Entre un héritage britannique, des aspirations nationales et une transition postcoloniale, l’histoire de Malte au XXe siècle demeure marquée par une décennie méconnue : celle où Elizabeth II régna officiellement sur cet archipel méditerranéen. De l’indépendance de 1964 à la proclamation de la République en 1974, l’île chercha sa voie entre fidélité à la Couronne et affirmation souveraine, dans un contexte de décolonisation et de recomposition géopolitique en Méditerranée.

Située dans la mer Méditerranée, l’île de Malte est un objet de convoitises à travers les siècles, occupée par divers empires et royaumes avant de passer sous l’influence de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Lequel dirige Malte jusqu’à l’invasion française en 1798 par les troupes de Napoléon Bonaparte.

Finalement, l’île finit par repasser sous le giron britannique. Une occupation qui va durer jusqu’en 1964 avant que Malte ne devienne officiellement une monarchie durant une décennie, avec à sa tête : la reine Elizabeth II. Une décennie singulière où monarchie constitutionnelle et aspirations nationales se sont croisées, avant de céder la place à la République. Retour sur un moment charnière de l’histoire méditerranéenne.

Timbre maltais du couronnement de la reine Elizabeth II@wikicommons

Une île stratégique sous domination britannique

En 1800, les Britanniques s’emparent de l’île après avoir chassé les troupes de Napoléon Bonaparte, avant d’en faire une colonie officiellement reconnue par les traités européens de 1814-1815. Les Français se sont rendus impopulaires en essayant d’imposer aux Maltais une législation calquée sur la Première République et avec une série de lois restreignant les pratiques religieuses. Tant et si bien que les habitants de l’île n’hésitent pas à appeler les soldats de sa Gracieuses Majesté.

Durant plus d’un siècle et demi, Malte devient une pièce maîtresse de la stratégie impériale britannique : base navale essentielle en Méditerranée, relais vers le canal de Suez après 1869, pivot logistique durant les deux guerres mondiales.

Mais cette importance militaire a un prix : une dépendance économique forte et une autonomie politique limitée. Londres contrôle les affaires étrangères et la défense, tandis que les revendications nationales maltaises, bien que persistantes, sont longtemps contenues. Au cours du XXe siècle, la question du statut de Malte devient centrale. Après plusieurs constitutions accordées puis suspendues, les tensions politiques s’intensifient avec les Britanniques. Accordée au début des années 1920, l’autonomie est suspendue par Londres en 1933 qui refait de Malte une colonie de la Couronne.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’île, durement bombardée mais héroïque, obtient une autonomie accrue en 1947. Toutefois, le conflit a laissé des traces au sein de la population divisée, où quelques Maltais ont rejoint les Italiens.  Pourtant, l’indépendance n’est pas une évidence immédiate pour toute la classe politique : certains souhaitent une intégration complète au Royaume-Uni, d’autres défendent un statut dominion (comme le Parti nationaliste), enfin, une partie de la classe politique milite pour la souveraineté totale.

En 1953, éclate « l’incident du couronnement ». Alors que la jeune reine Elizabeth II s’apprête à être couronnée, Londres a oublié d’inviter une délégation maltaise à l’événement . Le scandale est important et outre les Maltais (cet oubli marque la fin du très monarchiste Parti Constitutionnaliste après deux décennies d’existence parlementaire). Lors des élections législatives, deux ans plus tard, les Travaillistes accèdent à la tête du gouvernement. Londres entre dans une période de négociation entre partisans de l’indépendance et monarchistes qui refusent tout compromis. Finalement, dans le contexte plus large de la décolonisation britannique, le Royaume-Uni accepte d’engager des négociations. Le 21 septembre 1964, après un référendum, Malte accède à l’indépendance avec 54% de oui. Avec une nuance de taille.

Elizabeth II, reine de Malte

La constitution de 1964 va surprendre. Si Malte devient un état souverain, le nouvel état décide de conserver la monarchie comme système. La reine Elizabeth II devient la monarque d’une île où elle sera représentée par un gouverneur général.

