Longtemps tiraillée entre Empire ottoman et aspirations grecques, l’île de Samos fut au tournant du XXe siècle le théâtre d’une violente lutte nationaliste. De principauté autonome sous tutelle turque à son rattachement à la Grèce en 1913, son histoire monarchique reflète les bouleversements qui secouèrent les Balkans et la mer Égée.
Située dans la partie orientale de la mer Egée, baignée par des eaux crystallines, Samos est une de ces nombreuses îles qui peuple la Grèce. Réputée pour ses poteries rouges, son vin, ses fruits divers, ses roses et sa traditionnelle huile d’olive, elle a été au centre des guerres du Péloponnèse, lieu de naissance de Pythagore.
C’est au cours du XVe siècle que les Ottomans s’en emparent et décident d’en faire une colonie de peuplement à la croisée du monde oriental et occidental. Son nom est l’objet d’âpres négociations entre insurgés grecs et les turcs au XIXe siècle.
Lors de la signature du traité de Londres en 1832, les puissances monarchiques de l’époque (France, Royaume-Uni et Russie) décident de faire de Samos une principauté autonome non héréditaire, où le gouvernorat sera attribué aux anciennes familles de phanariotes chassées de Moldavie et de Valachie (le prince Ion Ghica, destitué de sa couronne, occupera le trône samien de 1854 à 1859) tout en laissant à la Sublime Porte un droit de vassalité. Deux nations, deux religions vont alors devoir co-exister pacifiquement et se partager le pouvoir. Une situation que vivra des décennies plus tard, l’île de Chypre.
A l’heure de la montée des nationalismes en Grèce, Samos devient un enjeu pour les Grecs qui entendent rattacher cette île au royaume de Grèce, alors sous la tutelle du roi Georges Ier. Bien que danois de naissance, ce descendant en ligne matrilinéaire de l’Empereur Alexis III Ange a épousé les idées d’une Grèce unie alors en vogue parmi ses sujets.

Une monarchie élective sous le regard de la Turquie
En janvier 1908, l’Empire ottoman nomme Andreas Kopasis (1856-1912) à la tête de la principauté. L’homme répond clairement à la politique des sultans turcs, doté d’un curriculum vitae particulièrement éloquent. Le nouveau prince se distingue également par sa maîtrise de la langue littéraire ottomane – une compétence rare chez les Grecs, qui lui facilita l’accès à des postes administratifs nécessitant un contact direct avec la bureaucratie impériale.
Archéologue de formation, il a bénéficié d’un soutien de poids : celui du patriarche Damien de Jérusalem, d’origine samienne. Dix-huitième souverain de cette principauté élective, Andreas Kopasis se révèle très vite un administrateur implacable, insensible aux changements qui se profilent tant sur son île que sur celui du Bosphore.
Dès sa nomination, il s’attache à consolider le contrôle ottoman sur Samos en réduisant l’influence des nationalistes grecs au sein de l’administration locale. La situation politique est alors très confuse en Turquie où réformateurs et modernistes s’affrontent, fragilisant la monarchie ottomane sur ses bases. Profitant de la révolution des jeunes-Turcs, les nationalistes grecs fomentent des troubles sur l’île de Samos. Le prince Andreas Kopasis demande de l’aide au sultan Abdul Hamid II qui lui fait parvenir des troupes supplémentaires afin de contenir la révolte. La répression est sévère, les rebelles passés par les armes.

Samos, symbole idéologique de l’unification grecque
Pour autant, leur esprit de résistance ne faiblit pas même si les chefs de la rébellion (dont le futur Premier ministre et Président du Parlement Thémistocle Sofoulis) ont fui en Grèce. Le régime tyrannique du prince d’Andreas Kopasis va mener les rebelles à prendre une décision qui va changer le visage de Samos.
Le 9 mars 1912, alors qu’il se promène sur la plage de Vathi, il est assassiné par Stavros Demetrios Baretis, un Macédonien pro-Sofoulis, marchand de tabac.
Il faut peu de temps pour qu’un groupe armé de rebelles ne débarquent sur l’île de Samos en septembre suivant et proclame la fin de la souveraineté turque. Dans son discours aux Samiens, Thémistocle Sofoulis assure qu’il est venu restaurer les droits bafoués des Samiens et rappelle que « la seule autorité souveraine et valable en ce lieu est la révolution ». Le nouveau prince désigné, l’archimandrite Grigorios Vegleris (1862-1948), n’entend rien céder et l’île se couvre du bruit des armes.
Défaits, les Ottomans doivent quitter le 19 septembre l’île de Samos et rentrer chez eux, humiliés, acheminés par des navires grecs. Le signe attendu par la Grèce, la Bulgarie et la Serbie qui déclarent simultanément la guerre à la Turquie le 5 octobre 1912.
C’est le 10 novembre 1912 que Thémistocle Sofoulis proclame dans les larmes l’union de Samos avec la Grèce, chassant le dernier prince de Samos et sa famille, exilés vers la France. Cependant, en raison du traité de Londres, Athènes va tergiverser avant de reconnaître la fin de l’existence de la principauté qui ne sait plus si elle est une République ou une monarchie. Samos redevient un enjeu pour les nationalistes qui organisent des manifestations en faveur des Samiens. Ce n’est que le 2 septembre 1913, sous un fallacieux prétexte, que des cuirassés grecs se pressent devant Samos afin de l’annexer officiellement.
L’histoire de Samos illustre à quel point les îles de la mer Égée furent des laboratoires politiques et identitaires à l’aube du XXe siècle. Coincée entre fidélité à la Sublime Porte et rêve d’union nationale grecque, la principauté samienne n’aura survécu qu’au prix d’un équilibre fragile, finalement balayé par les nationalismes et les guerres balkaniques. L’annexion de Samos à la Grèce marque ainsi la fin d’un modèle politique hybride, mais aussi le crépuscule de l’influence ottomane en mer Égée.
Quelques mois plus tard, l’assassinat du roi Georges Ier viendra rappeler à toute l’Europe que cette époque demeure profondément instable, où les conquêtes territoriales se mêlaient encore aux tragédies politiques.
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Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







