Il est des personnages historiques que la postérité a injustement condamnés à demeurer dans l’ombre d’un nom plus célèbre. Caroline Murat est de ceux-là.
Sœur cadette de Napoléon Bonaparte, épouse du flamboyant Joachim Murat et reine de Naples, elle fut pourtant bien davantage qu’une princesse de cour ou qu’une simple épouse de maréchal.
Avec La Reine et le Sabre, la princesse Yasmine Murat entreprend de lui restituer sa voix, son ambition, ses passions et, surtout, sa formidable intelligence politique.

Caroline Bonaparte, épouse de Maréchal et reine
Née à Ajaccio le 25 mars 1782, Caroline Bonaparte est la plus jeune des trois sœurs de Napoléon. Son enfance est marquée par l’exil de la famille Bonaparte,, avant que l’ascension fulgurante de son frère ne transforme radicalement le destin familial. Élève de Madame Campan, elle grandit dans l’univers parisien où se côtoient ambitions, alliances et stratégies matrimoniales. En 1800, elle épouse Joachim Murat, le spectaculaire cavalier devenu l’un des plus brillants chefs militaires de la Révolution puis de l’Empire.
De cette union naît l’un des couples les plus fascinants de l’épopée impériale. Joachim possède l’éclat, le panache, l’extraordinaire bravoure du sabre. Caroline, elle, possède quelque chose de plus discret mais peut-être de plus redoutable : le sens du pouvoir.
Lorsque Napoléon distribue des couronnes à sa famille, la jeune Bonaparte refuse de rester spectatrice. Après le grand-duché de Berg et de Clèves, vient le royaume de Naples. En 1808, Caroline devient reine aux côtés de Murat et découvre alors la réalité du pouvoir. Mais elle ne se contente pas de porter une couronne. Lorsque son époux est retenu par ses campagnes militaires, elle joue un véritable rôle dans la conduite du royaume. Elle s’intéresse à l’économie, à l’éducation, aux arts et aux antiquités, tout en manœuvrant dans les eaux dangereuses de la diplomatie européenne.
C’est précisément cette Caroline-là que Yasmine Murat choisit de raconter.
Et c’est toute la réussite de son livre.

Une soeur de Napoléon, trop souvent négligée par l’Histoire
La princesse Yasmine Murat ne se contente pas de ressusciter une figure historique : elle lui redonne une épaisseur romanesque sans sacrifier l’exigence historique. Le choix de s’appuyer sur les archives familiales permet de faire dialoguer l’intime et le politique, les sentiments et les calculs, les espoirs d’une jeune fille corse et les responsabilités d’une souveraine prise dans la tourmente napoléonienne.
Le spécialiste du Premier Empire Jean Tulard ne s’y trompe pas lorsqu’il souligne, dans sa préface, que la vie de Caroline constitue elle-même un véritable roman. L’historien insiste également sur cette nécessité de dépasser l’image de Joachim, dont la gloire militaire a longtemps éclipsé celle de son épouse.
Le titre, La Reine et le Sabre, résume admirablement cette dualité. Le sabre est celui de Murat, cavalier flamboyant, héros des champs de bataille, dont les charges spectaculaires ont marqué l’imaginaire impérial. La reine, elle, est Caroline : moins spectaculaire peut-être, mais infiniment plus politique. Là où son mari conquiert par l’épée, elle tente de préserver, d’administrer et de négocier.
La princesse Yasmine Murat restitue également une dimension trop souvent négligée de son personnage : son goût pour les arts.
Caroline fut une véritable mécène. À Naples, elle encouragea des artistes comme Ingres, Gérard ou Rebell et s’intéressa passionnément aux antiquités de Pompéi et d’Herculanum. Elle contribua ainsi à faire de la cour napolitaine un foyer artistique majeur du début du XIXᵉ siècle. Les travaux historiques consacrés à ses collections montrent même qu’elle fut, durant les dernières années du règne, le véritable moteur de la vie artistique et culturelle napolitaine.
Cette passion éclaire d’un jour nouveau une femme que l’historiographie a longtemps réduite à son ambition. Caroline aimait le luxe, certes, mais elle aimait également les livres, les œuvres d’art, les découvertes archéologiques et l’architecture. Elle possédait ce goût très particulier des souverains qui savent que le pouvoir se manifeste aussi par les palais, les collections, les artistes que l’on protège et les œuvres que l’on fait naître. C’est peut-être là que réside le plus grand mérite de La Reine et le Sabre : nous faire comprendre que Caroline Murat ne fut pas simplement une femme qui voulut une couronne. Elle fut une femme qui voulut être à la hauteur de celle-ci.
Caroline reste pourtant une personnalité profondément ambivalente. Ambitieuse, passionnée, parfois calculatrice, elle ne fut jamais une héroïne lisse. Son rapport à Napoléon fut complexe, fait de fidélité familiale, de rivalités et de volonté d’émancipation. Dès 1810, les Murat cherchèrent progressivement à desserrer l’emprise de l’Empereur sur Naples. Lorsque l’Empire vacille, Caroline se retrouve alors confrontée à cette terrible question : que devient une reine lorsque celui qui lui a donné sa couronne n’est plus en mesure de la protéger ?
C’est ici que le destin de Caroline prend aussi une dimension presque tragique. Elle avait voulu un royaume. Elle l’avait obtenu. Elle avait voulu que sa famille compte parmi les grandes dynasties européennes. Elle y était parvenue. Mais les trônes napoléoniens étaient bâtis sur une Europe mouvante, et leur chute fut presque aussi rapide que leur ascension.
Avec une plume vivante et un véritable sens du récit, la princesse Yasmine Murat réussit à faire revivre cette époque où les Bonaparte et les Murat semblaient pouvoir remodeler l’Europe. Son livre se lit ainsi comme une plongée dans un monde disparu, celui des palais impériaux, des uniformes chamarrés, des négociations secrètes, des ambitions dynastiques et des passions familiales.
Mais il est surtout le portrait d’une femme.
Une femme qui fut sœur d’empereur, épouse de maréchal, grande-duchesse, reine, mère, collectionneuse, mécène et femme politique. Une femme dont l’existence fut intimement mêlée aux bouleversements qui transformèrent l’Europe au début du XIXᵉ siècle et qui ferma les yeux sur ce monde tumultueux en 1839.
On referme La Reine et le Sabre avec le sentiment d’avoir découvert, ou redécouvert, une Caroline Murat débarrassée des caricatures. Ni simple sœur de Napoléon, ni seulement épouse du flamboyant Murat, elle apparaît enfin pour ce qu’elle fut : une personnalité politique à part entière, dont l’intelligence, le goût et l’ambition méritaient depuis longtemps une place plus importante dans le grand récit napoléonien.
Un livre élégant, documenté et passionnant, qui offre à Caroline Murat ce que l’Histoire lui avait trop longtemps refusé : le premier rôle.
La Reine et le Sabre, Yasmine Murat, 528 P. éditions de l’Archipel
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







