Née d’une alliance entre une maison princière allemande et une puissante aristocratie hongroise, la branche des Saxe-Cobourg-Koháry a irrigué plusieurs monarchies européennes, du Portugal à la Bulgarie en passant par le Brésil et la Roumanie, tout en incarnant un modèle unique de stratégie dynastique au XIXe siècle.

L’histoire des Saxe-Cobourg-Koháry s’inscrit à la croisée de deux mondes : celui des principautés germaniques et celui de la haute aristocratie hongroise fidèle aux Habsbourg.

D’un côté, la maison de Saxe-Cobourg appartient à la nébuleuse des dynasties allemandes qui, à partir du XVIIIe siècle, essaiment dans toute l’Europe. De l’autre, la famille Koháry, grande lignée de magnats hongrois, s’impose comme l’une des plus riches et influentes du royaume de Hongrie, solidement ancrée dans le camp impérial.

Les Koháry accumulent au fil des siècles titres, terres et charges militaires. Leur fidélité aux Habsbourg leur vaut d’être élevés au rang princier au début du XIXe siècle, au moment même où leur lignée s’apprête à entrer dans l’histoire européenne par un mariage décisif.

Ferenc József Koháry de Csábrág et Szitnya @wikicommons

Une famille aux origines hongroises

Les premières traces des Koháry remontent au cours du XVe siècle. On retrouve leurs noms dans les annales du règne de Matthias Ier Corvin (1443-1490) avant qu’ils n’accèdent à des rangs de noblesse plus prestigieux sous le règne de l’Empereur Ferdinand II. Fidèles des Habsbourg, ils combattent les turcs ottomans et se distinguent notamment lors de la bataille de Léva. Mais, c’est après la défaite de Napoléon Ier à Waterloo, que les Koháry obtiennent le statut privilégié de princes, leur ouvrant toutes les portes de l’aristocratie européenne.

La famille, des propriétaires de 150 000 hectares de terres, est immensément fortunée. Le prince Ferenc József Koháry de Csábrág et Szitnya (1767-1826) a une fille Marie-Antoinette de Koháry (1797-1862), son héritière unique. Elle épouse le 30 novembre 1815 le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg-Saalfeld (1787-1851), frère du futur roi des Belges, Léopold Ier. Un mariage qui va être prolifique. Quatre enfants naissent de ce couple qui conserve le nom hongrois de la famille pour leur descendance. C’est la naissance d’une nouvelle lignée : les Saxe-Cobourg-Koháry.

Autre élément déterminant : Ferdinand se convertit au catholicisme, rompant avec la tradition protestante de sa maison. Ce choix religieux ouvre à ses descendants l’accès à des trônes catholiques, notamment en Europe du Sud.

Le prince Auguste et la princesse Clémentine @wikicommons

Une dynastie internationale auréolée de scandales

La force des Saxe-Cobourg-Koháry va résider dans leur capacité à s’insérer au cœur des grandes monarchies du XIXe siècle.

Le premier fils de Ferdinand et Marie -Antoinette, le prince Ferdinand (1816-1885), est un libéral, un artiste, un rêveur bercé par les charmes de la Slovaquie où il grandit. Profondément chrétien, engagé dans la préservation du patrimoine, on l’a souvent comparé architecturalement au roi Louis II de Bavière. Il épouse en avril 1836, la reine Marie II du Portugal, prenant le titre de roi. Le couple sera fusionnel, régnant de concert sans jamais empiéter sur les décisions de l’autre. Ils auront de nombreux enfants, dont Antonia, qui sera la mère du futur roi Ferdinand Ier de Roumanie, dont descendance actuelle avec la princesse Margareta, gardienne de la couronne.

Le Portugal perdra sa monarchie victime d’une révolution en 1910, la Roumanie sera prisonnière du joug communiste qui forcera le départ de son trône du roi Michel Ier en 1947.

Leur fille Victoria (1822-1857) épouse le prince Louis d’Orléans, duc de Nemours, un temps prétendant aux trônes de Belgique et de Grèce sans que ces projets n’aboutissent. De leur union, plusieurs enfants dont Gaston d’Orléans, comte de d’Eu, qui épousera Isabelle de Bragance, régente du Brésil. Leur mariage prolifique va donner naissance à la dynastie des Orléans-Bragance.

Leur second fils, le prince Auguste (1818-1881), n’occupera aucun trône. Son mariage avec la princesse Clémentine d’Orléans, petite-fille du roi Louis-Philippe Ier, va produire 5 enfants :

-Philippe (1844-1921) qui épousera la princesse Louise de Belgique (1858-1924), fille du roi Léopold II. Ils vivront à Vienne où son épouse devient un intime de l’archiduc Rodolphe de Habsbourg-Lorraine. C’est elle qui va le convaincre de se marier avec Stéphanie de Belgique. Un couple mal assorti et qui finira tragiquement pour le fils de l’Empereur François-Joseph et de l’Impératrice Elizabeth (Sissi). D’ailleurs, leur propre mariage se terminera lui-même par un divorce. Philippe et Louise ne cessant de se disputer. Chacun trompe son ennui. Le premier en multipliant les maîtresses, la seconde en dépendant l’argent du mari volage et le trompant également. Les scandales succèdent aux scandales. La princesse Louise s’enfuit avec un de ses amants hongrois, évoquent son mari en des termes disgracieux. La presse se délectera de ses confidences.

