Sharjah occupe une place singulière dans l’histoire du Golfe. Bien avant la naissance des Émirats arabes unis, cet émirat fut un port perlier prospère, un carrefour stratégique commercial et le théâtre de rivalités entre puissances régionales et impériales. De l’ascension de la dynastie Al Qasimi aux tumultes politiques du XXᵉ siècle, son histoire révèle les transformations profondes qui ont façonné la péninsule du Golfe persique.
Longtemps éclipsée par l’essor fulgurant de Dubaï, l’émirat de Sharjah demeure pourtant l’un des cœurs historiques et culturels des Émirats arabes unis. Peuplée depuis plus de 5 000 ans, cette cité du Golfe arabo-persique fut tour à tour port perlier prospère, place stratégique sur la route des Indes, théâtre d’affrontements avec les Britanniques et laboratoire politique au moment de la naissance de la fédération émiratie.
Son destin comme celui de la dynastie Al Qasimi ont épousé celui des grandes mutations du Moyen-Orient.

Aux origines d’un pouvoir maritime : l’ascension des Al Qasimi
Au début du XVIIIᵉ siècle, vers 1727, la tribu Huwayla du clan Al Qasimi, s’établit à Sharjah. Dirigée par le Sheikh Rahma bin Matar Al Qasimi, cette confédération sunnite décide de proclamer l’indépendance de la ville et de le transformer en état. Cette dynastie, appelée à régner durablement sur l’émirat, s’imposa rapidement comme une puissance maritime incontournable dans le Golfe, reconnue pour ses nombreux acte de piraterie, la préservant un temps de tout rapport avec l’Occident.
Les premières tensions avec la Grande-Bretagne éclatèrent à la fin du XVIIIᵉ siècle. En 1797, le navire britannique Bassein fut arraisonné avant d’être relâché, puis le croiseur Viper attaqué près de Bushire. Le chef qasimi, Saqr bin Rashid Al Qasimi, souverain de 1773 à 1803, fils du précédent, nia toute implication, mais ces incidents inaugurèrent une longue période d’escarmouches navales entre les deux nations, favorisant parallèlement la montée du futur sultanat d’Oman.
En 1820, après des années d’affrontements et d’instabilité le long de la côte, le cheikh Sultan bin Saqr Al Qasimi (monarque de 1803–1809 et 1820-1866) signa un Traité maritime général avec Londres. Ce texte plaçait Sharjah sous protectorat britannique afin de contenir les ambitions ottomanes et sécuriser les routes commerciales vers l’Inde. En 1853, la signature du Traité perpétuel de paix donna naissance à l’expression d’« États de la Trêve », désignant les cheikhdoms côtiers liés à la Couronne britannique.
La position stratégique de Sharjah lui valut une reconnaissance protocolaire particulière : comme Ajman, Dubaï, Ras el-Khaïmah ou Oumm el-Qaïwaïn, l’émirat bénéficiait d’un salut officiel – modeste, certes, limité à trois coups de canon – mais révélateur de son importance sur l’échiquier régional.

Port perlier et carrefour commercial
Au XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, Sharjah devient l’un des grands centres de la pêche perlière. Une étude britannique de 1830 recensait « trois à quatre cents bateaux » actifs durant la saison, générant pour le souverain l’équivalent de 100 000 dollars de Marie-Thérèse -une somme considérable pour l’époque-, les Thalers autrichiens curieusement utilisés dans cette partie du Golfe persique.
La ville, qui comptait environ 15 000 habitants à l’aube du XXᵉ siècle, s’étendait progressivement vers l’intérieur des terres jusqu’à la région aujourd’hui appelée Wasit, tandis qu’un bazar de 200 échoppes animait son centre. En 1829, le voyageur britannique James Silk Buckingham décrivait Sharjah comme une « petite ville sur une plage de sable » d’environ cinq à six cents habitants, témoignage précieux d’une cité encore modeste mais déjà stratégique. Sous le règne de Khalid bin Sultan Al Qasimi (1866-1868), de nombreux forts sont construits afin de se protéger des ambitions de l’Arabie Saoudite et d’Abu Dhabi qui lorgnent sur ses richesses. Deux monarchies qui n’hésitent pas à interférer dans les affaires internes de Sharjah à plusieurs reprises.
En 1883, l’émirat de Sharjah est victime d’un coup d’état. Profitant de l’absence de l’émir Salim bin Sultan Al Qasimi (1868-1883), son neveu, Saqr bin Khalid Al Qasimi (1883–1914) s’empare du pouvoir. Son règne ne va pas être de tout repos, entre tentatives de sécession de la ville d’ Al Hamriyah, complots de son prédécesseur (finalement nommé Vizir) et les ambitions de ses voisins. Sheikh Khalid bin Ahmad Al Qasimi (1914-1924) sera contraint de signer des accords de commerce avec les Britanniques ; l’émirat est en plein crise économique, la culture perlière en baisse d’activité. La perte du Ras Al Khaimah, les divisions familiales, son impopularité le contraignent à renoncer à sa couronne pour devenir souvenir de petits états mineurs liés à Sharjar.
Sheikh Sultan II bin Saqr Al Qasimi (fils de Khalid) est porté au pouvoir. Les tensions tribales restent fortes.En 1932, la modernité frappa aux portes du désert : Imperial Airways inaugura une liaison aérienne reliant l’Empire britannique à l’Orient, avec une escale nocturne à Sharjah. Le fort de Mahatta fut construit pour accueillir les passagers, marquant l’entrée de l’émirat dans l’ère aéronautique. Durant la Seconde Guerre mondiale, Sharjah fut brièvement le théâtre d’une bataille d’influence idéologique. En 1940, des discours pro-hitlériens auraient été diffusés depuis le palais du cheikh, tandis que des slogans anti-impérialistes apparaissaient sur les murs de la ville. Les services britanniques accusèrent Abdullah bin Faris, secrétaire du souverain, d’être à l’origine de cette propagande à laquelle ils mirent rapidement fin.
Le cheikh réagira de son côté en adressant une lettre officielle réaffirmant son soutien à l’effort de guerre britannique, accompagnée d’une pétition signée par 48 notables défendant l’honneur de bin Faris. L’incident se solda par la cessation des diffusions et le maintien de l’alliance avec Londres, illustrant la délicate position des États de la Trêve pris entre aspirations locales et équilibres impériaux.
.

