Depuis plus de trois siècles, la France et le royaume de Siam – aujourd’hui la Thaïlande – entretiennent une relation singulière faite d’échanges diplomatiques et de fascination mutuelle. Des ambassades spectaculaires envoyées à la cour de Louis XIV aux partenariats actuels, cette histoire illustre un dialogue ancien entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est, dont Paris et Bangkok célèbrent aujourd’hui le 170ᵉ anniversaire de leurs relations diplomatiques.

Ambassades somptueuses, rivalités coloniales et diplomatie délicate : l’histoire des relations entre la France et la Thaïlande – ancien royaume de Siam – figure parmi les plus anciennes interactions entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est.

Des missions prestigieuses envoyées à la cour de Louis XIV aux partenariats actuels, cette relation illustre comment un royaume asiatique a su conjuguer fascination pour l’Occident et préservation de sa souveraineté. Cette année, la France et la Thaïlande célèbrent le 170ᵉ anniversaire d’une amitié durable, qui a traversé les soubresauts de l’histoire sans jamais se démentir.

Le roi Naraï du Siam @wikicommons

Quand le Siam fascine la cour de Louis XIV

Au XVIIᵉ siècle, le royaume de Siam est l’une des grandes puissances d’Asie du Sud-Est. Sa capitale, Ayutthaya, est alors une ville cosmopolite où commerçants persans, chinois et japonais se côtoient. Monté sur le trône en 1656, le roi Narai marque les premiers jours de son règne par un bain de sang, en éliminant tous les prétendants qui pourraient lui faire de l’ombre, frères et oncles compris.  Mais très vite, il doit affronter un autre danger qui menace son royaume, celui de l’arrivée des nations occidentales qui lorgnent sur ses richesses.

Narai va chercher à équilibrer les influences étrangères. Les Hollandais dominent alors le commerce maritime régional, tandis que les Anglais tentent d’étendre leurs positions. Pour contrebalancer ces puissances, le souverain décide de se tourner vers la France de Louis XIV. Les premiers contacts sont favorisés par l’activité des missionnaires français qui ont tenté vainement de le convertir au catholicisme et par des diplomates envoyés par Versailles.

En 1684, le roi de Siam dépêche une ambassade officielle vers la France. L’événement marque profondément la cour du Roi-Soleil. Mais, c’est l’ambassade suivante, en 1686, conduite par le diplomate Kosa Pan, qui connaît un succès spectaculaire. Les récits de l’époque évoquent l’émerveillement des Parisiens devant les costumes brodés d’or, les ombrelles cérémonielles et les rites diplomatiques orientaux. L’ambassadeur est reçu à Versailles lors d’une audience solennelle. La scène frappe les mémoires : des dignitaires venus de l’autre bout du monde saluent le monarque français dans la galerie des Glaces. Le diplomate et savant Simon de La Loubère, envoyé au Siam en 1687, laissera d’ailleurs un témoignage précieux à ce sujet : « Le royaume de Siam est l’un des plus riches et des plus policés de l’Orient. »;

Pour la France, cette relation représente une opportunité stratégique : établir une influence politique et commerciale en Asie du Sud-Est.

L'ambassade du Siam reçue par Napoléon III en 1861 à Fontainebleau@wikicommons

Le Siam face à l’expansion européenne

Encouragé par ces succès diplomatiques, Versailles tente d’aller plus loin. En 1687, une mission française dirigée par le général Desfarges arrive au Siam avec plusieurs centaines de soldats. La France obtient alors des concessions militaires dans les ports de Bangkok et de Mergui. L’objectif est double : sécuriser les routes commerciales, et affirmer une présence stratégique dans la région, damer le pion aux Britanniques.

Cependant, cette influence française croissante inquiète une partie de l’élite siamoise qui commence à verser dans la xénophobie anti-française. La noblesse des khunnang s’irrite également de la présence de l’aventurier grec Constantin Phaulkon, véritable initiateur de ces liens noués entre les deux monarchies, auprès du souverain. Profitant d’un affaiblissement de l’état de santé du roi Narai, une révolution de palais éclate en 1688. Le nouveau pouvoir arrête le souverain, son conseiller et chasse les troupes française de la capitale, contrainte de rejoindre la colonie-comptoir de Pondichéry (Inde).   Le roi Narai meurt la même année et la politique extérieure du royaume change radicalement, marquant la fin brutale de la première phase des relations franco-siamoises.

Pendant près d’un siècle, les contacts diplomatiques entre la Thaïlande et la France restent limités.

Malgré ce recul politique, les relations ne disparaissent pas totalement. Au XVIIIᵉ et au début du XIXᵉ siècle, elles survivent grâce aux missionnaires catholiques, aux savants et aux voyageurs français. Les Missions étrangères de Paris jouent un rôle central dans la transmission culturelle entre l’Europe et le Siam. Ces religieux introduisent des connaissances scientifiques occidentales, notamment dans les domaines de la médecine et de l’astronomie.

