Née des grands espaces de la conquête de l’Ouest, la dynastie Hearst incarne l’une des plus spectaculaires réussites américaines. À la croisée de l’argent, du pouvoir et de l’imaginaire collectif, cette saga familiale raconte comment une fortune minière s’est muée en empire médiatique, puis en autorité culturelle, accompagnant l’émergence des États-Unis comme puissance mondiale.

C’est une dynastie qui occupe une place singulière dans l’histoire américaine. Elle ne repose pas sur une longue lignée aristocratique. Au contraire, elle est le fruit d’une alchimie typiquement moderne qui consiste en la transformation d’un capital originellement économique en pouvoir médiatique, puis du pouvoir médiatique en autorité culturelle.

Avec les Hearst, l’Amérique apprend à se raconter : leur ascension accompagne la construction d’une puissance américaine avide de symboles, de mythes et de grandeur civilisationnelle.

George Hearst @wikicommons

Aux origines de la dynastie Hearst : la conquête de l’Ouest 

La dynastie Hearst trouve ses racines dans l’Amérique de la conquête de l’Ouest.  Georges Hearst (1820-1891), patriarche fondateur de cette dynastie entrepreneuriale, est issu de la classe moyenne américaine. Sa famille est originaire de l’Irlande protestante, débarquée dans les colonies d’Amérique au cours du XVIIIe siècle. Cadet d’une fratrie de trois enfants (deux garçons et une fille), il grandit dans une cabane en rondins sur la ferme familiale, entouré par un père, exploitant de petits fermes (toutes hypothéquées), la bienveillance de sa mère.

George Hearst va évoluer à une époque où l’instruction publique n’était pas encore largement répandue dans le Missouri, ce qui explique son enseignement primaire irrégulier et fragmenté. Passionné par l’exploitation minière, il combla les lacunes de sa scolarité en observant le fonctionnement des mines locales, en lisant des ouvrages sur les minéraux appartenant à son médecin de famille, Silas Reed, et en pratiquant l’extraction minière pendant son temps libre devenu un emploi à plein temps au décès de son père. La découverte de l’or devient rapidement le sujet des tablées familiales. Georges Hearst est prudent, il vérifie les informations, les regroupent, les trient, prend une décision qui va changer son destin : celle de partir exploiter une mine d’or en Californie.

Avec son groupe, il tente d’abord l’exploitation alluvionnaire près de Sutter’s Mill, sur l’American River. Après un hiver rigoureux et des résultats peu concluants, tous s’installèrent à Grass Valley en 1851, à la suite de la découverte d’un nouveau filon. Hearst se consacra alors à la prospection et au commerce de quartz. Près de dix ans après, il était devenu un respectable prospecteur, gérant parallèlement d’un magasin général, une exploitation minière, un élevage et une ferme agricole dans le comté de Nevada. Georges Hearst devient progressivement l’investisseur phare des trois plus grandes aventures minières de l’histoire des États-Unis.

Tout d’abord, en 1859, il fait partie des six premiers actionnaires de l’Ophir Mine, qui exploite à partir de 1860 le plus important gisement d’argent des États-Unis à l’époque situé au Nevada. Georges Hearst devient millionnaire. Premier actionnaire de la société Homestake Mining, société établie pour l’exploitation du plus grand gisement d’or de l’histoire de la conquête de l’Ouest, au moment de la ruée vers l’or dans les Black Hills, il investit finalement dans l’Anaconda Copper Company fondée en 1881. Une entreprise qui va rapidement devenir la première productrice de cuivre au monde. Hearst en prend alors la direction de l’entreprise et s’impose comme modèle de réussite en tant que self-made man.

Sur les conseils de son fils William Randolph Hearst, ce magnat des gisements rachète en 1880 le journal The San Francisco Examiner dans lequel il réinvestit les profits de son empire minier. Le journal constitue ainsi le premier titre de l’empire de presse de la dynastie Hearst. Georges Hearst atteint le paroxysme de sa carrière en devenant sénateur des États-Unis d’Amérique entre 1886 et 1891, incarnant la méritocratie industrielle de la classe bourgeoise américaine au XIXe siècle.