De l’Union à la tourmente politique
Lorsque Saqr bin Sultan Al Qasimi (1924-1993) monte sur le trône, au décès de son père en 1951, c’est un fervent nationaliste qui accède au pouvoir. L’émirat ne tarde pas à se couvrir de manifestations anti-britanniques, certainement sous l’influence égyptienne et leurs alliés soviétiques. Son cousin, le Sheikh Khalid bin Mohammed Al Qasimi (1931-1972), organise un coup d’état sanglant en 1965, avec l’appui d’autres membres de la famille royale. Les Britanniques tirent en réalité toutes les ficelles de ce putsch afin de protéger leurs intérêts. Saqr bin Sultan Al Qasimi invité à Dubaï est arrêté, ses gardes désarmés et le souverain envoyé au Caire.
Le 2 décembre 1971 marque un tournant historique : Sharjah signe l’Acte d’Union aux côtés d’Abu Dhabi, Dubaï, Ajman, Oumm al-Qaïwaïn et Fujaïrah pour former les Émirats arabes unis. Ras el-Khaïmah rejoindra la fédération quelques semaines plus tard. Mais l’indépendance ne mit pas fin aux tensions internes. En janvier 1972, l’ancien souverain Saqr bin Sultan Al Qasimi tenta un coup d’État contre le sheikh Khalid bin Mohammed Al Qasimi, récemment rallié à l’Union. L’opération tourna au drame : le cheikh Khalid est assassiné dans la confusion. Son frère, le sheikh Sultan bin Muhammad Al Qasimi (86 ans aujourd’hui) – écrivain et historien reconnu – accéda au pouvoir de cette monarchie absolue.
En juin 1987, une nouvelle tentative de coup d’État, menée le prince Abdulaziz, fut désamorcée grâce à l’intervention du président émirien de l’époque, Zayed ben Sultan Al Nahyane. Profitant de l’absence du souverain en Grande-Bretagne, son frère s’empare du pouvoir avec l’aide de la police. Une fois sur le trône, il annonce que son prédécesseur a naturellement démissionné et qu’il incarne le retour à la tradition face au modernisme tapageur du sheikh Sultan bin Muhammad Al Qasimi. En fond de toile de ce coup d’état, une guerre d’influence entre Abu Dhabi et Dubaî. Les Émirats arabes unis finissent par réagir et forcent le prince Abdulaziz a déposer les armes le 21 juin après 4 jours de règne.
Sultan bin Muhammad Al Qasim conserva le pouvoir, consolidant progressivement la stabilité politique de l’émirat, continuant sa politique de modernité.

Les « Dunes » philatéliques et la construction d’une identité
Avant l’Union, Sharjah s’était fait connaître des philatélistes pour l’émission massive de timbres souvent sans rapport direct avec l’émirat. Ces séries, produites en grande quantité, furent surnommées les « Dunes » et perdirent rapidement leur valeur auprès des collectionneurs, devenant un symbole paradoxal d’une époque de transition économique.
Aujourd’hui, l’émirat couvre 2 900 km² et compte plus de 1,8 million d’habitants. Il comprend la ville de Sharjah ainsi que des enclaves stratégiques telles que Kalba, Khor Fakkan, Dibba Al-Hisn et Al Dhaid. Sous l’autorité du souverain actuel, Sharjah s’est imposé comme le centre culturel des Émirats, misant sur l’éducation, le patrimoine et la recherche historique.
De port perlier convoité à pôle culturel affirmé, Sharjah incarne une trajectoire singulière au sein de la fédération émiratie. Moins flamboyante que ses voisines, moins connue, elle demeure pourtant l’une des clefs de lecture essentielles pour comprendre l’histoire du Golfe : un territoire où la mer, les empires et les dynasties ont façonné, au fil des siècles, un équilibre fragile devenu aujourd’hui stabilité fédérale.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







