À la fin du XVIIIe siècle, alors que Naples est bouleversée par les révolutions et les guerres napoléoniennes, la passion entre l’amiral Horatio Nelson et Lady Emma Hamilton, sous le regard de Sir William Hamilton, devient l’un des plus grands scandales de son époque, sur fond de chute des Bourbons.

Aristocrate écossais, membre du Parlement britannique, envoyé plénipotentiaire de Grande-Bretagne à la cour du royaume de Naples à la fin du XVIIIe siècle, Lord William Hamilton était un de ces diplomates qui comptait parmi ses amis monarques et ses relations dans la haute société dans laquelle il s’était taillé une place de choix.

Cultivé, amateur d’art, d’antiquité et de géologie, il fut célèbre en son temps pour son implication dans le triangle amoureux le plus notoire et scandaleux, liant sa seconde épouse, Emma Hart au plus célèbre des héros navals anglais : l’amiral Lord Nelson.  Une vie riche, parfois agitée et marquée par les soubresauts des crises politiques dans l’Europe de la fin du « siècle des Lumières » qui a fait de lui, un témoin privilégié de cette époque.

Sir William Hamilton by David Allan@wikicommons

Au commencement était un Lord…

Quatrième fils de Lord Archibald Hamilton (1653-1754), gouverneur de la Jamaïque, et de son épouse Jane Hamilton (probable maîtresse du prince héritier Frédéric de Galles), William Hamilton est né en 1731, Durant son enfance, il est le frère de lait du futur roi George III.

Le futur diplomate reçoit une éducation particulièrement soignée ; après des études à la Westminster School à Londres, il décide de rejoindre l’armée à l’âge de 17 ans. Sa carrière est aussi fulgurante que couronnée de succès. Nommé lieutenant en 1753, il devient en 1757 aide-de-camp du général Henri Seymour Conway (1721-1795) lors du célèbre raid sur Rochefort.

L’année suivante, le 25 janvier 1758, il épouse une richissime héritière galloise, Catherine Barlow et décide de se consacrer à sa vie de famille. Un mariage heureux qui restera cependant sans enfant et marqué ultérieurement par le décès de son épouse 1782.

Très haut placé dans la société anglaise, il est membre du parlement de Londres à partir de 1761.

L’Angleterre, qui est alors une grande puissance, souhaite faire valoir ses intérêts commerciaux en Europe. Notamment dans le royaume des Deux-Siciles.  A cette époque, l’ambassade anglaise à Naples était occupée par Sir James Gray (1708-1773) promu au poste d’ambassadeur à Madrid. ­­­­­­­William Hamilton apprend la prochaine vacance du poste d’ambassadeur (l’on parle à cette époque « d’envoyé plénipotentiaire ») dans la ville de Naples et fait savoir son droit à y prétendre.

Fort de sa réputation, il y est nommé en 1764. Un poste qu’il conservera ­­­­­­­jusqu’en 1800, au coeur des tumultes de l’Europe.

La Baie de Naples, Joseph Vernet (1748) @wikicommons

« Vedi Napoli, poi muori ! » (Voir Naples et mourir)

« Naples est un paradis, chacun y vit dans une sorte d’ivresse et d’oubli de soi-même. » Ce jugement sans appel de Goethe témoigne de l’émerveillement des étrangers en voyage dans cette ville au XVIIIe siècle. Il est vrai que Naples, capitale du royaume du même nom, a de quoi faire « perdre les sens » comme l’écrivait l’auteur des Souffrances du Jeune Werther. Située dans l’une des baies les plus belles du monde, elle jouit d’un emplacement unique. Centre économique, elle joue un rôle majeur dans le commerce maritime depuis des siècles.

Depuis qu’ils sont montés sur ce trône de l’Italie du Sud (1735), les Bourbons en ont fait un véritable point stratégique et une étape essentielle du Grand Tour. Si le « napolitain, écrivait Goethe, croit être en possession du paradis » et que l’on y mène une certaine « douceur de vivre » la misère règne et notamment dans les campagnes immédiates, le tableau n’est pas pour autant idyllique. La population est très cosmopolite. Le petit peuple de la ville, les lazzaroni, est extravagant et bruyant. Cette ville est en constant mouvement. Son climat, ses palais, ses églises et couvents par dizaines, ses places et sa baie émerveillent. Elle contraste avec sa voisine, Rome. La cour y mène grand train.

La famille royale réside entre le Palazzo Real, Capodimonte ou encore Caserte à l’extérieur de la ville et d’avantage. Il semble que cette ville soit faite pour s’amuser. L’ambassadeur va choisir de s’établir loin de cette agitation dans un cadre propice à l’épanouissement sur les hauteurs de la ville.

Élisabeth Vigée-Lebrun - Portrait of Lady Hamilton (1761–1815)@wikicommons

Le palazzo Sessa

Il n’y a guère de résidence officielle pour l’ambassade anglaise. Lord Hamilton, qui possède plusieurs résidences dans la ville et ses environs, va établir ses quartiers au palazzo Sessa toujours visible de nos jours. Située en hauteur dans le quartier du Pizzofalcone, de prime abord cette demeure n’est pas très imposante. De l’extérieur, elle ne rivalise guère avec les extravagants palais aristocratiques situés sur le front de mer à Chiaia ou les villas « vésuviennes » qui peuplent la ville.

