Certaines couronnes ne furent jamais portées. Celle de Tomislav II de Croatie appartient à ces symboles d’un monde disparu. Héritier de la prestigieuse maison de Savoie, Aimone de Savoie-Aoste fut désigné roi sans jamais exercer le pouvoir. Son destin, à la croisée des grandes dynasties européennes et des tragédies du XXᵉ siècle, éclaire l’histoire d’un prince devenu, malgré lui, l’incarnation d’une monarchie sans royaume.

Dans les archives feutrées de l’Europe des dynasties, certains noms résonnent comme des échos sans corps, des couronnes sans tête, des règnes sans territoire. Parmi eux figure celui de Tomislav II de Croatie, souverain paradoxal dont l’existence tient autant du symbole politique que du destin brisé. Roi sans avoir régné, prince devenu fantôme de l’Histoire, il incarne cette aristocratie du XXᵉ siècle précipitée dans l’effacement.

Derrière ce titre de Tomislav II se dissimule Aimone de Savoie-Aoste, prince italien né dans l’une des plus illustres maisons d’Europe, et dont la vie tout entière semble avoir oscillé entre la grandeur promise et l’impossibilité du pouvoir.

Le prince Emmanuel-Philibert de Savoie@wikicommons

Des parents atypiques à la généalogie éloquente

Le prince Aimone voit le jour le 9 mars 1900 à Turin.  Dans son berceau, de nombreux blasons prestigieux en guise de langes.

C’est le descendant direct du roi Victor-Emmanuel II de Savoie qui a contribué à unifier l’Italie sous la couronne des Savoie. Une maison à l’histoire millénaire. Son père n’est nul autre que le prince Emmanuel Philibert (1869-1931), second duc d’Aoste, dont le propre père a été brièvement roi d’Espagne au cours du XIXe siècle. Il incarne la rigueur militaire et l’honneur aristocratique. Héros respecté, homme de devoir, pressenti pour une régence, il appartient à cette génération façonnée par la discipline et la conception presque sacrée du service à la patrie. Il rassemble au-delà de tous les partis. Il est même dit que le duce Mussolini pensa à lui pour le trône en cas de résistance du roi Victor-Emmanuel III lors de la marche de Rome en 1922.

Sa mère, la princesse Hélène d’Orléans (1871-1951), apporte quant à elle le raffinement de la tradition française. Issue de la maison royale de France, elle descend de Louis Philippe Ier, dernier roi des Français.  Son mari n’a pas été son premier choix. On pense à la marier d’abord à un petit-fils de la reine Victoria Ière mais le comte de Paris interdira à sa fille de renoncer au catholicisme.  Très amoureuse du duc de Clarence, qui propose même de renoncer à ses droits au trône britannique pour l’épouser, elle se heurte au gouvernement de Sa Gracieuse Majesté, puis au Pape Léon XIII.  Elle doit laisser un inconsolable prince qui fera écrire le prénom de sa dulcinée sur sa tombe.

On pense au futur Nicolas II mais là encore, le futur Tsar de Russie refuse tout mariage avec cette princesse, ne voyant dans son épouse que les yeux de la princesse Alix de Hesse-Darmstadt. Ernst de Schleswing-Holstein et même l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg-Lorraine furent sondés. Les Kaisers d’Allemagne et d’Autriche s’y opposèrent formellement. Emmanuel-Philibert de Savoie fut un choix par défaut.

Le mariage ne sera guère une réussite. L’époux préfère d’autres bras. Il accouchera néanmoins de 2 enfants. Outre Aimone, elle aura aussi Amédée de Savoie-Aoste (1898-1942), futur vice-roi d’Ethiopie,  dont on pensa également faire un roi de Hongrie durant l’entre-deux-guerres.

Loin de se contenter de parfaire l’éducation de ses enfants, la princesse est assez originale. Entre deux extravagances, elle à l’âme voyageuse et transmet sa passion à ses enfants.  Elle est mystique. Très curieusement, à chaque premier croissant de lune, elle se complaît dans des rites mystérieux face à la statue d’un chat égyptien en agate noire.

Le prince Aimone de Savoie-Aoste@wikicommons

Une jeunesse entre discipline et horizon maritime

Son enfance se déroule dans un cadre fastueux mais exigeant. Loin des images d’une aristocratie oisive, Aimone est formé à la rigueur, à la retenue et à la responsabilité.  Très tôt, il se distingue par une nature plus contemplative que dominatrice.

Ses passions sont déjà révélatrices de son tempérament hérité de sa mère. On y trouve pêle-mêle la navigation et la mer, les sciences naturelles, la géographie et l’exploration. C’est aussi un sportif accompli dans différentes disciplines : équitation, escrime, voile et alpinisme.

C’est tout naturellement que le prince Aimone intègre la Regia Marina, où il sert avec sérieux et constance. Contrairement à beaucoup de princes de son époque, il ne se contente pas d’un rôle honorifique : il participe activement à des missions et expéditions. Il voyage, observe, apprend. L’homme se construit davantage dans le mouvement que dans la cour.

