Sur les hauteurs de la Drôme provençale, le Château de Grignan traverse près de mille ans d’histoire française. Tour à tour forteresse médiévale, palais Renaissance et demeure aristocratique d’une seule et même dynastie, il demeure indissociable de la figure de Madame de Sévigné et des affres de la Révolution française. Ce monument emblématique raconte à lui seul une part de l’âme de l’histoire de France.

Dominant les champs de lavande et les collines de la Drôme provençale, le Château de Grignan est l’un des plus remarquables édifices historiques du sud-est de la France dont les premières constructions. À la fois forteresse médiévale, palais Renaissance et haut lieu de mémoire littéraire, il incarne près de mille ans d’histoire.

Son nom reste indissociablement lié à celui de Madame de Sévigné, qui y termina ses jours en 1696, faisant du château un sanctuaire de la littérature française autant qu’un joyau architectural

Façade et cour arrière du château de Grignan@FDN

Des origines antiques à la forteresse féodale

Bien avant que ne s’élèvent ses élégantes façades de pierre blonde, le site de Grignan était occupé par un domaine agricole gallo-romain dépendant de l’évêque de Die. Au Xe siècle, une première fortification y est construite par la petite aristocratie locale.

Avant 1035, la seigneurie passe aux mains de Rostaing de Grignan, considéré comme le premier maître connu du château. Très tôt, la forteresse joue un rôle structurant, ornée d’une tour défensive. Mais, dès 1106, les habitations se regroupent à ses pieds, donnant naissance au bourg castral. Au XIIe siècle, une enceinte protège cet embryon de village.

Dans la seconde moitié de ce même siècle, la puissante famille des Adhémar de Monteil s’impose progressivement à Grignan inscrivent leur nom dans l’histoire de France. En avril 1212, les seigneurs Giraud V de Grignan et son cousin Lambert de la Garde sont excommuniés par le Pape Innocent III pour avoir pactisé avec les Albigeois.

En 1239, la branche des Adhémar de Grignan obtient officiellement la seigneurie après le décès du dernier des aînés ; Le château devient alors le centre d’un territoire bénéficiant, dès 1257, d’un statut privilégié accordé par le comte de Provence, garantissant une large autonomie fiscale et judiciaire.

Au fil du XIIIe siècle, le village s’agrandit, la chapelle Saint-Romain est édifiée, et la seigneurie est élevée au rang de baronnie. Aux XIVe et XVe siècles, les défenses sont renforcées, témoignant de l’importance stratégique de cette place forte aux confins du Dauphiné et de la Provence. Même si le château a perdu progressivement son rôle défensif pour devenir une résidence où l’art est magnifié.

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Tableau Renaissance du château de Grignan@FDN

La métamorphose Renaissance

Le destin monumental du château bascule à la fin du XVe siècle grâce à Gaucher Adhémar (1450-1516). Echanson, écuyer puis conseiller du roi Louis XI, il entreprend de transformer l’austère forteresse médiévale en résidence raffinée.

Son mariage avec Diane de Montfort, héritière de titres italiens, favorise l’introduction d’influences artistiques venues de la péninsule. Entre 1478 et 1516, de vastes travaux sont menés : les salles sont agrandies, les façades remodelées et une somptueuse galerie d’apparat est construite.

Son fils, Louis Adhémar (1474-1558), poursuit cette ambitieuse entreprise. Son mariage avec Anne de Saint-Chamond, nièce du cardinal de Tournon, lui permet d’entrer au sein du cercle royal. Il va participer aux campagnes d’Italie aux côtés du roi François Ier qui en fera son ambassadeur auprès du pape puis lieutenant général de Provence. C’est lui qui confère au château son allure actuelle. Entre 1540 et 1556 sont édifiés le grand logis sud et la célèbre façade dite « François Ier », longue de 52 mètres et haute de 18 mètres, chef-d’œuvre de la Renaissance française, sur un modèle identique de ce que l’on trouve dans les châteaux de la Loire et du Palais des Papes d’Avignon.