William Randolph Hearst @wikicommons

William Randolph Hearst, un héritier

Lorsque son fils William Randolph Hearst lui succède, sa tâche n’est pas aisée. Le patriarche de la dynastie a été un immense modèle pour lui. Sa mère, elle-même, une épaule de chaque instant. Institutrice, puis une philanthrope, et enfin une militante active pour les droits de la femme et de la famille, Phoebe Hearst (1842-1919) inspire son aîné dans son goût de l’art et de l’engagement public.

Lui est né en 1863 à San Francisco. Il s’impose à la fin du XIXe siècle comme la figure majeure du capitalisme médiatique américain. Héritier de la fortune minière de son père, il transforme le San Francisco Examiner en laboratoire d’un journalisme de masse. Dès 1887, il en fait, selon ses propres termes, le « souverain des quotidiens ». Le journal obtient un grand succès en raison du prestige de ses journalistes et de la qualité du matériel de production du journal. Le journal est précurseur du journalisme d’investigation.

En 1895, William Randolph Hearst achète le journal New York Morning Journal. Il engage les célèbres écrivains Stephen Crane et Julian Hawthorne, ainsi que l’inventeur des bandes dessinées en couleurs Richard F.Outcault. Hearst inaugure l’ère du comic strip, et fonde les funnies, des suppléments tout en couleur aux journaux du dimanche (jamais à court d’idées, William Randolph Hearst fonde en 1915 le King Features Syndicate qui va proposer nombre des auteurs favoris de comic strip et de bande dessinée de la Hearst Corporation).

C’est un magnat des journaux qui a le sens des affaires. En 1913, William Randolph Hearst vend son journal, le New York Journal-American, à un cent, ce qui le diffuse massivement.  Tant et si bien que sept ans plus tard, il possède une immense chaîne de journaux et de périodiques, comprenant notamment le Chicago Examiner, le Boston American, ainsi que les réputés magazines féminins Cosmopolitan et Harper’s Bazaar. Il fonde également sa propre agence de presse l’International News Service (1909).

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Marion Davies @wikicommons

Un esthète et ses mystères

William Randolph Hearst est un sybarite passionné. Esthète convaincu, il voue aussi un culte au beau et à l’art du raffinement. Enfin, il est un ardent hédoniste, s’offrant des plaisirs toujours plus délicats.  Il fait construire entre 1919 et 1947 par l’architecte Julia Morgan sa demeure, son splendide Hearst Castle. Cette villa gigantesque est absolument sublime. C’est le lieu de tournage choisi pour le fameux clip G.U.Y de la chanteuse Lady Gaga en 2014. Ce paradis des délices est situé sur une colline surplombant la ville de Los Angeles en Californie.

Hommage à la culture gréco-latine, mais aussi à la civilisation européenne, le domaine somptueux de William Randolph Hearst est précisément situé à San Simeon. Le palais est évoqué sous le nom mythique de Xanadu dans le film épique Citizen Kane, réalisé par Orson Welles en 1941, grandement inspiré par la vie de cet excentrique dandy.  Hearst organise de somptueuses réceptions au sein de son Hearst Castle, ses invités de marque étant autant éblouis par la majestueuse et antique piscine de Neptune que par le cabinet gothique qui nous fait tout droit voyager outre-Atlantique.

Le palais principal est nommé Casa Grande, et l’ensemble du domaine  surnommé « La Colline enchantée », en espagnol la « Cuesta Encantada ». Ces choix sémantiques témoignent du romantisme de William Randolph Hearst, qui décore son palais selon les styles néoclassique et romantique de son temps. Ce palais renforce l’immense attraction que William Randolph Hearst exerce auprès des femmes, notamment auprès de sa maîtresse, la ravissante actrice Marion Davies (1897-1961) dont il prend le contrôle de sa carrière cinématographique. Une relation passionnée, dévorante qui entraînera Marion Davies dans les volutes de l’alcool, malheureuse de voir une carrière prendre fin et de n’être que la femme en second de l’entrepreneur qui la loge pourtant au château après son divorce (1924).