Ses contemporains décrivent un officier réservé, méthodique, profondément loyal, peu enclin aux intrigues politiques à l’opposé de sa mère qui adhère au fascisme. Ce qui ne sera pas sans causer de dommages. Les Orléans finissent par couper tout lien avec la duchesse d’Aoste.

Lors de la Première Guerre mondiale, ses actions militaires lui valent d’être décoré d’une croix de guerre et d’autres médailles obtenues au sein d’une escadrille d’hydravions.

Le prince Aimone de Savoie-Aoste désigné roi de Croatie@wikicommons

Tomislav II : la couronne impossible

En 1939, Aimone épouse la princesse Irene de Grèce et de Danemark (1904-1974), membre de la maison royale grecque et sœur du futur roi Paul de Grèce.

Cette union relie encore davantage les grandes familles royales d’Europe dans un ultime réseau dynastique avant la grande rupture du siècle. De leur mariage naît un fils, le prince Amédée, futur duc d’Aoste, en 1943. Cette naissance perpétue la lignée de la dynastie, mais dans un monde déjà en train de se détourner des monarchies.

De trône pour le prince Aimone, il en est bientôt question.  En 1941, dans le tumulte de la Seconde Guerre mondiale, les forces de l’Axe restructurent les Balkans. L’État indépendant de Croatie est proclamé sous l’autorité du régime d’Ante Pavelić. Pour donner une légitimité monarchique à ce nouvel État, le choix se porte sur le prince d’Aoste. Il devient alors Tomislav II, en hommage au premier roi médiéval du pays (après avoir rejeté le nom de Zvonimir ).

Dans la réalité, le prince Aimone ne fut pas le premier choix du chef du gouvernement fasciste désireux d’étendre son influence géopolitique. On songea au prince Victor-Emmanuel, comte de Turin ou au duc Ferdinand de Gênes. Trop âgés et célibataires, leurs noms furent finalement rejetés.

Mais très vite, le paradoxe apparaît dans toute sa cruauté. Le prince Aimone refuse de cautionner certaines politiques imposées par Benito Mussolini et ne se rendra jamais en Croatie pour prendre cette couronne dont il a cru au départ, à une mauvaise plaisanterie. « Je ne veux pas savoir. Je n’ai aucune ambition politique. Je ne veux pas quitter l’Italie, mes intérêts, mes passions. Je ne connais rien aux Croates ni à la Croatie. Je ne veux même pas les rencontrer. », aurait-il déclaré.

Il dut pourtant se plier à son nouveau rôle depuis … Florence où le duc Mussolini fit installer un bureau chargé de gérer les affaires croates en son nom et de le préparer à ceindre sa couronne. Il aurait, selon le Corriere della serra, visité incognito la Croatie mais une altercation avec des Oustachis l’aurait convaincu de ne plus y remettre les pieds.

Une question demeure encore aujourd’hui sans réponse. Il est roi sur le papier, absent dans les faits : aucune cour, aucun palais, aucun gouvernement, aucune présence, seulement un titre suspendu dans l’air de l’Histoire.

Dans les faits, Aimone reste roi de Croatie jusqu’en 1943. Déchu de ses droits par les Croates après le ralliement de l’Italie aux Alliés, il n’existe aucune déclaration d’abdication de la part du prince qui perd alors le contact avec son épouse, arrêtée par les Allemands.

La princesse Irène de Grèce, duchessse d'Aoste@wikicommon

Les dernières années dans l’ombre

En 1946, l’Italie devient république. La Maison de Savoie est déchue et soumise à l’exil.

Le monde d’Aimone de Savoie-Aoste disparaît. Il avait pourtant été membre de la délégation qui avait négocié secrètement avec les Américains la chute de Mussolini et obtenu le maintien de la monarchie comme institution.  Exilé en Argentine avec sa famille retrouvée, prince déchu, discret, éloigné des cercles de pouvoir, il termine sa vie en Amérique du Sud, loin des palais de son enfance.

Aimone de Savoie-Aoste s’éteint le 29 janvier 1948 à Buenos Aires, à seulement quarante-sept ans.

La mort de ce héros de guerre, promu amiral lors de la Seconde Guerre mondiale, passe presque inaperçue. Aucun faste, aucune gloire, aucune postérité immédiate.

Tomislav II ne fut pas seulement un roi oublié. Il fut le symbole d’une monarchie qui s’éteignit sans bruit, d’un monde ancien qui fut dissous dans la violence du XXᵉ siècle.  Ressusciter sa mémoire aujourd’hui, c’est redonner une voix à ceux que l’Histoire a laissés dans l’entre-deux des couronnes et des silences.

Et peut-être est-ce là sa véritable souveraineté : non pas celle d’un trône occupé, mais celle d’une mémoire enfin retrouvée.

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