Mais l’intérieur est tout autre. On y trouvait une suite de pièces qui offraient un arrière-plan gracieux et digne pour l’exposition de la collection d’œuvres d’art de Hamilton. Le peintre Tischbein déclara admiratif que c’est « la maison, rendez-vous de tous les hommes de goût, est ornée d’objets d’art de toutes sortes ». Son hôte introduit une certaine note anglaise en contraste avec la majesté italienne qui l’entourait. Il s’agissait d’une « chambre anglaise » décorée de dessins imaginés par Robert Adam. Lady Anne Miller, poétesse de son état, qui avait visité la demeure en janvier de l’année 1771, avait déclaré qu’elle aurait pu se croire lors d’une assemblée à Londres.

Des terrasses, la vue sur le golfe est impressionnante, avec le Vésuve, menaçant, et Capri juste en face. Le palazzo devient rapidement le lieu de passage pour les voyageurs du Grand Tour. Le critique d’art William Beckford était l’un des nombreux visiteurs du Sessa, où il était très bien accueilli pour sa personnalité brillante. Il confessait volontiers qu’il était, après avoir rencontré le roi de Naples, heureux de retourner chez Sir William Hamilton. L’assemblée musicale de ce dernier donnée une fois par semaine au palais « est rendue parfaite par son goût élégant et sa belle performance ».

Si notre ambassadeur remplit sa tâche, celle de promouvoir les intérêts britanniques dans le royaume italien, ses activités officielles lui offrent la liberté de vivre de ses plaisirs et de ses passions comme la géologie. Des frasques et de la dépravation, certes. Mais ce siècle, souvent mal jugé, est bien plus grand ; on ne pleure pas encore ; on sait l’art de vivre et on vit.

Un royaume, « entre Dieu et Satan »

À en croire la peintre Élisabeth Vigée Le Brun, qui séjourna à Naples durant son exil révolutionnaire, il faut surmonter la peur des volcans et des tremblements de terre avant de s’y établir. Cette menace permanente explique la piété fervente et les superstitions des Napolitains, placés sous la protection de San Gennaro. Au XVIIIe siècle, Vésuve est particulièrement actif, fascinant artistes et savants, parmi lesquels les peintres renommés Pierre-Jacques Volaire et J. M. W. Turner.

Cette passion pour les excursions vésuviennes pousse Sir William Hamilton à observer le volcan au plus près, souvent au péril de sa vie. Lors de la violente éruption d’octobre 1767, il décrit une ville en proie à la panique : processions de pénitents, invectives adressées à saint Janvier, puis prosternations dès le retour au calme. Cette religiosité spectaculaire frappe de nombreux voyageurs. Vigée Le Brun raconte ainsi, au sanctuaire de Madonna dell’Arco, avoir vu un homme remercier la Vierge pour la guérison de son enfant, puis une femme réprimander la Madone pour les mauvais traitements de son mari.

Passionné de volcanologie, Lord Hamilton gravit également Etna et devient, selon Horace Walpole, « le professeur des tremblements de terre ». La Royal Society lui décerne en 1770 la médaille Copley, et il publie en 1776 Campi Phlegraei, illustré par Pietro Fabris. Après le séisme de Calabre en 1783, il poursuit ses recherches et échange avec Joseph Banks, tandis que Dominique Vivant Denon rapporte l’effroi qui saisit Naples.

Veuf depuis un an, Hamilton séjourne ensuite à Londres, où il désigne son neveu Charles Francis Greville comme héritier. C’est alors qu’il rencontre Emma Hart, maîtresse de celui-ci. Soucieux d’épouser une riche héritière, ce dernier persuade son oncle de prendre Emma sous sa protection. Malgré quelques hésitations, lord Hamilton accepte, et Emma arrive à Naples avec sa mère le 26 avril 1786, jour de son vingt-et-unième anniversaire.

Horatio Nelson @wikicommons

Le « triumvirat » de l’amour dans une fin de siècle mouvementée 

L’arrivée d’Emma Hart à Naples est une véritable découverte. Dans sa biographie sur Lady Hamilton, Monique de Huertas écrit : « Dès qu’elle met le pied à terre, elle est surprise par la foule, les couleurs, les senteurs, le bruit intense ». Elle s’amuse surtout de voir courir les valets devant les chevaux des voitures. Ils crient et donnent des coups de bâton de droite et de gauche, afin d’ouvrir le chemin. En arrivant au palais, Sir Hamilton lui fait visiter les lieux.

Des précepteurs furent engagés pour donner à Emma des leçons d’italien et de chant pour être au niveau de la haute société napolitaine. Mais il fallut plusieurs mois avant qu’Emma n’accepte le fait que Greville ne la rejoindrait pas à Naples et ne la ferait pas revenir en Angleterre. Elle décide alors de devenir la maîtresse de Hamilton. Ils se marient cinq ans plus tard en Grande-Bretagne.

