Dans la mémoire française, certains noms résonnent comme des survivances de l’Histoire. Murat est de ceux-là. Il évoque aussitôt le panache, la charge héroïque, l’épopée impériale et la fidélité à Napoléon. Portrait de Joachim Murat, sixième prince de sa Maison, dont la figure reste indissociable de la IIIe République.

Joachim Napoléon Michel Murat, sixième prince à porter le nom de cette prestigieuse famille, incarna au XXᵉ siècle cette continuité singulière entre la légende impériale et la vie politique républicaine. Officier valeureux, élu de la Nation, chef d’une maison princière prestigieuse, il fut l’un de ces personnages où le passé ne s’efface jamais complètement derrière le présent.

Joachim Murat, 5e prince @wikicommons

Un nom en héritage

Petit-fils du maréchal Joachim Murat, roi de Naples et beau-frère de Napoléon Ier, le prince Murat porte déjà un héritage lourd de symboles à sa naissance à Paris, le 6 août 1885. Dans sa lignée, c’est une constance. À une exception près, tous les aînés portent le même prénom que le fondateur de cette dynastie, figure flamboyante de l’Empire, cavalier légendaire à la bravoure presque théâtrale, qui a durablement inscrit son héroïsme dans la conscience nationale.

Si l’Empire a disparu, le souvenir de ses hommes demeurait vivace, nourrissant une mémoire politique et affective transmise de génération en génération. Être Murat, au tournant du XXᵉ siècle, ce n’était pas seulement relever d’une généalogie illustre : c’était incarner une fidélité à une certaine idée de la France, à la fois populaire, autoritaire et profondément nationale. C’est dans cette atmosphère qu’il va grandir, fils du prince Joachim Murat (1856-1932) et de Marie Cécile Micaëla Ney d’Elchingen (1867-1960), descendant du Maréchal Ney, autre figure célèbre de l’histoire du Premier Empire.

Joachim Murat, 6e prince à Rouen en 1922@wikicommons

Héros de la Première Guerre mondiale

Bonapartiste convaincu, le cinquième prince Murat est impliqué en politique. Il est le représentant du prince Victor Napoléon V, prétendant au trône impérial de France. Il ne cache pas sa volonté de remettre le mouvement bonapartiste, quelque peu moribond, sur les rails de la politique française. Cette force de caractère, le sens du devoir vont profondément imprégner son fils Joachim qui se destine à la carrière militaire. Lieutenant de cavalerie en 1914, ce dernier est plongé dans l’épreuve fondatrice de la Grande Guerre. À Verdun, où il commande le fort des Sartelles, sa conduite exemplaire lui vaut la croix de guerre avec trois citations.

Dans cet enfer de boue et d’acier, il s’inscrit dans la lignée des Murat soldats, renouant, dans un contexte tragiquement moderne, avec l’idéal de courage et de devoir hérité de l’Empire. Parfait anglophone, il est également nommé interprète officiel auprès du quartier général du Royal Flying Corps à Saint-Omer entre août 1914 et novembre 1915, fonction stratégique à une époque où la coopération interalliée devient essentielle.

Généalogie de la Maison royale Murat

Un prince engagé en politique

Après la guerre, le prince Joachim Murat entre en politique, fidèle à une tradition bonapartiste où l’engagement public est conçu comme un prolongement du service militaire. Le 16 novembre 1919, il est élu député du Lot (avec 48% des voix sous la Liste républicaine de Défense agricole et économique), à Labastide-Murat, commune qui porte déjà son nom, témoignage silencieux de l’empreinte laissée par sa famille dans cette partie de la France. La campagne électorale est rude, marquée par une opposition virulente face à Malvy, figure radicale locale et ancêtre d’un futur président de région, André, qui occupa ce poste entre 1998 et 2015. La violence des échanges, jusqu’aux coups de canne évoqués dans les rues de Cahors, témoigne de la passion politique de l’époque et de la charge émotionnelle que suscite encore le nom de Murat.

À la Chambre des députés, Joachim Murat se montre actif et éclectique. Il siège à la commission d’Alsace-Lorraine, enjeu majeur de l’après-guerre, mais aussi à celles de l’Algérie, des colonies et des protectorats, de la marine marchande, des douanes et des conventions commerciales. Ces engagements traduisent une vision large de la France, à la fois métropolitaine, impériale et maritime, fidèle à l’idée d’une nation forte et souveraine. Bien qu’il siège sous une étiquette de non-inscrit d’un parti, Joachim Murat n’en est pas moins aussi un fervent bonapartiste.

