Art ancien et pourtant résolument actuel, l’héraldique traverse les siècles sans perdre de sa force. Tanguy de Silly, héraldiste passionné, nous ouvre les portes d’une discipline en pleine redécouverte.

Diplômé de la Sorbonne en histoire ainsi que de l’Institut d’études politiques de Paris, Tanguy de Vuillefroy de Silly s’inscrit dans une tradition familiale attachée à ses racines bretonnes et à la valorisation du patrimoine.

Passionné d’art, d’histoire et de culture, il a choisi de donner une dimension concrète à cet héritage en se consacrant à la peinture, activité qu’il développe depuis 2022. À travers son travail artistique, il conjugue sensibilité esthétique et regard historique, explorant les liens entre mémoire, identité et création.

Son parcours, à la croisée de l’exigence académique et de l’expression artistique, reflète une volonté de faire dialoguer savoir et création, dans une démarche à la fois personnelle et ancrée dans une tradition culturelle française.

Extrait d'un blason dessiné par Tanguy de Silly@DR

La famille de Vuillefroy de Silly

La famille de Vuillefroy de Silly appartient à la noblesse française subsistante. Originaire de Soissons, elle fut anoblie en 1815, s’inscrivant depuis lors dans la tradition des lignées ayant servi l’État et contribué à la vie intellectuelle et artistique du pays.

Au fil des générations, plusieurs de ses membres se sont distingués. Parmi eux, Charles-Amédée de Vuillefroy de Silly (1810-1878), figure notable du Second Empire, fut sénateur de 1863 à 1870 et président du Conseil général de l’Oise de 1866 à 1871.

Son fils, Félix de Vuillefroy-Cassini (1841-1916), s’illustra quant à lui dans le domaine artistique et scientifique en tant que peintre animalier reconnu et entomologiste passionné.

Plus près de nous, Georges de Vuillefroy de Silly (1920-1944), oncle de Tanguy de Silly,  incarne l’engagement patriotique de la famille : résistant durant la Seconde Guerre mondiale, sergent au 3ᵉ régiment de marche du Tchad, il trouva la mort pour la France, tué par balle à Rungis.

À travers ces parcours, la famille de Vuillefroy de Silly témoigne d’un héritage mêlant service public, culture et sens du devoir, fidèle à une certaine idée de l’honneur français.

Tanguy de Silly @DR

Revue Dynastie : Comment êtes-vous tombé dans l’héraldique ? Était-ce une vocation précoce ou une découverte tardive ?

Je dirais que c’est avant tout ma passion pour l’histoire et les arts qui m’ont poussé à m’intéresser de près à cette science. L’étude des dynasties et des objets d’arts entraîne très souvent l’étude des armoiries. Si vous regardez de près en salle des ventes ou dans les musées, nombreux sont les objets armoriés, qui témoignent d’une histoire et de familles.

L’héraldique est en fait un point de rencontre de mes différentes passions : le dessin, l’histoire et la généalogie. C’est donc tout naturellement que je m’y suis intéressé enfant et que j’ai commencé à réaliser des carnets et petits armoriaux.

Tanguy de Silly : Vous souvenez-vous du premier blason qui vous a marqué ou que vous avez dessiné ?

Je dirais tout simplement les armoiries de ma famille que j’ai commencé à dessiner au crayon puis à varier les techniques : gouaches, aquarelle…Le virus était passé : je me suis intéressé aux armes d’autres familles, toujours en les dessinant. C’est d’ailleurs émouvant pour moi de voir ces dessins anciens, témoins d’une passion qui ne m’a jamais plus quitté.

RD : L’héraldique nous parle-t-elle plus aujourd’hui de notre passé… ou de notre avenir ?

TdS : Je suis un grand défenseur de l’héraldique contemporaine : toute la force des armoiries est son pouvoir d’évolution. Quand vous comparez les décors d’armoiries du Moyen Age et celles du XVIIIème, rien n’est semblable. La force de l’héraldique repose sur sa capacité d’adaptation aux modes, et c’est ce qui fait toute sa force depuis son apparition au XIIème siècle. L’héraldique parle d’avenir : elle fait le lien entre passé et futur.

RD : Être issu d’une famille aristocratique a-t-il influencé votre rapport à l’héraldique ?

