Des terres lorraines aux coteaux champenois, des bancs de l’Assemblée aux salons des grands hôtels parisiens, la famille Taittinger incarne une ascension singulière au cœur de l’histoire française. Dynastie politique, économique et viticole, elle a su transformer un héritage régional en emblème mondial du luxe et de l’art de vivre, mêlant ambition, engagement et excellence champenoise.
La famille Taittinger est aujourd’hui synonyme d’élégance, de prestige et de champagne d’exception. Pourtant, ses origines sont modestes et profondément ancrées dans l’histoire économique et sociale de la France. Les premières de cette dynastie en devenir remontent au XVIIe siècle bien que des Taittinger soient notifiés à la cour de l’Empereur Charles Quint, appartenant à la noblesse d’épée.
Après bien des péripéties qui les feront passer par la Hongrie et la Bosnie, c’est en Moselle que les Tettinger, devenus plus tard Taittinger, s’installent. Loin de leur gloire passée, ils sont tisserands, commerçants ou cultivateurs comme Nicolas Tettinger (1722-1809) qui est le fondateur de la maison actuelle. Négociants en vin, les Taittinger quittent la Lorraine pour la région parisienne à la suite de la défaite française de 1871 afin de conserver leur nationalité française -un choix qui préfigure leur détermination à préserver une identité, une appartenance et une tradition.
Mais la véritable métamorphose familiale commence avec Pierre Taittinger (1887-1965), officier et entrepreneur visionnaire qui va mener la famille sur la scène politique française.

Pierre Taittinger, un bonapartiste convaincu
Formé dans le commerce et attiré très tôt par les affaires, Pierre Taittinger connaît des débuts difficiles dans le monde des affaires et de l’industrie. Il est ambitieux, indépendant, s’est révélé piètre étudiant mais fourmille d’idées.
Lieutenant au 20e régiment de chasseurs à cheval, il rencontre Gabrielle Guillet (1893-1924) durant le conflit mondial en 1917. Elle est issue de la bourgeoisie, membre de la Ligue des Patriotes.
Pierre Taittinger est un nationaliste qui puise ses convictions dans la fierté de l’histoire française. Il a une admiration pour Napoléon Bonaparte et se tourne très naturellement vers ce courant en vogue. Il s’engage au sein du mouvement bonapartiste dont il devient en 1912, président de l’Union de la jeunesse plébiscitaire de la Seine. Il réussit à se faire élire député entre 1919 et 1924 sous l’étiquette de l’Action Républicaine et Sociale (ARS), puis L’Union républicaine et démocratique entre 1924 et 1932, celle de la Fédération républicaine jusqu’en 1940 . Il épouse en secondes noces, Anne-Marie Mailly (1887-1986), veuve de guerre et royaliste d’Action française. Un mariage ou sera présente le cinquième prince Joachim Murat, son témoin. Elle va largement influencer son mari qui va créer les Jeunesses patriotes (JP) qui se veulent résolument bonapartistes afin de contrer la montée des forces de gauche et empêcher un éventuel coup d’état des communistes.
En 1925, les J.P. comptent 65000 adhérents après une fusion avec un autre groupe. La formation devient rapidement une rivale des Croix-de-feu et de l’Action française (AF). Elle participe aux émeutes du 6 février 1934, laisse derrière elle deux morts sur le pavé des rues parisiennes. Ses activités qui flirtent avec le fascisme italien, attirent l’attention du gouvernement de Léon Blum qui ne supporte pas de voir ses militants, portant manteau et béret bleu, défiler dans les rues. Le mouvement (devenu entre-temps Parti national populaire) est alors dissout en 1936. Il comptait parmi ses membres des personnalités issues de l’aristocratie (comme le marquis d’Andigné), des royalistes (tel que Roger Saivre, le maréchal Lyautey ou Xavier Vallat) , d’autres qui fourniront des contingents de collaborateurs au régime de Vichy (comme Philippe Henriot)
Parallèlement à ses activités politiques, Pierre Taittinger s’intéresse à la presse ( il va acquérir de nombreux titres qui lui permettent de diffuser ses idées ) à la viticulture champenoise au début du XXᵉ siècle, alors que le secteur traverse une période de restructuration après les grandes crises viticoles. En 1931, il acquiert l’une des plus anciennes maisons de champagne, Forest-Fourneaux, fondée dès 1734 dans la région de Reims – une étape fondatrice qui sera le point de départ du projet familial et de l’édification d’une dynastie viticole.

