Entre l’absolutisme monarchique et la République naissante, les Monarchiens défendirent une troisième voie : celle d’une monarchie constitutionnelle inspirée du modèle britannique. Réformateurs de 1789, ils tentèrent de concilier liberté politique et autorité royale, avant d’être emportés par la radicalisation révolutionnaire.
Ils furent les premiers révolutionnaires à comprendre que la chute de l’absolutisme ne signifiait pas nécessairement la disparition de la monarchie. Entre 1789 et 1791, les Monarchiens tentèrent d’imposer en France un modèle politique inédit : une monarchie constitutionnelle inspirée de l’Angleterre, où la liberté des citoyens aurait coexisté avec une autorité royale forte.
Trop modérés pour les révolutionnaires les plus radicaux, trop réformateurs pour les défenseurs de l’Ancien Régime, ils furent emportés par la dynamique révolutionnaire qu’ils avaient pourtant contribué à mettre en marche.

1789 : Un troisième courant, les monarchiens
Lorsque Louis XVI convoque les États généraux en mai 1789, la grande majorité des députés n’imagine pas encore que cet événement va dessiner la fin de la monarchie. Le royaume de France est certes confronté à une crise profonde : dette financière, inégalités fiscales, mécontentement populaire et contestation croissante des privilèges.
Contrairement à l’idée reçue et distillée dans les manuels d’histoire, bien qu’il représente le troisième ordre parlementaire après la noblesse et le clergé, principalement composé de paysans, d’artisans, de commerçants, d’ouvriers, de bourgeois ou de personnes issues des professions libérales, le Tiers état n’est pas en faveur de la fin de la monarchie. En réalité, il soutient la régénération du royaume, qui serait ponctuée de réformes significatives comme la fin de l’arbitraire royal et l’établissement de garanties juridiques.
C’est dans cet espace politique qu’apparaît le courant monarchien inspiré par la Grande-Bretagne. Depuis la révolution anglaise de 1688, l’institution royale anglaise fonctionne selon un équilibre entre la Couronne et le Parlement. Le roi règne mais ne gouverne pas seul ; les représentants de la nation participent à l’élaboration des lois. Une troisième voie intermédiaire pour certains élus qui permettrait de sauvegarder l’essence même de la monarchie tout en concédant les changements attendus par le peuple.

Une monarchie constitutionnelle pour sauver Louis XVI
Un projet constitutionnel qui repose sur plusieurs principes et quelques nuances.
En effet, pour les Monarchiens, la mise en place de ce type de monarchie ne passerait pas sans la sauvegarde de quelques regalia. Selon eux, le roi Louis XVI doit encore conserver certains pouvoirs comme nommer les ministres, diriger la politique extérieure, disposer d’une autorité administrative et pouvoir empêcher certaines décisions dangereuses avec un droit de veto.
Les Monarchiens considèrent qu’un roi privé de moyens d’action deviendrait un simple exécutant des décisions parlementaires, créant un déséquilibre dangereux.
Dans la foulée, ils souhaitent créer une chambre basse élue représentant la nation et une chambre haute composée de personnalités expérimentées, comparable à la Chambre des Lords. Cette seconde chambre aurait pour fonction de modérer les passions politiques et d’éviter qu’une majorité momentanée puisse bouleverser les institutions.
Mais cette idée est très mal accueillie dans une France marquée par le souvenir des privilèges aristocratiques. Tant parmi la noblesse qui entrevoit la fin de ses propres pouvoirs et son influence comme pour beaucoup de révolutionnaires qui voient dans ce projet, une tentative de restaurer une noblesse politique capable de leur couper l’herbe sous le pied. Les Monarchiens ne le cachent pas: ils veulent sauver l’institution tout en prenant acte des demandes du peuple.