TdS :  Très certainement, mais j’aime tordre le coup à cet amalgame qui a été fait à la Révolution entre armoiries et noblesse. Lors de l’abolition des privilèges en août 1789, un vicomte de Montmorency a proposé d’ajouter l’héraldique aux signes distinctifs de noblesse à interdire. Immense erreur qui a causé beaucoup de tort aux armoiries. Dès 1790, on vient marteler les armes sculptées, retourner les taques de cheminées et gratter les reliures aux armes.

Erreur lamentable car depuis son apparition au Moyen Age, la bourgeoisie, corporations, municipalités et mêmes paysans adoptent des armoiries. A la veille de la Révolution, une immense partie des blasons sont portés par des familles roturières. L’armorial général de 1696 réalisés à la demande de Louis XIV par d’Hozier en est une formidable preuve : toutes les catégories sociales sont présentes au fil des pages : corporations, médecins, clercs, marchands, apothicaires, domestiques.

RD : Pourquoi tant de villes, de régiments ou d’institutions modernes continuent-ils d’utiliser des blasons ?

TdS :  Car l’héraldique répond à un besoin simple : être identifié rapidement. Nés sur les champs de bataille alors que les casques dissimulent de plus en plus les visages, les armoiries permettent de reconnaître de loin un ennemi ou un allié : c’est un système simple et efficace qui n’a rien à envier à nos panneaux de signalétiques modernes.

L’héraldique permet de rappeler les origines d’une institution et de s’inscrire dans une histoire et toute une continuité. Pensez que la nef de Paris, apparue sur des premiers sceaux du XIIème siècle, est toujours l’emblème de Paris ! Une figure qui rappelle à tous le prestige de la municipalité de la capitale.

RD : Pourquoi l’héraldique est-elle si étroitement liée au pouvoir et à la noblesse ?

TdS :  Comme je tiens à le rappeler, les armoiries ne sont pas signe de noblesse. Apparue au XIIème siècle parmi les seigneurs européens, elle est appropriée très rapidement par la bourgeoisie puis les couches plus populaires, une appropriation sociale descendante qui n’est pas sans rappeler les habitudes des consommateurs du XXIème siècle. Ainsi, relier uniquement les blasons au pouvoir serait une erreur.

Toutefois, il est vrai que le pouvoir monarchique a été le premier à adopter les armoiries et pour une raison évidente : incarner la couronne dans un temps où une grande majorité de la population ne sait ni lire, ni écrire. La simple apparition des lys de France ou du château de Castille permet de savoir à qui l’on a affaire. Apparue plus tardivement, le système de couronnes héraldiques renforce cette représentation du pouvoir monarchique.

RD : Peut-on créer et arborer aujourd’hui des armoiries sans être issu de la noblesse ? Ont-elles une valeur sur le plan juridique ?

TdS :  Bien sûr, et je le conseille vivement ! Un blason est un nom de famille dessiné : il a les mêmes règles de transmission et la même symbolique. Chacun peut créer et porter des armories : la seule règle sacrée est de ne pas usurper les armes d’une autre famille. Cela ouvre un choix infini de composition et de couleurs et c’est tout l’intérêt du rôle de l’héraldiste qui apporte des conseils en la matière.

Malheureusement, à la différence de beaucoup de nos voisins européens, il n’existe pas en France d’institutions officielles administrant les armoiries. Ainsi, nulle existence juridique à proprement parler même si la jurisprudence de la cour d’appel de Paris a reconnu les blasons comme « des marques de reconnaissance accessoires du nom de famille auquel elles se rattachent indissolublement » par un arrêt de décembre 1949. En résulte un certain flou qui vient alimenter les idées reçues sur l’héraldique.

Enfin, pour illustrer cette défiance, la France est aujourd’hui l’un des seuls pays au monde à ne pas posséder d’armoiries officielles, la constitution de 1958 restant muette sur cette question. L’usage pseudo-héraldique du faisceau de licteur est une coutume, jamais codifiée, et qui vient rappeler ce besoin permanent de symboles pour le pouvoir.

RD : Existe-t-il des erreurs courantes dans l’interprétation des armoiries ?

