Il fut un temps où la France osait la démesure et l’excellence sans complexe. Le Normandie n’était pas qu’un paquebot : il incarnait une certaine idée de la France, élégante, conquérante et sûre d’elle-même. En ravivant ce rêve français, Adrien Motel rappelle, à l’heure du doute, que la grandeur fut aussi notre horizon. Il a répondu aux questions de la Revue Dynastie.
Avec Normandie, un rêve français, Adrien Motel signe un hommage élégant et nostalgique à l’un des plus grands mythes maritimes du XXᵉ siècle. Plus qu’un simple paquebot, le Normandie apparaît ici comme une œuvre totale, concentré de génie technique, de faste artistique et d’ambition nationale.
Porté par une iconographie remarquable et un texte fluide, l’ouvrage restitue la démesure de ce géant des mers, vitrine du savoir-faire français et symbole d’un art de vivre aujourd’hui disparu. Adrien Motel raconte autant la prouesse industrielle que la vie à bord, peuplée d’artistes, de mondains et de figures emblématiques de l’entre-deux-guerres.
La fin tragique du navire, sur fond de guerre et de désenchantement, donne au récit une tonalité mélancolique qui renforce encore sa puissance évocatrice. Ce beau livre, édité par Place des Victoires, accessible et soigné, séduira aussi bien les passionnés d’histoire maritime, passionnés de patrimoine que les amateurs d’Art déco et de mémoire française

Revue Dynastie : Qu’est-ce qui vous a personnellement poussé à consacrer un livre au Normandie ?
Adrien Motel : Je suis sensible à l’ampleur de ce que ce navire a su incarner. En tout point, Normandie est un navire qui a profondément marqué son époque et cranté pour les générations suivantes. Avec sa technique révolutionnaire orchestrée par les chantiers de Saint-Nazaire, sa décoration sophistiquée confiée aux plus grands décorateurs des années trente, sa puissance récompensée par le fameux Ruban bleu … tout est réuni en une coque et sous un son pour en faire de Normandie un rêve français.
Revue Dynastie : Pourquoi le Normandie fascine-t-il encore près d’un siècle après son lancement ?
Adrien Motel : Je pense que Normandie fascine encore avant tout parce qu’il est un bel objet. Je veux dire par la qu’il est un objet au caractère propre, qui a l’intelligence de surpasser sa fonction, au point même de la faire oublier. Normandie ne ressemble en rien à l’idée communément attendu d’un paquebot et pourtant il symbolise une réalisation humaine hors du commun, où tout a été sacrifié pour façonner quelque chose de fondamentalement juste et beau.
Revue Dynastie : Le Normandie est souvent décrit comme un palais flottant. Était-ce exagéré ?
Adrien Motel : Non ce n’est pas exagéré de le dire. C’était un palais national flottant, présenté comme la synthèse complète d’un Art déco monumental et classique alors très en vogue dans les années 1935-1940. On a souvent comparé Normandie à Versailles, rapportant sa grande salle à manger de 86m à la galerie des glaces de 73m, comparant le foisonnement des décorateurs, etc. Mais, à y songer de plus près, il me semble que l’analogie versaillaise doit être poussée plus loin encore. Normandie est à la Troisième République ce que Versailles est à l’Ancien Régime. C’est-à-dire le projet politique et esthétique absolu, au sein duquel se concentrent les efforts de Nation et qui, malgré lui, compose une sorte de chant du cygne triomphal d’un régime qui ignore l’imminence de sa propre fin.
Revue Dynastie : Le paquebot était-il une réponse directe aux liners britanniques comme le Queen Mary ?
Adrien Motel : Normandie est l’une des portées dans une partition transatlantique très vaste. Il répond avant tout à une commande d’État, dans la mesure où la compagnie générale transatlantique était engagée avec les pouvoirs publics par une convention postale. À l’étranger, il en va de même. Normandie s’insère dans une époque de forte compétition. Les Allemands alignent deux navires redoutables, Bremen et Europa. Les Italiens ont, pour un temps, le plus rapide du monde avec Rex. Les britanniques vont mettre en service Queen Mary en 1936, qui sera davantage une réponse à Normandie que l’inverse. Mais c’est vrai que leur duel sera un grand classique sportif dans les années trente, l’un prenant le Ruban bleu à l’autre coup sur coup en 1936, 1937 et 1938. C’était l’apothéose transatlantique, l’aviation commençait à se développer et traverser l’océan en trois jours et 22 heures passait pour une performance exceptionnelle. Quarante ans plus tard, Concorde mettra tout le monde d’accord – rire.