Les grandes figures du mouvement monarchien
L’histoire n’a pas retenu leurs noms. Pourtant, ils restent pourtant des figures centrales de ce chapitre de la Révolution française.
Jean-Joseph Mounier est la figure centrale des Monarchiens. Né en 1758 dans le Dauphiné, avocat de formation, il devient député du tiers état aux États généraux. Il joue un rôle majeur dans les premiers bouleversements révolutionnaires.
Le 20 juin 1789, il participe à la rédaction du Serment du Jeu de Paume, acte fondateur par lequel les députés jurent de ne pas se séparer avant d’avoir donné une Constitution à la France. Mais, il n’imagine pas une révolution illimitée. Son objectif est d’établir une monarchie représentative stable. Il participe également aux débats sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, mais souhaite que les libertés proclamées soient accompagnées d’institutions solides.
La radicalisation du mouvement révolutionnaire qui suit la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, inquiète profondément ce réformateur. C’est encore à lui que l’on doit le préambule du texte qui va abolir les privilèges dans la nuit du 4 août. Une proposition de loi que l’on doit au vicomte Louis Marie Antoine de Noailles (1756-1804). A ce titre, Jean-Joseph Mounier défend le droit à la propriété pour tous. Rapidement déçu par l’évolution des événements, notamment après les journées des 5 et 6 octobre 1789 qui voient le peuple parisien marcher sur Versailles et ramener la famille royale aux Tuileries, il quitte la France et émigre. Il avait prié le roi de résister sans que le souverain ne le suive.
Son départ symbolisera l’échec précoce de la voie monarchienne. Son destin suivra celui de la France. Sous le Premier Empire, il sera préfet et conseiller d’État, meurt prématurément à l’âge de 47 ans.
Pierre-Victor Malouet (1740-1814) incarne une autre tendance du mouvement. Ancien administrateur colonial, homme de gouvernement expérimenté, il estime que la Révolution doit être une réforme politique et non une rupture totale. À l’Assemblée, il défend avec ardeur la liberté économique, la stabilité institutionnelle et l’autorité royale.
Son discours est souvent prophétique : il avertit ses collègues que la destruction progressive des contre-pouvoirs risque de conduire à la concentration du pouvoir entre les mains d’une assemblée révolutionnaire. Il tente vainement de convaincre les députés d’adopter le principe de monarchie constitutionnelle. Il est d’ailleurs appuyé par un nom important de la noblesse, le marquis Stanislas de Clermont-Tonnerre qui est un grand défenseur de la cause juive. Ce dernier est notamment célèbre pour sa formule les concernant : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus. ».
Cette phrase résume sa pensée : supprimer les privilèges communautaires mais garantir l’égalité civile.
Les deux hommes ont fondé la Société des Amis de la Constitution monarchique. Club influent, il est composé de royalistes constitutionnalistes attachés au régime monarchique. En avril 1792, le marquis de Clermont-Tonnerre tente de faire sortir Louis XVI de Paris et le conduire à Rouen où il pourra s’enfuir. Le plan est présenté au roi qui tergiverse. La triste équipée de Varennes a échaudé la reine Marie-Antoinette qui s’y opposera, craignant la vindicte des Français. Le 6 août, les Bourbons font savoir qu’ils ne suivront pas le groupe de monarchiens dans leur folle équipée. Quatre jours plus tard, la monarchie tombe, les gardes suisses massacrés au Palais des Tuileries. Arrêté par les révolutionnaires, relâché, il se refugie dans la maison de Madame de Brassac où il est trouvé et défenestré.
Malouet vivra mal la fin de la monarchie. Exilé, il revient sous le règne Napoléon où il poursuit sa carrière avant d’être révoqué en 1812. Il rallie les Bourbons, devient brièvement ministre de la Marine puis se retire de la politique.
Parmi les autres noms : le marquis Gérard de Lally-Tollendal (1751-1830) qui va jouer un rôle dans l’abolition des privilèges et termine la séance dans une forme d’apothéose en proclamant Louis XVI , « restaurateur de la liberté française », François-Henri, marquis de Virieu (1754-1793) qui fut à la tête d’une armée contre-révolutionnaire dans le Lyonnais, le cardinal César-Guillaume de La Luzerne (1738-1821), le comte François Dominique de Reynaud de Montlosier (1755-1838), qui fut plus tard hostile aux ultra-royalistes, ou encore le comte Jean-Louis-Charles-François de Marsanne de Fontjuliane (1741-1815).

La disparition politique des Monarchiens
Durant les travaux de l’Assemblée constituante de 1791, les Monarchiens livrent leur principal combat : celui de l’organisation future du régime.
Mais ils sont progressivement battus : l’Assemblée refuse le bicamérisme, le projet d’une seconde chambre est rejeté. La France adopte donc un système à une seule assemblée. Autre défaite : Louis XVI obtient seulement un veto suspensif. De facto,le roi peut retarder l’application d’une loi, mais il ne peut pas définitivement s’y opposer.
Pour les Monarchiens, cette disposition fragilise dangereusement la monarchie. Ils craignent qu’un conflit inévitable oppose bientôt le roi et l’Assemblée. L’histoire leur donnera en partie raison.
À partir de 1790, le paysage politique français se radicalise. Les clubs révolutionnaires prennent une importance croissante, notamment le club des Jacobins, la méfiance envers Louis XVI augmente. Les Monarchiens deviennent alors une force politique sans véritable soutien populaire, leur position de plus en plus contestée par les royalistes conservateurs qui les considèrent comme des traîtres qui ont accepté la Révolution. Du côté des révolutionnaires radicaux, ils sont des défenseurs déguisés de la monarchie absolue. Pris entre deux camps, ils disparaissent progressivement.
Certains rejoignent les Feuillants, courant monarchiste constitutionnel créé en 1791. D’autres émigrent.
L’échec des Monarchiens n’est pas seulement celui d’un groupe politique. Il révèle une difficulté majeure de la Révolution française : la France cherche à inventer un régime nouveau sans disposer encore d’une culture politique de compromis.
Visionnaires, les Monarchiens avaient pourtant identifié plusieurs problèmes qui allaient empoisonner la vie politique française : l’absence d’un véritable équilibre des pouvoirs , le conflit entre la représentation nationale et l’autorité exécutive et le risque d’une concentration du pouvoir dans une assemblée unique.
Longtemps oubliés par l’historiographie républicaine, les monarchiens connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt. Ils furent les premiers en France à tenter une synthèse entre l’héritage monarchique, les principes de 1789 et le constitutionnalisme moderne. Leur pensée annonce d’ailleurs les débats politiques du XIXᵉ siècle, notamment ceux de la monarchie constitutionnelle sous la Restauration puis la monarchie de Juillet.
Leur échec fut celui d’une tentative de compromis dans une époque où les compromis devenaient impossibles.
Entre la monarchie absolue qu’ils refusaient et la République qu’ils ne souhaitaient pas, ils incarnèrent une troisième voie : celle d’une monarchie constitutionnelle française qui aurait pu changer le destin politique du pays.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







