Poète, soldat et prince sans couronne, Vladimir Pavlovitch Paley incarne la face la plus fragile et la plus méconnue de la Russie impériale finissante. Né du scandale, emporté par la Révolution, son destin éclair illustre l’agonie des Romanov.

À la lisière de la grande Histoire et de l’intime, certains destins royaux demeurent injustement éclipsés. Celui du prince Vladimir Pavlovitch Paley est de ceux-là : une vie brève, marquée par la grâce, la culture et la tragédie, reflet poignant d’un empire à l’agonie.

Redécouvrir Vladimir Paley, c’est rendre justice à une figure sensible et brillante, longtemps reléguée dans les marges de la mémoire impériale.

Le Grand-duc Paul Alexandrovitch de Russie @wikicommons

Un prince né du scandale impérial

Bien avant sa naissance, le prince Vladimir Pavlovitch Paley est marqué par les affres d’un destin écrit en lettres de sang. Sixième fils du tsar Alexandre II, le grand-duc Paul Alexandrovitch de Russie (1860-1919) est marié à la princesse Alexandra de Grèce. Il est déjà le père d’une petite fille. Le mariage est heureux ; le grand-duc Paul est un officier militaire,  l’un des rares Romanov à ne pas se mêler de politique. En 1891, alors qu’elle est enceinte de leur second enfant, Alexandra de Grèce chute après avoir sauté sur un bateau amarré sur les rives de la Moskova. L’incident provoque prématurément la naissance du futur grand-duc Dimitri, dont le nom sera plus tard associé au complot mis en place pour se débarrasser du moine Raspoutine en 1916, le coma mortel de la princesse.

Une fois le traumatisme passé, il surmonte le décès en reprenant près de lui ses deux premiers enfants, sans pour autant leur montrer trop d’affection, comme il est d’usage dans la famille impériale. Le grand-duc Paul n’est pas un homme à rester sans compagnie féminine. « L’oncle Paul, le grand-duc Paul Alexandrovitch, était le plus bienveillant des quatre oncles du tsar, quoique quelque peu arrogant – un trait qu’il tenait de son frère Sergueï, grâce à leur grande proximité. Il dansait bien, plaisait aux femmes et avait une allure remarquable dans son dolman vert foncé à galons d’argent, sa culotte cramoisie et ses bottes de hussard (…) », écrit d’ailleurs à son sujet le grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch.

Deux ans plus tard, Paul jette son dévolu sur Olga Karnovitch, déjà mariée à un autre officier, Erich Augustinovitch von Pistohlkors (1853-1935), avec lequel elle a déjà eu quatre enfants. Le grand-duc s’est consolé chez ce couple, est tombé amoureux de cette fille de médecin de la cour dont il apprécie l’élégance et l’esprit vif. Ils vont former un couple à trois en parfaite connaissance de cause tant que les apparences sont sauves. Cette histoire d’amour, qu’Olga Karnovitch assume parfaitement, ne tarde finalement pas à se solder par un divorce en 1902.

Le scandale éclate, d’autant que Paul et Olga ont eu entretemps Vladimir Pavlovitch, né le 28 décembre 1896 à Saint-Pétersbourg (9 janvier 1897 selon le calendrier grégorien). Le tsar Nicolas II lui refuse toute autorisation de remariage ; la tsarine Alexandra est outrée par un tel comportement et demande que le prince soit puni en conséquence. Les amants quittent précipitamment la Russie pour la France avec Vladimir dans leurs bras. Paul épouse Olga à Livourne en 1902. Peu de témoins : la noce est célébrée quasiment en cachette. Ils ne reviendront pas en Russie et s’installent à Boulogne-sur-Seine, où ils se font construire un hôtel particulier. En 1904, grâce au prince-régent de Bavière, Olga obtient le titre transmissible de comtesse de Hohenfelsen.

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Le prince Vladimir Paley @wikicommons

L’exil doré et l’éveil d’une âme poétique

C’est dans cette ambiance pesante que va évoluer le jeune Vladimir. La famille va s’agrandir avec la naissance d’Irina en 1903 et celle de Natalia en 1905. La Côte d’Azur sera l’un de leurs terrains de jeu. Les parents offrent à la fratrie un environnement cultivé, marqué par la musique, la littérature et les arts. Très tôt, Vladimir manifeste une sensibilité aiguë et un tempérament introspectif. Son adolescence confirme ces dispositions. Il reçoit une éducation privée d’excellence, encadrée par des précepteurs russes et français, et fréquente des établissements renommés. Il maîtrise parfaitement le russe et le français, possède de solides connaissances en allemand et en anglais, et obtient des diplômes correspondant à l’enseignement secondaire supérieur de l’époque. Passionné de poésie, de philosophie et de musique, il compose très jeune des poèmes d’une étonnante maturité (comme ceux intitulés AgonieLes gouttes de pluieIndifférenceLe Vieil Âge), influencés par le symbolisme russe et la spiritualité orthodoxe.

En 1913, Nicolas II finit par accorder son pardon et autorise toute la famille du Grand-duc Paul à revenir en Russie. Il reçoit même le grade de général de cavalerie. On donne également le titre de princesse Paley à son épouse, avec le prédicat d’altesse sérénissime. Bien qu’exclu des responsabilités officielles réservées aux Grands-ducs, Vladimir mène un parcours royal discret mais réel. Il accompagne parfois son père lors de réceptions, de cérémonies religieuses ou d’événements mondains, et participe à des œuvres caritatives, notamment en faveur des blessés durant la Première Guerre mondiale. Sa position marginale à la cour, due à la nature de sa naissance, nourrit chez lui une lucidité précoce sur les rigidités et les fragilités du système impérial.