Revue Dynastie : Peut-on parler d’un soft power français avant l’heure ?
Adrien Motel : Précisément ! Lorsque les exploits de Normandie sont relatés dans la presse internationale, du Japon à l’Espagne, qu’il intervient dans près d’une vingtaine de films en quatre ans ou qu’il est chanté dans toutes les langues, on peut le constater aisément. Vous savez même ce qu’en disait, en 1939, Oswaldo Aranha, alors ministre des Relations extérieures du Brésil ? Que « Normandie fût la synthèse de ce que le Brésil cherche à réaliser, les yeux fixés sur la France immortelle » … on peut légitimement parler de « soft power » devant de tels propos. En quelques sorte, Normandie était une diplomatie.
Revue Dynastie : Était-ce un navire élitiste ou un miroir de la société ?
Adrien Motel : En 1939, voyager sur l’Atlantique répond essentiellement à une obligation d’aller de l’autre côté de la mare aux harengs. Ce sont donc logiquement les élites qui composent l’essentiel des listes des passagers. Dans la mesure où les grandes migrations se sont achevées en 1921 et que les classes moyennes sont alors balbutiantes, notamment en Europe, on retrouve sur Normandie une forte concentration de vedettes en tous genres. Politiques, diplomatiques, artistes, financières, industrielles, dynastiques …
Revue Dynastie : : Qui voyageait à bord du Normandie ?
Adrien Motel : Beaucoup d’artistes sont du voyage, comme Marlene Dietrich, Fred Astaire, James Stewart ou encore Danielle Darrieux ainsi que des écrivains de renoms, comme Saint-Exupéry. Et puis il y a également ceux aux quartiers de noblesse reconnus. On retrouve beaucoup de Russes blancs, comme Marie Pavlovna Romanova, grande-duchesse de Russie. Des maharadjahs, comme celui de Kapurthala, en 1935. Grâce Kelly y fête ses sept ans en 1936. Le Sultan du Maroc, en juillet 1937. Sans oublier des chefs d’État et de gouvernement, de la Chine à l’Égypte, de la Belgique à l’Espagne… sans oublier les nôtres. De Paul Reynaud à Jean Zay… C’était un carrefour ou se retrouvaient ceux qui se connaissait.
Revue Dynastie : Y a-t-il une anecdote qui résume à elle seule l’esprit du Normandie ?
Adrien Motel : Son commandant a prêté serment à la République, lors de la cérémonie du 150e anniversaire de la Révolution française, le 14 juillet 1939. C’est suffisant pour faire comprendre l’importance démesurée qu’occupait Normandie dans le décor national de la France de l’immédiat avant-guerre. Son prestige rassurait la population. Du PCF a l’Action française, Normandie était l’une des rares figures qui rassemblait des Français hélas excessivement divisés. Normandie était devenu la figure de proue de toute la Nation.

Revue Dynastie : La fin du Normandie symbolise-t-elle la fin d’une époque ?
Adrien Motel : Assurément. C’est la fin d’un âge d’or transatlantique. C’est la fin d’un monde également. D’où l’analogie avec Versailles, mais fondamentalement, la fin de Normandie ne se comprend qu’en l’inscrivant pleinement dans la ramification du désastre de juin 40. C’est à dire d’une puissance majeure qui s’effondre sous le regard hébété du monde entier et dont le plus grand navire attend passivement que les choses se fassent, dans le port de New-York. Finalement ce seront les étasuniens qui le saisiront après Pearl Harbour. Suite à une erreur de chalumeau ils ont malencontreusement détruit le navire. 1942 est une année cruelle pour notre marine, entre le sabordage de la flotte à Toulon et Normandie qui a bêtement brûlé à New-York …
Revue Dynastie : : Aurait-il pu survivre s’il n’y avait pas eu la guerre ?
Adrien Motel : Certainement. Sa carrière était prévue pour durer jusqu’au milieu des années soixante. Si l’on se prête à rêver, Normandie devait même avoir un frère, Bretagne. Dans les années 40, ils auraient composé un sacré duo tricolore sur l’Atlantique à une époque où nous avions la plus belle marine de guerre de notre histoire.
Revue Dynastie : Cette tragédie explique-t-elle en partie le mythe persistant du Normandie ?
Adrien Motel : Cela en fait partie. Mais c’est l’écume des choses. Normandie persiste surtout par son souvenir triomphal.
Revue Dynastie : : Pourquoi le Normandie est-il moins connu du grand public que le Titanic ?
Adrien Motel : Titanic, est un symbole de mise à bas d’une confiance aveugle de l’Homme en la machine, qui plus est dans un monde alors antérieur à la boucherie mécanisée de Verdun. Le cinéma catastrophe s’est chargé de faire le reste. Normandie, pour le coup, c’est davantage un symbole d’ambition technique et artistique.
Revue Dynastie : Le Normandie devrait-il avoir une place plus importante dans le récit national ?
Adrien Motel : J’en suis persuadé et je travaille en ce sens, depuis plusieurs années. Parce que Normandie a été pour notre pays l’une de ses plus éblouissantes réalisations. Il y a eu Notre Dame, le Louvre, Versailles, la Tour Eiffel ou le Viaduc de Millau. Il y a eu Normandie. Et je veux que mes compatriotes sachent que notre génie a été, le premier, capable d’offrir au monde une structure mobile de plus de 300 mètres. D’ailleurs, lorsque le Ministère des Armées m’a remis le Prix Beau livre de l’Académie de Marine, je m’étais avant tout réjouis que Normandie reçoive encore des prix 90 ans après – rire.
Revue Dynastie : Que vous a-t-il appris, au fond, sur la France elle-même ?
Adrien Motel : Que nous sommes un peuple de bâtisseurs, désireux de toute chose lorsqu’elle celle-ci est belle et généreuse. Nous aimons offrir à nos amis de l’étranger une composition suffisamment fidèle à nous-mêmes. Parce que c’est en étant nous-mêmes que le reste du monde nous regarde avec envie et avec désir. Normandie est parvenu à susciter cette envie, pour le compte de la France. Soyons en fier et inspirons-nous en pour nos succès de demain.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







