À l’aube du XXe siècle, le royaume du Kongo, ancienne puissance monarchique d’Afrique centrale, se trouve fragilisé par les rivalités dynastiques et l’emprise croissante d’un Portugal expansionniste. Dans ce contexte troublé, l’accession au trône du roi Manuel III Afonso incarne les ultimes tentatives de préserver une institution pluriséculaire face aux profondes mutations politiques et sociales imposées par la colonisation.
Dans l’histoire des royaumes africains, le royaume du Kongo occupe une place singulière. Puissance politique, militaire et culturelle majeure d’Afrique centrale, il entretint dès le XVe siècle des relations diplomatiques, commerciales et religieuses avec le Portugal. Puissance coloniale en devenir, Lisbonne ne tarde pas à s’intégrer considérablement dans les luttes de succession au trône, afin de mieux contrôler le Kongo et ses richesses.
Parmi les souverains qui tentèrent de préserver l’équilibre fragile entre héritage ancestral et pression étrangère, Manuel III Afonso du Kongo demeure une figure méconnue, dont le règne témoigne des luttes internes et des bouleversements d’une monarchie en pleine mutation.

Game of Thrones africain
C’est une succession d’évènements qui vont permettre à Manuel III Afonso de ceindre la prestigieuse couronne du Kongo, un empire qui s’étendait sur une vaste zone couvrant aujourd’hui l’Angola, la République démocratique du Congo, la République du Congo et le Gabon. Le royaume, structuré autour de la capitale Mbanza Kongo – rebaptisée São Salvador après la christianisation des ManiKongo (rois) –, reposait sur un système monarchique puissant et une organisation administrative avancée.
En dépit de luttes farouches, qui ont vu émergé des personnalités telles que Kimpa Vita-la Jeanne d’Arc d’Angola-, les colons portugais se sont progressivement emparés de l’appareil d’état d’un empire affaibli par des années de guerre civile entre les différentes branches de la Maison royale (Kinlaza, Kimpanzu , Mpanzu kanda). Lorsqu’il voit le jour en 1872, Manuel Martins Kiditu est déjà au centre de ses luttes internes pour le trône. Regardé avec mépris par les autres princes de la famille royale, il se détache pourtant d’eux par son intelligence et devient même le protégé des prêtres catholiques. Repéré par le roi Alvaro XIV, il devient un de ses pages en 1893, un interprète reconnu considéré comme « instruit dans les manières et les coutumes des hommes blancs ».
Son destin change drastiquement avec le décès du roi Henri IV du Kongo en 1901, des suites d’une mauvaise angine. Face aux multiples candidats qui revendiquent la couronne, les Portugais imposent alors leur favori, Pedro VII (VI), dont le règne va être assujetti aux soubresauts politiques qui éclatent à Lisbonne. La chute de la monarchie et la proclamation de la République en 1910 provoquent un vaste débat au sein du nouveau Parlement qui se met en place. Que faire de cette royauté au Kongo dont les regalia sont incompatibles avec les institutions républicaines ? Pour les colons, les souverains des Kongos ne représentent plus rien d’autres que des roitelets sans importance, tout juste bons à maintenir la paix civile et sociale dans le protectorat. Le Résident général José dos Santos préconise de mettre fin à la monarchie, mais certaines voix s’élèvent contre cette suggestion et Lisbonne est contrainte de reculer.
Pedro VI est décédé en juin 1910. Son successeur est à nommer. Encore une fois, la couronne est l’objet de convoitises, avec cette fois, une nuance, de sévères divisions au sein des églises présentes dans le royaume. Les Baptistes souhaitent voir monter sur le trône, un des petit-fils de Pedro VII, le prince Pedro Lelo, déjà écarté du trône en 1896. Les Catholiques estiment qu’il est déconnecté des réalités, étant absent du pays, et privilégie alors Manuel Martins Kiditu de Madimba, qui est un parent éloigné de Pedro VI en dépit de ses origines modestes (sa mère n’était qu’une simple paysanne). Au sein du Conseil royal, les discussions sont toutes aussi âpres. Une partie de ses membres soutient le prince Manuel Fernandes Komba (désigné aussitôt) tandis que le parti protestant a décidé de soutenir le prince Pedro Lelo, son neveu, avec l’appui du Résident Général.

Le crépuscule d’une monarchie
Finalement, après des mois de tergiversations, Manuel Martins Kiditu est finalement retenu pour ceindre la couronne, le 1er juillet 1911. Ce « Game of Thrones » angolais a permis à la monarchie Kongo de mettre en suspens le débat sur son avenir. Pour Lisbonne, cette incongruité doit disparaître quand même bien Manuel III s’avère un « fonctionnaire » zélé du protectorat. Le prétexte à sa remise en cause va finalement intervenir deux ans après son accession au pouvoir. Un soulèvement anti-portugais éclate dans le royaume. Il est d’une ampleur inédite. En fond de toile, le « régime du travail (forcé) » mis en place, devenu contraignant pour les Kongos qui finissent par appeler leurs chefs à résister. Les mêmes qui avaient été pourtant nommés par l’administration coloniale avec l’accord du roi Manuel III. Le souverain est fragilisé par cette révolte qui l’accuse de ne plus gouverner « le peuple dans l’amour » et d’être corrompu. Ajouté à cela, les colons qui n’hésitent pas à détourner les salaires des « employés ».
La rébellion monte rapidement en puissance, se dote de princes à sa tête comme Tulante Alvaro Buta de Lovo, conseiller et parent du roi Manuel III. Le Portugal décide d’envoyer des troupes pour mater le soulèvement qui va se poursuivre durant deux ans. Lassée, la République décide de mettre fin à cette monarchie qui est incapable de calmer ses sujets ou son aristocratie qui conteste régulièrement l’autorité centrale. En 1915, Manuel III apprend subitement qu’il est « limogé » de son trône et prié de quitter la capitale. Une douche froide pour le souverain qui doit retirer son manteau d’hermine. Bien officiellement abolie, l’institution royale va perdurer titulairement dans la capitale. Les monarques reçoivent une pension d’État et ne détiennent plus qu’un rôle culturel.
Exilé, Manuel III meurt en 1927,abandonné, dernier symbole d’une monarchie perdue par ses appétits politiques et réduite à sa seule expression angolaise.
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L’héritage d’un roi et d’un royaume
Son règne aura été court et limité par la domination coloniale. Manuel III Afonso demeure cependant une figure symbolique majeure de l’histoire du Kongo. Il incarne la transition entre un passé monarchique prestigieux et une époque marquée par la transformation coloniale et la modernisation forcée des sociétés africaines.
Aujourd’hui, l’héritage du royaume du Kongo continue de marquer profondément l’identité culturelle et historique de l’Afrique centrale. Les traditions, la mémoire monarchique et les structures sociales issues de cet ancien État subsistent encore dans plusieurs régions.
Le règne de Manuel III rappelle ainsi qu’au début du XXe siècle, certaines monarchies africaines tentaient encore de préserver leur héritage face aux bouleversements du monde colonial. Son parcours symbolise le dernier chapitre d’une institution vieille de plus de cinq siècles, dont l’influence culturelle demeure vivante bien au-delà de sa disparition politique.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