TdS :  Pour être honnête avec vous, je pense que l’interprétation des armoiries est une erreur. C’est au XIXème siècle que l’on a voulu absolument voir des symboliques dans chaque figure, ce qui a parfois amené des théories totalement farfelues sur les croissants comme symboles de croisades…Il faut avant tout voir l’héraldique comme esthétique et non symbolique : trois étoiles cantonnant un chevron sera du plus bel effet et ne viendra pas forcément signifier une passion pour l’astronomie !

Toutefois, il est vrai que certaines familles ont adopté des figures pour une raison particulière, mais il ne faut pas généraliser ce phénomène à part. Je pense notamment à la noblesse russe qui a adopté des armes ex-nihilo sous l’impulsion de Pierre Le Grand ou bien la noblesse d’Empire en France dont les armes viennent très souvent rappeler une carrière militaire ou administrative (canons, armures, épées, tables de la Loi..).

L’héraldique est aussi une science qui a beaucoup d’humour : beaucoup de familles ont adopté leurs armes par un jeu de mot avec leur nom de famille, ce sont les fameuses « armes parlantes ». Ainsi, dans l’armorial d’Hozier de 1696, un certain monsieur Doyard se vit attribuer…un doigt d’honneur comme blason.

Extrait de blason dessiné par Tanguy de Silly@DR

RD : L’héraldique souffre-t-elle aujourd’hui d’une image élitiste ?

TdS : Absolument, et ce depuis la Révolution. Toutefois, j’observe depuis plusieurs années un regain d’intérêt pour les blasons. C’est le grand historien Michel Pastoureau qui est le premier dans les années 70 à venir étudier scientifiquement l’héraldique et briser les idées reçues en la matière (et elles sont nombreuses !).

Avec les réseaux sociaux et la passion des Français pour l’histoire, les blasons fascinent et intéressent de plus en plus. Je le vois avec mon compte Instagram où je partage mes aquarelles mais aussi sur Facebook où le groupe « héraldique française » qui rassemble à ce jour plus de 18 000 membres de tout bord ! Un exemple frappant reste la multiplication des armoiries municipales à travers toute la France et qui montre bien le caractère universel de l’héraldique.

RD :Être héraldiste aujourd’hui, est-ce un métier, une vocation ou une passion solitaire ?

TdS :  Être héraldiste est un métier à proprement parler car son domaine est particulièrement spécifique. Il n’existe aucune formation officielle pour le devenir : tout passe par la passion et le cœur : on doit aimer les couleurs, l’histoire, le dessin, la généalogie : c’est un état d’esprit où chacun s’exprime par un style particulier, où la création artistique rencontre l’histoire.

Je ne vois pas cela comme une passion solitaire mais au contraire comme une formidable opportunité de rencontrer des gens différents et passionnants. Au cours de ma petite carrière, j’ai pu converser avec des clients australiens, anglais, américains : l’héraldique est une formidable ouverture sur le monde car chaque pays a sa tradition en la matière (même le Japon !) J’ai aussi l’occasion d’échanger avec des collègues qui m’aident beaucoup à m’améliorer et à apprendre sans cesse.

RD : Craignez-vous que cet art se perde, ou au contraire qu’il renaisse ?

TdS :  L’héraldique est l’un des seuls systèmes médiévaux encore subsistant aujourd’hui : les blasons ont traversé les époques et ont su s’adapter, résister aux révolutions et guerres en tout genre. On ne peut donc parler de renaissance, qui supposerait une disparition. Il s’agit d’une science vivante.

Je suis ainsi particulièrement optimise sur son avenir car elle répond à un besoin essentiel : s’identifier. Mes clients sont pour la plupart très jeunes et d’horizons très variés : ils sont ravis de pouvoir renouer avec leur tradition familiale tout en y apportant une touche personnelle dans le style de composition. Et je pense que c’est une force : un système qui s’adapte et qui a de beaux jours devant lui.

RD : Que diriez-vous à un jeune qui hésite à se lancer dans cette discipline aujourd’hui ?

TdS :  Écouter ses passions et avoir confiance en soi est un long parcours qui nécessite humilité. On apprend constamment en héraldique, on perfectionne ses techniques et il est essentiel de savoir se remettre en question.

Il faut lire régulièrement, s’intéresser aux nouveautés et s’exercer à reconnaître les différentes familles. N’hésitez pas à vous rapprocher d’autres héraldistes : le partage est précieux et chaque échange est source d’apprentissage.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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