Bras droit du Négus Ménélik II, stratège de la victoire d’Adoua contre les Italiens et père de l’Empereur Haïlé Sélassié Ier, Ras Mekonnen demeure l’une des figures les plus déterminantes- et pourtant les plus méconnues – de l’histoire éthiopienne.
Au XIXe siècle, l’Éthiopie apparaît comme un empire ancien mais fragmenté, composé de royaumes rivaux dominés par des chefs militaires. Marquée par son héritage chrétien et une société rurale hiérarchisée, son équilibre politique demeure pourtant très fragile.
Ras Mekonnen Welde Mikaél voit le jour le 9 mai 1852. Sa généalogie est éloquente, mystique, christique. Il appartient à la maison des Salomonide qui revendique une filiation remontant aux amours du roi Salomon et à la reine de Saba.
Petit-fils du roi du Choa Sahle Selassié (1795-1847) et cousin du futur Empereur Ménélik II (1847-1913), le jeune Mekonnen Welde Mikaél est très tôt intégré à la cour. Dans une Éthiopie où l’autorité centrale est régulièrement contestée, son éducation vise un objectif précis : former un homme capable de gouverner autant que de combattre.
Il est initié aux traditions militaires éthiopiennes – cavalerie, tactiques d’encerclement, commandement de troupes irrégulières – mais aussi à la culture politique et religieuse orthodoxe. Le Fetha Negest, corpus juridique d’inspiration byzantine, constitue alors une référence essentielle pour l’administration et la justice impériale. Très vite, Mekonnen et Ménélik vont se lier d’amitié.

Une ascension politique au cœur de la construction impériale
La seconde moitié du XIXe siècle est une période charnière pour l’Éthiopie. Face aux pressions extérieures et aux divisions internes, dès sa montée sur le trône du Shoa en 1866, Ménélik II a entrepris de transformer un royaume régional en un empire unifié. Dans cette entreprise, Ras Mekonnen devient rapidement un pilier de cette monarchie féodale. Il participe activement aux campagnes d’expansion vers le sud et l’est, accompagnant la consolidation territoriale de l’État. Sa loyauté, mais surtout ses capacités stratégiques et politiques, lui valent la confiance durable du souverain qui entend le conserver près de lui.
Lorsque le futur Négus décide de conquérir le Grand Est, le destin de Mekonnen Welde Mikaél va basculer. La situation dans cette partie de l’Afrique centrale est très tendue. Occupée durant dix ans par les Egyptiens (qui tentent de contrôler l’Empire), située aux portes de la mer Rouge, la ville de Harar est à la fois sous la coupe d’un émir fanatisé et sous l’œil italien qui espère poser un pied en Ethiopie. C’est Mekonnen Welde Mikaél qui va conduire, au côté du monarque du Choa, les troupes impériales à l’assaut de la ville en janvier 1887. La bataille de Chelenqo va être épique et n’a rien à envier à celles qui se sont déroulées sur le sol européen. Dans un fracas d’armes, les troupes de Ménélik affrontent celle de l’émir obligé de s’enfuir.
Cette victoire permet à Mekonnen Welde Mikaél d’obtenir le titre de Dejazmach, commandant des forces armées. Il va devoir redresser avec brio une province qui a sombré dans le chaos. Dès sa prise de fonction, il s’emploie à rassurer la communauté musulmane qui craint des représailles de la part des chrétiens orthodoxes. « Coptes, catholiques, musulmans, falashas et païens, sont comme les cinq doigts de cette main, et cette main est l’Éthiopie », déclare t-il. Tant et si bien que le calme rétabli, la province du Harar devient un centre commercial majeur et florissant.
Son action à Harar révèle une dimension essentielle de son personnage : une capacité rare à conjuguer autorité politique et intelligence diplomatique. Cette aptitude fera de lui un interlocuteur privilégié dans les relations internationales de l’Éthiopie.