Ce choix présente plusieurs avantages : assurer une transition politique stable, maintenir des liens économiques et militaires avec le Royaume-Uni et rassurer les investisseurs et les alliés occidentaux en pleine guerre froide.  Il s’agit d’une monarchie purement constitutionnelle, inspirée du modèle de Westminster, où le souverain n’exerce qu’un rôle symbolique.

Lors des élections législatives, le Parti nationaliste (PN) et les Travaillistes s’affrontent et gouvernement tour à tour. Durant cette période « monarchique », le Premier ministre dirige le pays quand dans la réalité, le Parlement détient le pouvoir politique réel.  La reine Elizabeth II restant une figure d’unité et de continuité institutionnelle.

Cependant, cette indépendance reste partielle dans les faits : présence militaire britannique maintenue, dépendance économique persistante, influence diplomatique de Londres encore forte.  Cette situation alimente un débat national qui devient de plus en plus explosif : indépendance réelle ou souveraineté incomplète ?

Princesse royale, elle avait séjourné à Malte à quatre reprises entre 1949 et 1951 pour rendre visite à son époux, le prince Philip, duc d’Édimbourg, alors en poste à Malte en tant qu’officier de la Royal Navy.

Souveraine, Élisabeth II s’y est rendue officiellement à plusieurs reprises : en 1954 (du 3 au 7 mai), puis dans l’État de Malte en 1967 (du 14 au 17 novembre où elle a évoqué dans son discours de Noël de cette année-là : « Aujourd’hui, Malte est indépendante, la Couronne occupant la même position que dans les autres pays autonomes dont je suis la reine. C’est l’ouverture d’un nouveau chapitre, riche en défis, pour le peuple maltais, qui l’aborde avec détermination et enthousiasme.».

Le drapeau personnel de la Reine à Malte@wikicommons

1974 : la fin de la monarchie et l’affirmation nationale

Le tournant intervient avec le retour au pouvoir de Dom Mintoff et du Parti travailliste en 1971. Porté par une vision plus souverainiste et non-alignée, le gouvernement engage une transformation profonde du régime qui n’entend plus conserver l’institution royale. Les Travaillistes ont même obtenu le remplacement du gouverneur-général (Sir Maurice Henry Dorman), jusqu’ici britannique, par un autre plus maltais (Sir Anthony Mamo).

De profondes réformes sont introduites par le nouveau gouvernement : Le droit du travail est modernisé, notamment par l’adoption de l’égalité salariale entre les sexes. En matière de droit civil, le mariage civil est instauré et l’homosexualité et l’adultère dépénalisés (1973) ; la peine capitale pour meurtre a été abolie en 1971.  Reste à récupérer les bases militaires britanniques rapidement obtenues.  Les monarchistes pro-britanniques ont perdu pied électoralement comme avec le Progressive Constitutionalist Party (PCP).

Le 13 décembre 1974, le gouvernement travailliste fait modifier la Constitution. La monarchie est abolie officiellement même si Malte reste au sein du Commonwealth. Le gouverneur général est remplacé par un président maltais, symbole d’une indépendance pleinement assumée.  Quelques années plus tard, en 1979, le départ des dernières forces britanniques marquera ce que les autorités qualifient de « véritable indépendance ».

En restant reine de Malte pendant dix ans, Elizabeth II aura incarné moins une domination qu’un pont entre deux époques : celle de l’Empire britannique finissant, et celle des États souverains émergents. Monarchie de transition, la couronne maltaise fut un compromis pragmatique. Mais l’histoire en décida autrement : face à la montée des aspirations nationales, la République s’imposa comme l’aboutissement logique du processus d’émancipation.

Malte, aujourd’hui pleinement souveraine et européenne, garde néanmoins les traces de cette décennie singulière – où une reine étrangère régna sur une nation en quête d’elle-même.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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