeur de leur souverain.

Pendant plusieurs mois, Kosa Pan découvre la France. Il visite les jardins de Versailles, les Gobelins, l’Académie royale des sciences, les arsenaux, Brest, les manufactures et les fortifications de Vauban.

Son journal de voyage, unique témoignage connu d’un ambassadeur siamois sur cette mission, montre un homme particulièrement impressionné par l’organisation administrative française, la puissance de sa marine et les progrès scientifiques européens. Conservé aujourd’hui par l’IRFA, ce manuscrit constitue une source exceptionnelle sur le regard porté par l’Asie sur la France de Louis XIV.

L’émerveillement est réciproque.

Charles Le Brun réalise un célèbre portrait de Kosa Pan, tandis que les graveurs multiplient les représentations de la procession siamoise, diffusées dans toute l’Europe. Selon une anecdote rapportée à Versailles, l’un des membres de la délégation aurait déclaré à la sortie du Cabinet des Médailles : « Après les trois grandeurs de l’Homme, de Dieu et du Paradis, je connais désormais celle de Versailles. ».

Une alliance qui semblait à portée de main

Les négociations avancent rapidement.

Les Français obtiennent l’autorisation d’installer des garnisons à Bangkok et à Mergui, renforcent leur présence commerciale et espèrent voir la France devenir un partenaire privilégié du royaume. Pour Louis XIV, l’opération est un succès diplomatique considérable. Jamais auparavant la monarchie française n’avait entretenu des relations aussi étroites avec une puissance asiatique indépendante.

Mais derrière les apparences, les résistances s’accumulent.

À Ayutthaya, une partie de la noblesse et du clergé bouddhiste s’inquiète de l’influence grandissante des conseillers étrangers, notamment celle du Grec Constantin Phaulkon, principal artisan du rapprochement franco-siamois. C’est avant tout un aventurier controversé menant son propre agenda. Située dans un repli fluvial du golfe de Siam, Banko, futur Bangkok, la présence militaire française devient progressivement un sujet de méfiance au sein de l’aristocratie qui craint une mainmise de la monarchie Bourbon dans ses affaires.

Tout bascule en 1688. Gravement malade, Phra Narai perd le contrôle des affaires du royaume. Le général Phetracha, son beau-frère, organise un coup d’État, fait arrêter les principaux partisans de l’ouverture vers l’Occident, exécute Constantin Phaulkon (accusé de vouloir manipuler l’héritier au trône) et s’empare du pouvoir. Les garnisons françaises sont assiégées puis contraintes de quitter le Siam tout comme les missionnaires expulsés ou étroitement surveillés.

Le royaume ferme durablement ses portes aux ambitions françaises, tandis que la Hollande conserve une partie de son influence commerciale. En quelques mois seulement, l’un des projets diplomatiques les plus ambitieux du règne de Louis XIV s’effondre.

Kosa Pan retourna en Thaïlande, devint le ministre des Affaires étrangères de Phetracha avant de tomber en disgrâce et se suicider. « C’est une des plus belles personnes, et du meilleur aspect, que je n’ai jamais rencontrées parmi les races noires de l’humanité… Il a l’intelligence vive et agit avec entrain, et c’est pourquoi il fut envoyé il y a quelques années comme ambassadeur en France, dont le pays, le gouvernement, les forteresses et autres, étaient des sujets dont il nous a souvent divertis dans ses conversations ; et dans le hall de sa maison, où nous avons eu une audience privée, étaient accrochés les tableaux de la famille royale de France et des cartes européennes, le reste de ses meubles n’étant que poussière et toiles d’araignée. » avait écrit à son propos le médecin et naturaliste Engelbert Kaempfer (1651–1716) .

Malgré son échec politique, cette aventure diplomatique demeure l’un des plus remarquables épisodes de l’histoire des relations entre l’Europe et l’Asie. Les ambassades siamoises de 1684 et de 1686 illustrent une réalité souvent oubliée : à la fin du XVIIᵉ siècle, le royaume de Siam n’était nullement un État dominé par les puissances européennes, mais une monarchie souveraine capable de négocier d’égal à égal avec la France de Louis XIV.

Elles témoignent également des ambitions mondiales du Roi-Soleil. Au-delà des guerres européennes et du prestige de Versailles, Louis XIV entendait inscrire la France dans le grand jeu planétaire du commerce et de la diplomatie. Pendant quelques années, grâce à Phra Narai et à Kosa Pan, ce rêve sembla à portée de main avant d’être emporté par les bouleversements politiques de 1688.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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