Louée pour sa beauté qui lui a attiré les grâces des peintres, Lady Hamilton noua des liens forts avec la reine de Naples Marie-Caroline d’Autriche (1752-1814), sœur de l’infortunée reine de France Marie-Antoinette. Son charme, sa vivacité et sa parfaite adaptation à la société napolitaine lui permirent de gagner la confiance de la souveraine.  Leur relation dépassa les usages habituels : elles se voyaient fréquemment, échangeaient des confidences et entretenaient une correspondance suivie. Pour une souveraine très attachée au protocole, cette proximité avec une femme d’origine modeste était alors « exceptionnelle ». Mais en France, les événements révolutionnaires vont faire changer les choses.

L’arrivée des navires de Lord Nelson à Naples en 1793 va perturber leur bonheur. L’Europe vit au rythme de la Révolution française qui a décapité ses rois. Comme bien d’autres monarchies, la Grande-Bretagne craint que ces idées ne débordent sur tout le continent. Elle envoie un de ses meilleurs commandant de vaisseau de ligne (ici, L’Agamemnon) assurer la sécurité des côtés italiennes : Horatio NelsonL’homme voue une haine viscérale à cette Révolution et à ces « démons, qui pour l’opprobre de la race humaine, gouvernent la France. 

Sir William Hamilton par George Romney@wikicommons

Crépuscule d’un ambassadeur, triomphe et scandale d’une passion

Après avoir servi en Méditerranée et participé à la conquête de Corse la même année, Horatio Nelson est grièvement blessé : il perd l’usage de son œil droit à la bataille de Calvi puis son bras droit à celle de Santa Cruz de Tenerife. Soigné à Naples par Emma Hamilton, il noue avec elle une profonde histoire d’amour, malgré leurs mariages respectifs.

Emma apporte à Nelson une affection inconditionnelle et un véritable foyer et  Nelson offre à Emma la sécurité et la stabilité qui lui avaient toujours manqué. Leur union, scandaleuse aux yeux de la société, constitue pourtant la relation la plus équilibrée de leur existence.

Dans le même temps, la reine Marie-Caroline d’Autriche, soutenue par le baronnet John Acton (le Premier ministre de son époux, le roi Ferdinand IV) et par Sir William Hamilton, engage le royaume contre la France en 1798. Les défaites de ses armées contrastent aux victoires françaises qui contraignent la cour à se réfugier en Sicile. Après l’épisode de l’éphémère République napolitaine (1799), la reconquête menée par le Général-cardinal Fabrizio Dionigi Ruffo di Bagnara s’accompagne d’une répression sévère, qui fait encore débat parmi les historiens. Le retour à Naples en 1802 ne met pas fin aux difficultés. Après la mort de Nelson à la bataille de Trafalgar (1805), le Premier consul Napoléon Bonaparte décide d’achever sa conquête de l’Italie. Une nouvelle fois, le roi Ferdinand IV et la reine Marie-Caroline doivent s’enfuir pour se réfugier en Sicile préservée et protégée par les Britanniques. Empereur, Napoléon Ier installe successivement son frère Joseph Bonaparte puis la maréchal Joachim Murat sur le trône. Ferdinand IV, devenu Ier des Deux-Siciles, ne retrouvera effectivement son trône qu’en 1815.

Rentré au Royaume-Uni, William Hamilton voit le scandale du ménage à trois agiter Londres. D’autant que l’aristocrate a encouragé cette relation, admirant profondément Nelson qui n’est plus au mieux de sa forme à la fin de sa vie.  En 1801, Emma donne naissance à Horatia Nelson. Hamilton choisit d’ignorer la réalité de la paternité de l’enfant mais désigne son neveu Charles Francis Greville (1749-1809) comme seul héritier. Un pied de nez à son épouse.

Retiré dans ses propriétés, partageant son temps entre la pêche sur la Tamise, ses collections et la Royal Society, Sir William Hamilton meurt le 6 avril 1803 dans sa maison de Piccadilly.

Horatia Nelson (1801-1881), @wikicommons

Que reste-t-il de la descendance Horatia Nelson ?

Horatia Nelson (1801-1881), bien que déclarée orpheline, apprendra très vite qui était son père et sera très vite acceptée par la famille de l’Amiral. Introduite dans la haute société britannique, douée pour les langues, on la disait d’un caractère jovial. Mais, sa naissance ne lui permet pourtant pas d’épouser un aristocrate, tout auréolée de la gloire de son père.

Elle convolera en noce avec le révérend Philip Ward (1795-1861) avec lequel elle aura dix enfants. Si certains ne survécurent pas, décédés des suites de maladie, d’autres firent des carrières de notaire, de médecins, militaires ou furent religieux comme l’aîné, Horatio (1822-1888) qui fut vicaire après son père. Il existe encore de nombreux descendants de cette famille, certains portent le nom de Nelson-Ward.

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