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Le prince Vladimir Paley en tenue militaire

La guerre, la chute de la monarchie

Leur bonheur sera de courte durée. La Première Guerre mondiale va venir perturber leur vie tranquille et leurs séjours au bord de la Baltique, que Paul apprécie particulièrement. Vladimir Paley est à son tour mobilisé.

Son père, désireux qu’il respecte la tradition, le fait entrer au Corps des Pages de la capitale impériale. Il est donc incorporé dans un régiment de hussards. Prince « attentif, affectueux et doux », comme le qualifie la princesse Irina (avec laquelle il partage une profonde complicité), le jeune homme se transforme au contact des combats et démontre sa bravoure. Il obtient même le grade de lieutenant. Parmi ses coreligionnaires, on apprécie cette « silhouette majestueuse, de beaux yeux pensifs, une simplicité enfantine et une rare politesse [qui] lui valurent immédiatement l’amour et le respect de ceux qui l’entouraient ». C’est aussi un témoin de l’horreur d’un conflit et de la montée du mécontentement populaire. Il poursuit ses écrits entre deux affrontements. Une œuvre intitulée Volodia (qui sera aussi son surnom), mêlant l’amour, la nature, la mythologie, la musique, le nationalisme, sa famille et la guerre, est rédigée en trois ans.

Au palais royal, Olga reste proche de la tsarine en dépit de l’aversion que celle-ci a pour la princesse Paley. Elle lui sera d’une aide précieuse tout au long de cette guerre dont on ressent les bouleversements à venir. Paul presse Nicolas II d’adopter la monarchie constitutionnelle. Les rapports sont alarmants : les régiments se mutinent les uns après les autres. En février 1917, toute la ville de Petrograd (ancien nom de Saint-Pétersbourg) est plongée dans le chaos. Vladimir Paley tente d’ignorer la situation en se plongeant dans l’écriture, avant d’être rapidement rattrapé par les événements qui se succèdent. Il pressent que les temps de joie sont passés. À la Grande-duchesse Maria, qui lui demande d’écrire moins vite afin de s’améliorer, « Volodia » répond avec un brin de mélancolie : « Tous mes poèmes actuels me semblent achevés ; les corriger ne ferait que les altérer, en violer la pureté. Je dois écrire. Lorsque j’aurai atteint l’âge de 21 ans, je n’écrirai plus. Tout ce qui est en moi, je dois maintenant l’exprimer ; après, il sera trop tard. ».

Renvoyé de l’armée à la chute de la monarchie en mars 1917, il est assigné à résidence. Il ne rejoint pas les Russes blancs qui tentent encore de renverser la situation en faveur des Romanov. Un an plus tard, toute sa famille est convoquée devant les représentants de la Tchéka. Les victoires des monarchistes ont crispé les bolcheviks. « Vous signerez un document déclarant que vous ne considérez plus Paul Alexandrovitch (alors alité) comme votre père, et vous serez immédiatement libre ; sinon, vous devrez signer un autre document, et cela signifiera l’exil », lui ordonne la police de Lénine. Refus net du prince, qui est arrêté et envoyé en exil intérieur avec d’autres membres de la maison impériale.

Vladimir Paley va faire face à son destin avec un courage qui force l’admiration. En avril suivant, il est acheminé à Ekaterinbourg, ville qui n’allait pas tarder à devenir célèbre et associée pour le siècle à venir aux Romanov. Il retrouve la grande-duchesse Élisabeth, veuve du grand-duc Serge, assassiné dans un attentat. « Le destin aura fait que tante Ella et Volodia passèrent ensemble les derniers jours de leur vie sur cette terre, qu’ils sont devenus très proches et apprirent à s’apprécier l’un l’autre », écrira dans ses mémoires la grande-duchesse Maria. Encore quelques lettres témoignent des humiliations subies au quotidien ; la correspondance avec le reste de sa famille est finalement interdite le mois suivant.

La princesse Paley, Natalia et Irina Paley ( gauche à droite) @wikicommons

Le martyre d’un Romanov oublié

Le 18 juillet 1918, les Romanov sont amenés à Alapaïevsk. Vladimir Paley a les yeux bandés. On le place sur une planche qui surplombe le vide. Il est jeté vivant dans le trou avec les autres membres de la famille impériale qui l’accompagne. Selon diverses versions, sans que l’on soit capable de savoir si le prince Paley est déjà décédé ou non, les communistes jettent des grenades et des bouts de bois dans la fosse afin d’achever les agonisants. Personne ne peut dire qui a ordonné cette exécution des Romanov. Lorsque les monarchistes s’emparent de la ville, ils retrouvent les corps, mis dans des cercueils, transportés à Irkoutsk avant d’être acheminés dans la chapelle russe de Pékin. La mission ayant été détruite par la suite, les corps reposent désormais sous… un terrain de golf.

Après avoir tenté de sauver son mari arrêté en août 1918, c’est en veuve que la princesse Paley réussit à se réfugier en France où elle y termine sa vie en 1929, âgée de 63 ans. Paul Alexandrovicth est exécuté sur sa civière le 29 janvier 1919. Irina (décédée en 1990) épouse le prince Fiodor Alexandrovitch de Russie. avec lequel elle aura le prince Michel (1924-2008), célèbre résistant.  Natalia, disparue en 1981, fut une mannequin et actrice reconnue, amante de l’écrivain Jean Cocteau,

Le 8 juin 2009, le gouvernement russe a réhabilité le prince Paley à titre posthume.

Prince sans trône, poète sans postérité immédiate, Vladimir Pavlovitch Paley est devenu un prince oublié de l’Histoire parce qu’il n’a exercé ni pouvoir ni influence politique. Le rappel de son destin redonne visage à l’une des figures les plus touchantes de la Russie impériale, symbole d’une noblesse d’âme éclipsée par le fracas des révolutions.

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