Prince héritier de Champassak, Boun Oum fut l’une des grandes figures politiques du Laos royal. Deux fois Premier ministre, il incarna la droite monarchiste durant les années troublées de la guerre froide avant de finir sa vie en exil en France.
Prince du Sud laotien, chef de file de la droite royaliste et deux fois Premier ministre du royaume du Laos, Boun Oum fut l’un des acteurs majeurs de la vie politique laotienne durant les décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale.
Héritier du royaume de Champassak et allié fidèle des Français, il incarna une vision conservatrice du pouvoir dans un pays alors tiraillé entre nationalisme, guerre froide et rivalités dynastiques.

Héritier d’une grande dynastie du Sud laotien
Sa naissance, le 12 décembre 1911, dans le sud du Laos alors intégré à l’Indochine française, était attendue par ses parents. Le prince Boun Oum est le fils aîné du prince Chao Buarabarna Ratsadanay et de la princesse Sudhisaramuni.
Souverains du Champassak, créé au cours du XVIIIe siècle après avoir fait sécession de l’empire Khmer, ce royaume va attiser toutes les convoitises des monarchies voisines dont le Siam (actuelle Thaïlande), notamment entre 1829 et 1893. Après divers interrègnes, des monarques sous influence de Bangkok, c’est la colonisation française qui met fin à l’indépendance de cette monarchie asiatique. Après avoir accepté un traité de protectorat afin de s’échapper de la mainmise thaïlandaise, le roi Ratsadanay (1874–1945) est réduit à l’état de gouverneur de son royaume par Paris.
Le jeune prince reçoit une éducation mêlant traditions locales et formation administrative moderne. Il étudie d’abord à l’école de la pagode Vat Liep avant d’intégrer l’École de droit de Vientiane. En 1935, il entre dans l’administration coloniale française. Il exerce d’abord comme Chao Muang – équivalent de sous-préfet – à Keng Kok, avant d’être nommé inspecteur des affaires politiques et administratives pour le sud du Laos. Cette carrière administrative fait de lui l’un des relais locaux du pouvoir colonial dans une région stratégique.

L’unification du Laos et le renoncement à Champassak
Le destin politique de Boun Oum bascule en 1945 avec l’effondrement de l’administration française lors du coup de force japonais du 9 mars. Tandis que le mouvement nationaliste Lao Issara tente de prendre le pouvoir, Boun Oum choisit de soutenir les forces restées fidèles à la France.
Avec le grade de lieutenant, il participe aux opérations de guérilla menées aux côtés de commandos français parachutés dans le sud du pays. Dans la région du Bassac, il organise une résistance qui permet finalement aux forces franco-laotiennes de reprendre la ville stratégique de Paksé. Avec ses 15 000 hommes, il combat aussi bien les Japonais que les nationalistes. Une force royaliste que la France prend très au sérieux. À partir de cette base méridionale, les troupes françaises reprennent progressivement le contrôle du pays, marchant vers Vientiane pour en chasser le gouvernement nationaliste, miné par une « guerre de princes » qui tentent de s’arroger les régalia de Sisavang Vong (1885-1959). Le roi du Laos sera d’ailleurs le grand gagnant de cette joute puisque Paris décide de réorganiser le royaume du Laos et lui confie les clefs d’une nation redessinée géographiquement.
Pour permettre cette unification, le prince Boun Oum accepte de renoncer à ses droits souverains sur le royaume de Champassak en août 1946. En compensation, le prince conserve son titre héréditaire de Chao et se voit confier à vie le poste d’inspecteur général du royaume, devenant ainsi l’un des personnages les plus influents du nouvel État laotien.