Le royaume de Siam, tout en restant prudent vis-à-vis des puissances étrangères, observe attentivement les transformations du monde.

Au XIXᵉ siècle, l’équilibre régional se transforme profondément. Les puissances européennes étendent leurs empires coloniaux en Asie. Sous le Second Empire, la France de Napoléon III s’implante progressivement en Indochine (Cochinchine en 1862, Cambodge sous protectorat en 1863 avant que le Tonkin et l’Annam ne soient incorporés à cette colonie en devenir.

Le Siam se retrouve alors pris en étau entre les possessions britanniques de Birmanie et les territoires français d’Indochine. Sous le règne du roi Rama IV Mongkut  (1851-1868), un souverain érudit et modernisateur, le royaume adopte une stratégie pragmatique : s’ouvrir diplomatiquement afin d’éviter la colonisation et la perte d’autres territoires.

En 1856, la France de Napoléon III signe avec le Siam un traité d’amitié, de commerce et de navigation. Ce texte garantit notamment : l’ouverture des ports au commerce français, la liberté religieuse pour les missionnaires, la protection juridique des ressortissants français Le traité proclame également une formule diplomatique classique : « Paix constante et amitié perpétuelle entre la France et le royaume de Siam. ».

Une ironie au regard de l’expansionnisme colonial français.

Perte des territoires siamois au profit de la France @wikicommons

La crise franco-siamoise de 1893

Malgré ce rapprochement officiel, les tensions ne disparaissent pas. À mesure que l’empire colonial français s’étend en Indochine, les frontières avec le Siam deviennent un sujet de conflit.

La crise éclate en 1893, sous le règne du roi Chulalongkorn (Rama V), fils du précédent souverain. Des incidents opposent les forces françaises et siamoises le long du Mékong. La France accuse Bangkok de menacer ses intérêts au Laos. En juillet 1893, la marine française remonte le fleuve Chao Phraya et force l’entrée de Bangkok lors de l’incident de Paknam, un épisode militaire qui marque profondément la mémoire nationale thaïlandaise. Sous la pression, le Siam doit signer le traité de Bangkok du 3 octobre 1893.

Le royaume cède alors à l’Indochine française les territoires situés à l’est du Mékong, correspondant en grande partie au futur Laos. Pour le Siam, cet accord constitue une perte territoriale majeure. Mais le roi Chulalongkorn adopte une stratégie lucide : accepter certaines concessions afin de préserver l’indépendance du royaume. La France renonce d’ailleurs à mettre en place un protectorat sur le Siam.

Cette diplomatie prudente sera souvent saluée par les historiens. Même si dans la réalité, le monarque a fait preuve d’une mauvaise analyse de la situation, pensant fortement que les Britanniques viendraient à sa rescousse.

Les tensions entre la France et le Siam ne disparaissent pas immédiatement après 1893, notamment autour du Laos que les Siamois prennent le temps d’évacuer. Plusieurs traités viennent progressivement stabiliser la situation. Le traité franco-siamois de 1904, signé à Paris, fixe de nouvelles frontières entre l’Indochine française et le Siam. D’autres ajustements territoriaux sont réalisés trois ans plus tard. Ces accords contribuent à dessiner les frontières contemporaines de la Thaïlande, du Laos et du Cambodge. Malgré ces pertes territoriales, le Siam réussit ce qu’aucun autre royaume d’Asie du Sud-Est n’a accompli à l’époque : éviter la colonisation directe.

Le général de Gaulle et Rama IX de Thaïlande, leurs épouses (1960).

Du Siam à la Thaïlande : un nouveau chapitre

Au XXᵉ siècle, les relations franco-thaïlandaises évoluent dans un contexte profondément transformé. En 1939, le Siam adopte officiellement le nom de Thaïlande.

Après la Seconde Guerre mondiale et la fin de l’empire colonial français en Indochine (1955), les relations entre Paris et Bangkok se normalisent et prennent une dimension nouvelle.

La coopération s’étend à de nombreux domaines : échanges universitaires, coopération scientifique, diplomatie culturelle, partenariats économiques

Aujourd’hui, la France considère la Thaïlande comme son plus ancien partenaire diplomatique en Asie du Sud-Est et se distingue par plusieurs caractéristiques rares. Elle est d’abord ancienne : peu de pays d’Asie ont entretenu des relations diplomatiques aussi précoces avec une puissance européenne. Elle est aussi complexe : mêlant fascination culturelle, rivalités impériales et coopération diplomatique. Enfin, elle révèle l’habileté politique des souverains siamois, capables de naviguer entre les ambitions des grandes puissances.

Trois siècles après l’arrivée des ambassadeurs de Siam à Versailles, la relation entre Paris et Bangkok demeure encore de nos jours le témoignage d’un dialogue historique entre deux mondes que tout opposait. Un dialogue né sous les dorures du Grand Siècle et qui continue, aujourd’hui encore, d’influencer les relations entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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