Le prince Joachim Murat veut aller vite ; Victor Napoléon le freine, s’éloigne de ses partisans. Les Murat s’agacent de cette position du prétendant éloigné par la loi d’exil. C’est eux qui assurent la représentation de la maison impériale en France. « Il ne faudrait pas que vous restiez trop longtemps dans l’ombre, le peuple cherche un chef et il en a besoin. […] J’attendais que tous vos amis politiques vous disent la même chose pour vous convaincre de la nécessité d’une action. », lui écrit le prince Murat dans une lettre. Avec ses frères, Paul et Alexandre, ils fondent parallèlement la Ligue d’Action républicaine révisionniste, qui rassemblent tous les mécontents de l’Appel au Peuple, irrités par le manque d’action du prince Napoléon. Ce sera un succès limité.

Dans l’entre-deux-guerres, va naître l’Appel au Peuple (AAP) qui rassemble ceux qui voient dans l’héritage napoléonien une réponse à l’instabilité parlementaire de la Troisième République (1923). Il s’inscrit direct du bonapartisme du XIXᵉ siècle, ce courant politique défend une conception césarienne et populaire du pouvoir : un exécutif fort, légitimé directement par le suffrage universel, au-dessus des partis. Cependant, rien n’indique cependant que le prince Murat, père comme fils, ait adhéré aux principes républicains. Il n’existe aucune déclaration en ce sens si ce n’est une lettre écrite à sa mère : « La France nous demande de travailler pour elle d’adhérer loyalement au gouvernement qu’elle a choisi, je le fais. », laissant penser qu’il s’est juste adapté au temps de son époque. La politique est versatile et ce manque de reconnaissance des institutions en place va considérablement nuire à Joachim Murat.

Le gouvernement Poincaré donne des ordres pour que le prince ne soit pas soutenu, craignant une montée en puissance du prince. Battu en 1924 (tout comme son père), Joachim Murat ne briguera plus de mandat parlementaire, sans pour autant se retirer de la vie politique.

L'Appel au Peuple et le Parti bonapartiste @BNF

Président du Parti bonapartiste

À la mort de son père, Joachim Murat en prend la direction de l’Appel au Peuple et devient le représentant du prince Louis Napoléon en France. Présent à tous les rendez-vous militants, il incarne une fidélité inlassable à la cause impériale, non comme une nostalgie figée, mais comme une tradition politique vivante. Il met toute son ardeur dans les élections de 1928 avec un résultat décevant. À peine 5 députés élus, quatre de moins que dans la précédente législature. Joachim Murat décide de prendre la présidence du Parti bonapartiste, qui « met l’accent sur l’héritage monarchique du bonapartisme, issu des deux empires », scission de l’Appel au Peuple dans lequel il ne se reconnaît plus.

Son mouvement va participer aux émeutes du 6 février 1934. Tout ce que la France compte de partis, cercles, associations nationalistes entend manifester pour dénoncer la corruption de l’establishment après les révélations de l’affaire Stavisky. La situation va rapidement s’envenimer. Dans les rues de Paris, le prince Murat retrouve l’ardeur de son ancêtre se bat contre Robert Salomon, journaliste du Jour. La manifestation est un échec. De son côté, l’AAP va prendre un tournant radical. Pour la majorité du prince Louis Napoléon (21 ans en 1935), le prince Joachim Murat rappelle que « c’est par la confiance d’un guide fort et sûr qu’un pays trouve et garde sa foi dans son avenir ». Le message est clair. Le prince impérial doit être actif autant que ses cousins s’il souhaite pérenniser la tradition impériale. Louis Napoléon l’entend, met en place un comité qui le représentera et dont Joachim Murat fera partie. Les tensions entre le général Koechlin-Schwartz, qui dirige désormais l’Appel au Peuple, et le prince Joachim Murat finissent par éclater au grand jour. Le premier reproche au second son style de vie et le mutisme dans lequel il s’est réfugié depuis quelque temps.

La maladie va éloigner le prince Murat des affaires politiques. Sa disparition, le 11 mai 1938, suscitera une émotion profonde dans les milieux bonapartistes, marquant aussi la fin progressive de l’AAP qui sera dissoute peu de temps avant l’invasion de la France par l’Allemagne (1940).

Sur le plan personnel, Joachim Murat a épousé Louise Amélie Marie Plantié, issue d’une grande famille administrative de la Troisième République, fille d’un préfet et petite-fille de sénateur. De cette union, naissent deux enfants, dont Joachim Murat, 7ᵉ prince Murat, tombé tragiquement en 1944 au combat, et Caroline Murat, dont les lignées continuent de faire briller leur nom dans le ciel napoléonien et politique de la France.

Prince sans trône, député sans parti de masse, Joachim Murat est une figure rare du XXᵉ siècle français : un héritier d’Empire engagé dans la République, fidèle à une tradition politique minoritaire, mais profondément enracinée dans l’histoire nationale. À travers lui, le nom de Murat continua d’évoquer non seulement la gloire passée, mais aussi une certaine idée du service, de l’honneur et du lien direct entre le peuple et l’État.

Un nom, qui bien après la chute des Aigles, dont il fut l’ombre, n’avait pas cessé de parler à la France.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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