La fondation d’une Maison et l’émergence d’un style
À partir de 1932, Pierre Taittinger, surnommé « Le Patron », transforme l’entreprise en une marque portant son nom, Champagne Taittinger, symbole d’un nouveau style : l’élégance, la finesse et la légèreté.
C’est au cours de la Première Guerre mondiale qu’il avait repéré le château de la Marquetterie, demeure du XVIIIe siècle, plantée en plein cœur des vignobles champenois, ancienne propriété du philosophe Jacques Cazotte (guillotiné en 1792).
Contrairement aux champagnes plus corsés alors dominants, il mise sur la prédominance du Chardonnay, fruit d’une lecture avant-gardiste des goûts en mutation dans l’après-guerre. Ce choix stylistique, aujourd’hui encore signature de la Maison, lui confère une élégance distinguée, presque musicale, dans l’art de l’assemblage.
Les frères de Pierre -Jean, Claude puis François – rejoignent peu à peu l’aventure, chacun apportant un souffle propre : développement commercial à l’international, conquête des États-Unis dans les années 1950 et diversification stratégique. Ainsi naît le style Taittinger : complexité, précision, finesse, un équilibre subtil entre tradition et audace.
Pierre Taittinger a été également une figure coloniale dans l’entre-deux-guerres bien qu’il n’a aucun lien avec un territoire quelconque de l’Empire français. Elu vice-président de la commission parlementaire de l’Algérie, des colonies et des protectorats (1922-1936), il se rend toutefois à diverses reprises en Afrique. Son inclinaison politique l’incite à voter les pleins pouvoirs au maréchal Pétain qui le décore plus tard de la francisque (1940).
Il se défendra toute sa vie d’avoir collaboré avec les Allemands. Président du Conseiller municipal de Paris, il est arrêté à la Libération et libéré en février 1945. Il restera en politique, maire de Saint-Georges des Coteaux (1919-1937 et 1953-1965) jusqu’à son décès.

Seigneurs de Champagne
Au fil des décennies, la Taittinger Corporation dépasse le cadre du seul vin effervescent. Sous l’impulsion des générations successives, l’empire familial s’étend à l’hôtellerie de luxe (Société du Louvre? dont son fils Guy Taittinger (1918-1978) devient le président), à l’immobilier et à des secteurs divers. Ce mouvement, qui offre à la famille une influence étendue sur le monde du luxe français, culmine dans la création et l’acquisition de fleurons tels que l’Hôtel de Crillon et d’autres établissements de renom comme la cristallerie Baccarat, des chaînes d’hôtels.
Cette stratégie d’expansion n’est pas sans tension : en 2005, face à des pressions financières et à une stratégie jugée trop orientée vers le court terme, la majorité des actionnaires familiaux cède le groupe à un fonds d’investissement américain. Cependant, la vigie familiale ne baisse pas les bras. Sous la direction de Pierre-Emmanuel Taittinger (né en 1953), petit-fils du fondateur, la famille réinvestit tout dans l’essentiel : la Maison Champagne Taittinger. Grâce au soutien du Crédit Agricole et à une mobilisation collective, la Maison est rachetée en 2006, marquant une victoire emblématique pour la préservation d’un héritage familial, gérée en collaboration avec ses enfants : Clovis et Vitalie. Ensemble, ils représentent une nouvelle génération qui sait concilier tradition, audace et exigence qualitative.
La Maison Taittinger ne se contente pas de la Champagne. Avec des initiatives comme Domaine Carneros en Californie et l’implantation pionnière de vignobles en Angleterre, elle illustre un esprit pionnier propre à l’histoire familiale — l’ambition de faire dialoguer terroirs historiques et perspectives nouvelles. En Champagne même, la Maison possède aujourd’hui près de 288 hectares de vignobles répartis sur les meilleurs crus. Grâce à cette diversité de terroirs, chaque cuvée — du brut classique aux plus grandes expressions comme Comtes de Champagne — est l’écho d’un savoir-faire familial transmis et réinventé.

Héritage et responsabilité : une dynastie contemporaine
La famille Taittinger ne se contente pas de produire du champagne ; elle participe activement à la vie et à la reconnaissance de la Champagne comme patrimoine mondial. Aux côtés d’autres acteurs, elle contribue à valoriser son terroir, sa culture et son impact économique, incarnant ce que l’on pourrait dire un « soft power viticole » » français — un héritage vivant autant qu’une marque prestigieuse.
Son nom s’exporte sur tous les champs : culturel (Anne-Claire Taittinger (née en 1949, fille de Jean), administratrice de sociétés et présidente du Groupe Taittinger-Louvre et des cristalleries de Baccarat), patrimonial ou encore politique. Citons Victoria Taittinger, née en 1995, petite-fille de Guy, assistante parlementaire au Parlement de Hong-Kong, Frantz Taittinger (né en 1951 qui a été maire d’Asnières-sur-Seine (1994-1999)), Pierre-Christian Taittinger (1926-2009, frère de Pierre, maire du XVIe arrondissement de 1989 à 2008, secrétaire d’Etat de 1976 à 1977 et sénateur de Paris de 1977 à 1995) ou encore Jean Taittinger (1923-2012, frère de Pierre) qui fut Garde des Sceaux entre 1973 et 1974, président de la Société du Louvre et maire de Reims (1959-1977).
Encore faut-il ne pas oublier l’influent Christophe Rodocanachi-Jacquin de Margerie (1951-2014), président de Total, petit-fils de Pierre Taittinger, poids lourd de la vie économique, voix influente de la politique française, décédé accidentellement en Russie.
La Maison Taittinger, c’est l’histoire d’un nom et d’une famille, dont le sang s’est mélangé à différentes familles de la noblesse française, qui ont su élever un savoir-faire régional au rang d’ambassadeur universel d’un art de vivre français -un héritage effervescent, brillant, à savourer dans la perspective des générations futures qui devront écrire dans ce siècle, le prochain chapitre d’une saga qui reste définitivement française.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