-Un autre de leur fils, Auguste (1845-1907), sera pressenti pour le trône de Grèce. Le refus de sa famille de le voir se convertir à l’orthodoxie permettra à un prince de Danemark de finalement prendre sa place. Mais, c’est aussi au Brésil que ce petit-fils de roi va écrire les plus belles pages de son histoire. Son mariage avec Léopoldine de Bragance, sœur de la régente, sera couronné de succès. Officier militaire, il participe aux guerres contre l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay où il ne démérite pas. Un temps considéré comme un potentiel héritier au trône en raison de la naissance de ses trois fils (Pierre, Auguste et Joseph), la chute de la monarchie en 1889 le contraint à l’exil. Le décès de son épouse en 1871 (qui a juste accouché un an auparavant d’un petit Louis), puis celui de Joseph en 1888, la folie de son fils Pierre qui n’a pas supporté de perdre ses privilèges et son grand-père, Pedro II, va anéantir Auguste qui tente de faire front jusqu’à son dernier souffle.

-Leur dernier fils, Ferdinand (1881-1948), sera appelé à ceindre la couronne de la principauté (1887) puis du royaume de Bulgarie (1908). Prince excentrique, à la sexualité ambigüe, fin tacticien et politicien, c’est lui qui donne naissance à la maison royale que l’on connaît aujourd’hui avec le roi Siméon II, roi dépossédé de sa couronne par les communistes en 1946 et qui sera Premier ministre de son pays de 2001 à 2005.  Ferdinand fera des choix durant la Première Guerre mondiale qui vont le contraindre à abdiquer en faveur de son fils Boris III en 1918. Lequel meurt dans d’étranges circonstances après un rendez-vous avec la chancelier Adolf Hitler en 1943. Une maison marquée par le sceau du destin.

Les princes Auguste et Pierre du Brésil, le prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha @wikicommons

L’affaire Koháry

Fils du prince Philippe, Tout semble donc prédestiner le prince Léopold Clément de Saxe-Cobourg-Koháry à un avenir d’exception lorsqu’il voit le jour le 19 juillet 1878 : fortune colossale, alliances prestigieuses, carrière militaire dans l’armée austro-hongroise. Officier de hussards, il incarne cette aristocratie impériale à la fois brillante et contrainte par les règles strictes de son rang.

Mais derrière les apparences d’un destin tracé, se dessine une fragilité plus intime. En 1907, lors d’un bazar de charité à Vienne, le prince rencontre Camilla Rybicka, une jeune femme issue de la bonne société viennoise. Fille d’un haut fonctionnaire de la police impériale, elle n’en reste pas moins une roturière – un détail capital dans une Europe encore gouvernée par les codes de l’Ancien Régime. Très vite, la relation s’intensifie. Camilla quitte sa famille, et le couple mène une vie quasi conjugale, voyageant à travers l’Empire austro-hongrois avant de s’installer à Vienne. Mais cette liaison, tolérée tant qu’elle reste discrète, se heurte à une frontière infranchissable : le mariage.

Camilla Rybicka ne se satisfait cependant pas du rôle de maîtresse. Elle exige d’épouser le prince. Une revendication explosive. Car pour Léopold Clément, l’enjeu est immense : un mariage inégal – une « mésalliance » – signifierait la perte de son héritage et la rupture avec sa famille. Son père refuse catégoriquement toute union. L’ordre dynastique, fondé sur la préservation du rang et du patrimoine, ne saurait tolérer un tel écart.

En juillet 1914, à Paris, le prince tente pourtant d’apaiser sa maîtresse en lui promettant le mariage dans un délai de six mois. Il va jusqu’à la désigner comme héritière et à prévoir une compensation financière en cas de décès. Mais cette promesse, faite à la veille de la guerre mondiale qui se profile, apparaît vite irréalisable. Mobilisé. La tension monte entre les deux amants. Camilla insiste pour un mariage immédiat. Face à son refus, elle alterne supplications, pressions et menaces entre deux permissions du prince Clément.

Le 17 octobre 1915, tout bascule. Dans son appartement viennois, il reçoit Camilla pour mettre fin à leur relation. Il lui propose une somme considérable- plusieurs millions de couronnes – en échange de son silence et de son départ. Mais la jeune femme refuse. Dans un geste de désespoir et de violence extrême, elle sort une arme et tire à bout portant sur le prince clément. Cinq balles l’atteignent. Puis, dans une scène d’une brutalité inouïe, elle lui jette de l’acide sulfurique au visage, le défigurant à jamais, avant de retourner l’arme contre elle. Lorsque les secours arrivent, Camilla Rybicka est morte. Le prince, lui, agonise.