Le prestige du lieu est tel que François Ier lui-même, revenant de Marseille après sa rencontre avec le pape Clément VII, visite Grignan en novembre 1533. Le roi découvre alors l’une des plus belles résidences aristocratiques du royaume et accède à la demande de Louis Adhémar de transformer la seigneurie de baronnie en comté.

La carrière de Louis Adhémar est cependant assombrie par son implication indirecte dans le massacre des Vaudois de Mérindol et de Cabrières-d’Aigues en 1545. Favorable à une répression sévère de cette minorité religieuse, il est ensuite poursuivi et emprisonné avant d’être réhabilité par Henri II. Le château souffrira des Guerres de religion, la maison restant fidèle au parti catholique attaché aux Valois.

Lorsqu’il décède sans descendance directe, une bataille s’engage entre les héritiers et François de Lorraine, duc de Guise, désigné comme légitime propriétaire du château par testament.  Finalement, Gaspard (de Castellane) Adhémar de Monteil obtient gain de cause et récupère ses biens, inaugurant le « règne « de la famille de Castellane sur le château qui reprend le nom dynastique de la branche aînée.

François Adhémar de Monteil de Grignan et Françoise de Sévigné, @wikicommons

L’âge d’or sous les comtes de Grignan

Au XVIIe siècle, le château connaît son apogée avec François Adhémar de Monteil de Grignan (1632-1714). Certainement le plus brillant de cette famille, il est l’aîné d’une fratrie de onze enfants. Proche du roi Louis XIV, il cumule les honneurs. Lieutenant-général du gouvernement de Languedoc, puis de Provence, il sera même nommé gouverneur du Comtat de Venaissin (1688).

En 1669, il épouse Françoise-Marguerite de Sévigné (1645-1706), fille de la célèbre épistolière Madame (marquise Marie de Rabutin-Chantal) de Sévigné, après avoir été successivement veuf par deux fois. Le mariage unit deux univers : celui de la haute noblesse provençale et celui des salons parisiens du Grand Siècle. « Cette femme-là a de l’esprit, mais un esprit aigre, d’une gloire insupportable, et fera bien des sottises. Elle se fera autant d’ennemis que la mère s’est fait d’amis et d’adorateurs », avait écrit d’elle son cousin Roger de Bussy-Rabutin.  On tenta même d‘en faire une maitresse du roi-Soleil.

Lorsque le comte est nommé lieutenant général de Provence, le couple s’installe dans cette demeure spectaculaire dominant la vallée du Rhône. Séparée de sa fille, Madame de Sévigné entame avec elle une correspondance qui deviendra l’un des monuments de la littérature française. Elle séjourne à Grignan à trois reprises, pour de longues périodes. Ses lettres décrivent avec finesse la vie quotidienne du château, les difficultés financières du comte (qui dépense sans compter pour sa femme) et la beauté du site.

Grâce au soutien des frères prélats du comte, l’aile orientale, dite « façade des prélats », est édifiée entre 1684 et 1690, donnant à l’ensemble une harmonie classique, lui donnant une allure de château royal avec ses multiples tapisseries. Leur fille Pauline de Slimane (1674-1737), « gracieuse et d’une vive intelligence », sera la dame de Compagnie de la duchesse d’Orléans. C’est grâce à elle que les écrits de sa grand-mère ont pu survivre jusqu’à nos jours.

Le 17 avril 1696, Madame de Sévigné meurt au château à l’âge de 70 ans, alors qu’elle veille sa fille malade. Elle est inhumée dans la collégiale Saint-Sauveur, au pied même de la terrasse qu’elle contemplait chaque jour.

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Jean-Baptiste de Félix d’Ollières (1711-1775), comte du Muy,

Ruine révolutionnaire et espoirs d’Empire

Après la mort du comte en 1714, les dettes accablent ses héritiers. En 1732, le château est vendu par Pauline à la famille du marquis Louis Nicolas Victor de Félix d’Ollières (1711-1775), comte du Muy, un des créanciers de son père. A son décès, c’est son neveu Jean-Baptiste (1751-1820) qui reprend cet héritage prestigieux. Bien qu’il a fait sa carrière sous la monarchie, il va adhérer aux idées de la Révolution française. Brillant militaire, il est sur la liste des potentiels candidats au ministère de la Guerre en 1792. Il va être la victime d’un complot au sein de la Convention où on le dénonce comme émigré. Sans l’emprisonner, suspendu de toutes fonctions.