Adoua (1896) : une victoire fondatrice
Mekonnen Welde Mikaél comprend très vite que l’Empire doit se doter d’armes modernes. C’est vers les Italiens que l’Ethiopie va se tourner pour lui acheter du matériel. Il est commandité par Menelik II pour aller lui-même signer un traité avec Rome sur place. En juin 1889, il prend la route et atteint Naples deux mois plus tard.
Il est curieux de tout mais passe son temps à apprendre comment monter et démonter les armes qu’il convoite. Le Ras est accueilli avec pompe par les dignitaires italiens et même reçu par le roi Umberto Ier. La première rencontre avec le souverain est suivie d’un quiproquo. Selon le protocole éthiopien, la révérence est profonde contrairement à celle des européens. Pour les princes italiens, aristocrates de la cour, nul doute que le conquérant de Harar fait acte de soumission. De là va partir une grande incompréhension entre les deux parties en présence. Mekonnen Welde Mikaél poursuit son but sans ne se précipiter ni s’inquiéter de quoi que ce soit. Il a pourtant le nez fin. Les Italiens, eux, se sont empressés de communiquer à la Conférence de Berlin, la mise en place d’un « protectorat italien » sur l’Ethiopie aux pays colonisateurs du continent africain.
Un passage par Damas et Jérusalem, à peine rentré, accords et prêts financiers signés, Mekonnen Welde Mikaél est nommé gouverneur de la région des hauts plateaux d’Ittu. C’est à cette occasion qu’il découvre le débarquement de 6000 soldats italiens dans l’Empire. Les négociations pour stopper cette avancée n’aboutissent pas et Mekonnen Welde Mikaél comprend une nouvelle fois qu’il va finir par repartir sur le chemin de la guerre. En attendant, il repart dans la province du Harar et continue sa politique de réformes administratives et économiques
En février 1893, la monarchie éthiopienne finit par dénoncer le traité de Wouchalé qu’elle a signé à Rome et le fait savoir aux autres puissances. Tapie dans l’ombre, le Royaume-Uni va signer avec l(Italie un accord de partage de l’Ethiopie en mai 1894. Les Britanniques tentent même de contribuer au soulèvement du Ras Mengesha Yohannes, gouverneur du Tigré et fils naturel du Négus Yohannes IV (1837-1889), prédécesseur de Ménélik II qui s’est emparé de la couronne à la mort de ce dernier. Furieux, Mekonnen Welde Mikaél dénonce ces traités qui menacent l’intégrité et l’indépendance de l’Ethiopie. Parallèlement, les Italiens ont entamé de conquérir le nord, occupent déjà la Tigré. Ras Mengesha Yohannes rallie Ménélik II par patriotisme. C’est la mobilisation.
Se rendant sur la tombe de son grand-père, Mekonnen Welde Mikaél lui aurait dit : « Mon Dieu, quel que soit le sort que vous m’avez réservé – la victoire, la défaite, la gloire, la mort, la pauvreté, la richesse – je l’accepterai comme toujours : avec humilité et gratitude ! Je ne Vous demande qu’une chose : gardez-moi toujours dans le chemin de l’honneur et de la dignité ! Faites, mon Dieu, faites que je laisse à mon fils et à ma patrie, un nom irréprochable !… ». La confrontation entre Ethiopiens et Italiens est inéluctable. Les premières victoires de Mekonnen Welde Mikaél ne se font pas attendre.
Le 1er mars 1896 est la consécration du Ras. Mal préparées et en infériorité numérique, les troupes italiennes sont encerclées et écrasées par les forces éthiopiennes, mieux organisées et connaissant la plaine d’Adoua. Il a fait des prisonniers qu’il va traiter avec « beaucoup d’humanité ». A Rome, la défaite est regardée comme une humiliation nationale qui va générer une crise politique.

Le père de l’empereur : une transmission politique et symbolique
Ras Mekonnen Welde Mikaél doit préparer l’avenir. Il faut sécuriser de nouvelles alliances après le retrait italien de l’Empire et les dernières conquêtes du Négus. Il va accueillir plusieurs missions française dont celle du prince Henri d’Orléans (1867-1901). La France et l’Ethiopie entretiennent une longue amitié. L’arrière-petit-fils de Louis-Philippe Ier laissera en héritage un formidable descriptif de la vie de cour.
Le cousin de Ménélik II est au sommet de sa popularité. Ce sont des foules enthousiastes qui acclament le prince Mekonnen. Il multiplie les expéditions au Tigré, au Somaliland, est reçu avec les « honneurs royaux » par le roi Edward VII. Les journalistes se pressent pour l’apercevoir et lui consacrent des articles élogieux. La France n’échappe pas à cet engouement. Il assiste même au défilé du 14 juillet 1902 au côté du Président Emile Loubet.
Tout au long de sa vie, Mekonnen Welde Mikaél aura eu plusieurs femmes. Mais, la naissance de Tafari en juillet 1892, enfant né de ses amours avec une descendante du Négus Yohannes Ier (1640-1682), est pour lui un « don de Dieu » qu’il va chérir. Cet héritier inespéré va être l’objet de toutes ses attentions. Conscient de la fragilité du pouvoir et des luttes de succession, il veille à assurer l’avenir de son enfant en le plaçant sous la protection de Ménélik II. Ce geste s’avérera décisif : Tafari gravira progressivement les échelons du pouvoir avant d’être couronné empereur en 1930 sous le nom d’Haïlé Sélassié Ier. À travers cette transmission, Mekonnen apparaît non seulement comme un acteur de son temps, mais aussi comme un fondateur de l’Éthiopie contemporaine.
Le 21 mars 1906, Ras Mekonnen meurt à Kulubi, dans la région du Harar. Sa disparition suscite une émotion considérable. Dans une société où les équilibres politiques reposent largement sur des personnalités fortes, sa mort représente un véritable séisme. Craignant des troubles, les autorités choisissent même de dissimuler temporairement la nouvelle. À Harar, la population exprime un deuil profond, témoignant de l’attachement à ce gouverneur respecté. L’Empereur Ménélik II est profondément touché par cette perte. On dit qu’il pleura sans cesse durant trois jours. Les funérailles de Mekonnen Welde Mikaél seront nationales. Des milliers de personnes viendront lui rendre hommage.
Certains historiens ont comparé Ras Mekonnen à des figures européennes comme le chancelier Otto von Bismarck, pour son rôle dans l’unification et la consolidation de l’État. Si la comparaison a ses limites, elle souligne néanmoins une réalité : Mekonnen fut un homme de synthèse, capable de conjuguer guerre, diplomatie et administration dans un contexte d’extrême complexité.
À la différence de nombreux dirigeants africains confrontés à la colonisation, il aura réussi – avec Ménélik II – à préserver l’indépendance de son pays, faisant de l’Éthiopie une exception sur le continent.
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Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