Premier ministre, artisan de l’État associé et déchéance
À la fin des années 1940, la montée des nationalismes en Indochine oblige la France à redéfinir ses relations avec les territoires sous son influence. Pour mener les négociations avec les élites laotiennes, Paris se tourne vers un homme jugé fiable : Boun Oum.
Le 18 mars 1949, il est nommé Premier ministre du Royaume du Laos. Quelques mois plus tard, le 19 juillet, il signe avec la France la « Convention générale » qui fait du Laos un État associé à la France, indépendant dans le cadre de Union française. Cet accord ouvre la voie au retour au pays d’une partie des nationalistes modérés réfugiés à Bangkok, parmi lesquels le prince Souvanna Phouma. Le compromis permet temporairement de stabiliser la situation politique face à l’influence croissante du mouvement communiste dirigé par Hô Chi Minh au Vietnam.
Cependant, une fois ces accords signés, Boun Oum est rapidement écarté du pouvoir. En février 1950, il est remplacé par Phoui Sananikone, représentant d’une faction plus proche des États-Unis. C’est une véritable lutte d’influence qui se joue au Laos entre la France et les États-Unis. Son gouvernement ne tiendra que peu de temps, obligé de rendre son tablier en octobre 1951 au profit du prince Souvanna Phouma.
Après son départ du gouvernement, Boun Oum s’est retiré dans son fief de Paksé. Il y développe un vaste empire économique. Propriétaire de grandes terres agricoles et forestières, il étend progressivement ses intérêts à de nombreux secteurs : mines et fonderies d’étain, cimenteries, transport, import-export, distribution et immobilier. Ses réseaux économiques s’appuient sur des partenaires français, thaïlandais et américains. Cette puissance financière renforce sa position politique dans le sud du Laos, où il apparaît comme un véritable seigneur local.
Le politologue Savengh Pinnith le décrira d’ailleurs comme un « féodal jouisseur », une formule qui souligne autant sa richesse que son mode de vie aristocratique.

Chef de la droite royaliste, prince exilé
Dans les années 1950 et 1960, la politique laotienne se structure autour de rivalités entre trois grandes figures princières, souvent appelées « les Trois Princes ».
Aux côtés de Souvanna Phouma, partisan d’une neutralité diplomatique, et du prince Souphanouvong, leader du mouvement révolutionnaire, Boun Oum incarne la droite royaliste et anticommuniste. Lorsqu’une crise politique éclate en 1960, l’Assemblée nationale l’appelle de nouveau au pouvoir, le 13 décembre de cette année. Installé Premier ministre par un vote unanime en décembre 1960, il dirige le gouvernement jusqu’en juin 1962, au moment où la guerre civile laotienne s’intensifie dans le contexte de la guerre froide. Le véritable homme fort de la monarchie est cependant le général Phoumi Nosavan qui a déjà opéré un putsch sans effusion de sang en 1959. A la tête de l’armée royale, cet officier militaire, ministre de la Défense, essaye de ralentir l’avancée des communistes laotiens soutenus par le Vietnam et les tentatives d’incursion de la Thaïlande. Renversé par un putsch en août 1960, il est réinstallé par les Américains en décembre suivant. Le prince Bou Oum semble désarmé face à cette situation politique instable, des élections truquées par Washington qui a pris la place des Français, contraints d’abandonner l’Indochine en 1954.
Le Laos est devenu le terrain d’affrontements entre nations avec en fond de toile, une guerre idéologique entre Ouest et Est. Le gouvernement de coalition formé par Boun Oum ne tarde pas éclater. En juin 1962, il décide de se retirer de son poste puis de de la vie politique, laissant un Laos se diriger inexorablement vers son destin. En 1975, la prise de pouvoir du mouvement communiste Pathet Lao met fin à la monarchie du roi Savang Vatthana (monté sur le trône en 1959). Face à la nouvelle situation, l’assassinat de son frère (Boun Om), le prince choisit l’exil avec sa famille et se réfugie en France, à Meudon.
Il meurt le 17 mars 1980, laissant derrière lui neuf enfants : six fils et trois filles dont le prince Kaeva Champhonesak (82 ans), actuel chef de la Maison royale de Champassak
Aristocrate traditionnel, allié fidèle des puissances occidentales et acteur clé des premières institutions de l’État laotien, Boun Oum reste l’une des figures les plus marquantes de la monarchie laotienne du XXᵉ siècle. Entre fidélité à la France, rivalités princières et bouleversements de la guerre froide en Asie du Sud-Est, sa trajectoire illustre les tensions qui ont traversé le Laos durant la seconde moitié du XXᵉ siècle — jusqu’à la disparition du royaume.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