Le château de Grignan est la victime de la Révolution française porte un coup presque fatal à l’édifice. On lui confisque ses biens, on revend le mobilier comme les œuvres d’art. Quand ils ne ne sont pas brûlés. Considéré comme un symbole honni de la féodalité, il est partiellement démoli en 1793 sur ordre du district de Montélimar. En quelques semaines, les toitures disparaissent et une grande partie de la façade Renaissance est abattue. Il faudra attendre la fin de la Terreur pour que Louis Nicolas Victor de Félix d’Ollières soit radié des listes d’émigrés et réintégré dans l’armée, poursuivant sa carrière sous le Premier empire. Nommé Baron d’Empire par Napoléon Ier qui lui décerne la croix de la Légion d’Honneur et lui promet une indemnité pour la perte de ses biens, il rallie finalement les Bourbons lors de la Restauration (1814/1815).

Pendant des décennies, les ruines romantiques attirent néanmoins les voyageurs du Grand Tour, notamment des visiteurs britanniques fascinés par ce palais éventré dominant la Provence. Son cousin et héritier finit par vendre ce qu’il reste de l’édifice à Léopold Faure (1808-1883), notable du cru.

oniface de Castellane et Marie Fontaine au château de Grignan@FDN

La renaissance du château au cours du XXe siècle

Au XIXe siècle, plusieurs propriétaires entreprennent de sauver les vestiges. Léopold Faure en assure la protection et renforce les bâtiments encore debout. Sa veuve le revend en 1902 au comte Boniface de Castellane (1867-1932).

Dandy parisien qui a épousé une fille de millionnaire américain, l’aristocrate dépense sans compter la dot de sa femme, se fait élire député des Basses-Alpes entre 1898 et 1910. Lorsqu’Anna Goulde demande le divorce (1906), c’est un coup de tonnerre pour le comte qui se retrouve soudainement à la rue et contraint de travailler pour vivre (il sera courtier en objets d’art). Son ex-épouse se remarie avec le cousin de son premier mari, le duc de Talleyrand-Perigord. Criblé de dettes, il revend à son tour le château de Grignan. A son autre cousin, Raymond de Castellane-Norande avant que ce ne dernier ne le cède à Marie Fontaine (1853-1937) femme exceptionnelle, richissime, qui va assurer véritablement la résurrection du château.

Acquéreuse en 1912, elle consacre sa fortune à une reconstruction minutieuse menée jusqu’en 1931. S’appuyant sur des dessins anciens, des peintures et des relevés historiques, elle redonne vie à l’un des plus beaux palais Renaissance de France, ajoutant les progrès techniques de son époque. Si certaines restitutions ont ensuite été discutées par les historiens, l’œuvre de Marie Fontaine demeure un acte majeur de sauvegarde patrimoniale.

À son décès  le château reste dans sa famille avant d’être acquis en 1979 par le Conseil général de la Drôme.

Forteresse médiévale devenue palais Renaissance, résidence aristocratique transformée en lieu de mémoire littéraire, détruite par la Révolution puis ressuscitée au XXe siècle, il symbolise la capacité du patrimoine à survivre aux siècles ; Classé monument historique, le château accueille aujourd’hui expositions, concerts et les célèbres Fêtes nocturnes, consacrées chaque été à Madame de Sévigné et au théâtre. Le château de Grignan n’est pas seulement un monument ; il est un livre ouvert sur l’histoire de France.

Depuis ses terrasses, le regard embrasse les paysages de Provence qui inspirèrent tant de lettres. Le château de Grignan continue d’émerveiller par la noblesse de son architecture, la richesse de son histoire et l’intimité littéraire qu’il conserve.

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Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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