Gravement blessé, aveugle d’un œil, atrocement mutilé, Léopold Clément survit six mois. Il meurt finalement le 27 avril 1916, après une longue souffrance. Son décès provoque une onde de choc dans les cours d’Europe centrale, notamment à Vienne et à Berlin. L’affaire, largement commentée dans les cercles aristocratiques, rappelle immédiatement un précédent tragique : le drame de Mayerling (1888), au cours duquel le prince héritier Rodolphe d’Autriche trouva la mort aux côtés de sa maîtresse, la baronne Mary Vetsera.

La mort du prince Léopold Clément a également des conséquences dynastiques majeures. Unique héritier de la fortune Koháry, il emporte avec lui une part essentielle de l’avenir de sa branche. Son père, privé de successeur direct, transmet finalement cet immense patrimoine à son petit-neveu, réorganisant ainsi l’équilibre interne de la maison de Saxe-Cobourg-Koháry.

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Philipp Josias de Saxe-Cobourg-Gotha et sa mère, née princesse de Toscane @wikicommons

Les Koháry, entre résistance et adhésion au nazisme

Comme bien des familles issue de la noblesse germanique, les Saxe-Cobourg-Koháry vont se diviser avec la montée du nazisme en Allemagne. Devenu le chef de la maison princière Koháry avec le décès du prince Clément, le prince Philipp Josias de Saxe-Cobourg-Gotha  (1901-1985) recueille les fruits financiers et forestiers des générations précédentes. Dans son escarcelle, plus de 80000 hectares dans toutes l’Europe qui font de lui un parti regardé.

La chute de la monarchie en Allemagne et en Autriche-Hongrie vont mettre à mal la vie du jeune homme qui doit souffrir de la crise économique qui divise son patrimoine en deux. Avec l’annexion de l’Autriche par le Troisième Reich (1938), le prince Philipp Josias de Saxe-Cobourg-Gotha perd ses possessions autrichiennes, toutes confisquées par les nazis. Il déteste les idées du chancelier Hitler, refuse d’adhérer à ce parti à ses idées. Son cousin, le prince Rainier de Saxe-Coburg-Gotha-Koháry (1900-1945) aura moins de scrupules et s’engage avec les chemises brunes en septembre 1930. Il y restera associé jusqu’en 1937, date à laquelle il cessera ses activités au sein du parti nazi, se réfugiant en Hongrie.

Philipp Josias de Saxe-Cobourg-Gotha va aider financièrement les opposants à Hitler et accueillir les immigrés allemands qui fuient le régime. Fiché par la Gestapo, ses relations sont inquiétées par les nazis qui multiplient les arrestations autour de lui. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, il se retrouve acculé et reste confiné dans son domaine mis sous surveillance. Rien ne lui sera épargné à la fin du conflit, ce qui lui reste est nationalisé par les communistes. Le prince Rainier, quant à lui, meurt sur les barricades en défendant Budapest contre les chars soviétiques.

Son mariage avec Sárah Aurelia Hálasz en 1944 ne sera pas reconnu par les autres maisons princières en raison du non-respect aux règles dynastiques. Leur fils, Philipp August de Saxe-Coburg and Gotha (1944–2014) portera toute sa vie le titre de duc mais n’obtiendra pas plus de reconnaissance.

Le roi Siméon II @wikicommons/ Grey Geezer

La renaissance du titre princier de Koháry

C’est en 2012 que le roi Siméon II, titulaire du titre prince de Koháry, a pris une décision. Il a décidé de le céder à sa sœur, la princesse Marie-Louise (93 ans), avec laquelle il a partagé les affres de l’exil.  Trois ans plus tard, il a aboli l’ordre de succession par primogéniture masculine, permettant ainsi à ses enfants issus du second mariage de Marie-Louise avec Bronisław Tomasz Andrzej Chrobok (1933-2025) de prendre ce nom prestigieux.

C’est le prince Luis de Magalhães de Koháry (né le 15 décembre 2003), descendant du navigateur Magellan, que le titre reviendra un jour. Profondément catholique, le jeune homme est très investi dans les activités caritatives de l’Ordre de Malte.

L’histoire des Saxe-Cobourg-Koháry incarne l’ascension et le déclin d’une grande dynastie européenne, née d’une alliance stratégique et portée par un destin international. Entre gloire monarchique et épreuves du XXe siècle, elle illustre également la fragilité des maisons princières face aux bouleversements politiques et sociaux. Aujourd’hui, son héritage subsiste, non plus comme une puissance, mais comme la mémoire vivante d’une Europe aristocratique disparue. Tout est dans le symbole !.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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