Le duo forme alors l’un des couples le plus chic d’Hollywood où l’argent se mélange avec le talent, avec son lot de scandales : mort suspecte (celle du scénariste et producteur Thomas Harper Ince sur le yacht Hearst , présumé amant de Marion Davies, elle-même maitresse supposée de Charlie Chaplin), une fille mystérieuse  (Patricia Lake, nièce de Marion Davies, pourrait être en réalité le fruit de son amour avec William Randolph et qui confirmera la rumeur sur son lit de mort en 1993) , un choix politique très critiqué (Hearst appartenait à l’aile gauche du mouvement progressiste démocrate, défendant la classe ouvrière (qui achetait ses journaux) et dénonçant les riches et les puissants (qui méprisaient ses éditoriaux), avant de se rapprocher du président Franklin Delano Roosevelt (avec lequel il finit par rompre, l’accusant de faire de la politique digne de l’Union Soviétique). Il afficha même une certaine fascination pour la réussite économique du nazisme tout en critiquant cette « furie sauvage » mise en place contre les juifs.

Georges, William et Patti Hearst @wikicommons

Les dernière générations Hearst se conjuguent au masculin comme au féminin

De son mariage avec Millicent Veronica Hearst (1882-1974), de 20 ans sa cadette, le couple eut cinq fils :

  • George Randolph Hearst (1904-1972) : vice-président du groupe Hearst
  • William Randolph Hearst Jr. (1908-1993) : rédacteur en chef des journaux Hearst après la mort de son père en 1951, remporta le prix Pulitzer pour son interview du premier ministre soviétique Nikita Khrouchtchev et les commentaires qui y étaient associés en 1955. Son fils William Randolph Hearst III (né en 1949) dirigera la compagnie familiale jusqu’en 1976 avant de continuer de prendre la tête d’autres magazines reconnus comme Outsider. Il est toujours aujourd’hui à la tête de la Hearst Television, Inc.
  • John Randolph Hearst (1909-1958) : Considéré comme le plus doué en matière de direction parmi les fils de William Randolph Hearst, il meurt d’une crise cardiaque à l’âge de 49 ans, alors qu’il se trouvait dans les îles Vierges.
  • Les jumeaux Randolph Apperson Hearst (1915-2000) et David Whitmire (né Elbert Willson) Hearst (1915-1986).

Les femmes de la famille ne sont pas en reste. Elles vont considérablement marquer l’histoire de cette famille qui continue de faire les manchettes des journaux people par leur fortune, Patricia Hearst, surnommée Patty par ses contemporains, est la fille de Randolph Apperson Hearst. Actrice à ses heures perdues, elle est enlevée en 1974 alors qu’elle a 19 ans par une organisation terroriste d’extrême-gauche, l’Armée de Libération symbionaise.  Plus ou moins sous emprise, elle participe aux braquages menés par le groupe avant d’être arrêtée en 1975. Reconnue coupable de vol de banque et condamnée à 35 ans de prison un an plus tard, sa peine sera réduite par la suite à sept ans, commuée par le président Jimmy Carter, avant d’être définitivement graciée par le président Bill Clinton. Par la suite, elle jouera dans plusieurs longs métrages du réalisateur John Waters, notamment dans ceux de Cry-Baby (1990), Serial Mom (1994), Pecker (1998), Cecil B. DeMented (2000) et A Dirty Shame (2004).

Enfin, la dernière figure marquante de la dynastie Hearst est Lydia Hearst-Shaw (41 ans). Mannequin pour Vogue, Prada et Louis Vuitton et actrice ayant eu peu de succès (elle a été vue entre autres dans la série Gossip Girl), elle est renommée pour son éclatante beauté au sein du monde du strass et des pailletés

La famille Hearst ne se résume pas à une flamboyance d’un autre âge ni à l’excès d’un empire médiatique révolu. Elle incarne l’instant où le pouvoir de l’information devient un levier de domination, capable de façonner l’opinion, d’influencer la politique et d’imposer une vision du monde. Elevée au rang de dynastie, tout au long de deux siècles et à travers son histoire, elle démontre encore aujourd’hui que, dans l’Amérique naissante des grandes puissances, la presse n’a pas été seulement un contre-pouvoir, mais bel et bien un instrument de souveraineté.

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