Le destin du duché de Modène s’inscrit au cœur des stratégies matrimoniales et des bouleversements politiques qui ont façonné l’Europe moderne. Passé sous l’influence des Habsbourg-Lorraine, l’écho de son histoire tourmentée, résonne encore aujourd’hui avec ses héritiers.

À la croisée des ambitions dynastiques, des bouleversements révolutionnaires et des recompositions européennes, l’histoire du duché de Modène illustre la manière dont les Habsbourg-Lorraine ont étendu leur influence sur la péninsule italienne. D’un mariage stratégique au XVIIIᵉ siècle à l’héritage symbolique porté aujourd’hui par leurs descendants, cette lignée raconte deux siècles de luttes politiques, d’exils et de mémoire monarchique, au cœur des soubresauts de l’histoire européenne.

Ferdinand de Habsbourg-Lorraine et Marie-Béatrice d'Este @wikicommons

Le duché de Modène passe aux mains des Habsbourg

C’est un mariage âprement discuté et un changement dans l’ordre de succession au trône qui a permis au duché italien de Modène, de tomber dans l’escarcelle des Habsbourg-Lorraine.  Quatrième fils et quatorzième de l’Impératrice Marie-Thérèse, le turbulent archiduc Ferdinand n’était pas destiné à régner. Le décès prématuré d’un de ses frères en 1761 va changer son destin.

Le voilà soudainement marié à Marie-Béatrice d’Este (initialement destinée à son frère Pierre Léopold promu Grand-duc de Toscane) en 1771, héritière d’un duché dont les origines remontent au XVe siècle.  Si les premières années sont empreintes de douceur de vivre, la Révolution française va venir perturber leur idylle.

Leur union a été prolifique avec la naissance de 7 enfants mis au monde qui devront servir les intérêts de la dynastie. L’exécution de Louis XVI et de sa sœur la reine Marie-Antoinette en 1793 horrifie le couple ducal. Le pire reste à venir avec l’invasion du duché par les troupes françaises du général Bonaparte, trois ans plus tard. C’est la fuite, l’exil qui les contraint à réduire leur train de vie. Marie-Béatrice d’Este en gardera une haine viscérale à l’encontre du futur Napoléon Ier.

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François IV, François V et François-Ferdinand de Habsbourg @wikicommons

Une famille dans la tourmente révolutionnaire de son siècle

Ferdinand ne régnera finalement jamais sur le duché de Modène.  Son beau-père Hercule III meurt en 1803. Il a été dédommagé d’un duché mais qui sera absorbé plus tard par le Grand-duché de Bade. Lui-même décède en 1806 laissant sa veuve lui survivre encore vingt-trois ans.  Il faut attendre le Congrès de Vienne (1815) pour que le duché soit restauré dans ses frontières et attribué au duc François IV (1796-1846), leur fils aîné.

Son règne sera conservateur, entouré d’un esprit de revanche (il pourchasse « dans le sang » et avec férocité les Carbonari). Le nouveau souverain est ambitieux, tente même de se créer un royaume en Italie du Nord. Fervent catholique, deux de ses filles épouseront des prétendants légitimistes à la couronne de France, refusant de reconnaître le roi Louis-Philippe Ier (il sera le seul d’Europe à ne pas avoir de liens avec la monarchie de Juillet).

Son fils François V (1819-1875) qui monte sur le trône, entend suivre les pas de son père. Le duché ne va pas tarder à être emporté par le vent du Risorgimento alors que lui-même mène une politique expansionniste afin d’agrandir son duché. Il annexe le duché de Guastalla au prix d’une violente campagne armée et entend défendre les aspirations de l’Autriche en Italie. En 1847, il signe un traité qui accepte la présence de régiments impériaux dans le duché, débuté de profondes réformes administratives et agricoles. Malgré ces initiatives, Modène est secoué par une révolution l’année suivante. Il fait bien positionner des canons, mais préfère s’enfuir du duché, laissant une régence gouverner à sa place et l’Etat sarde de venir à sa rescousse. Une fois la révolution brisée, François V revient animé d’un esprit de pardon (bien qu’il échappe à une tentative d’assassinat). Bref répit puisque ses anciens alliés deviennent ses premiers ennemis, pénétrant dans duché une nouvelle fois. Il est contraint de quitter son duché en 1859 après avoir abdiqué, exilé définitivement en Autriche où il y meurt dans une certaine solitude empreinte de regrets.

Mort sans enfants, François V a désigné son neveu, l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg-Lorraine comme héritier d’un duché fictif. Seule condition que l’héritier de 11 ans ajoute à son patronyme celui d’Este. Un territoire que l’archiduc ne visitera jamais, ne le revendiquant même pas. L’histoire en décidera autrement. Un jour de 28 juin 1914, en visite en Bosnie-Herzégovine, il est assassiné en compagnie de son épouse à Sarajevo, prétexte au déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Robert, Lorenz et Martin d'Autriche -Este @wikicommons/Facebook/R. Marzola/Courtoisie

Un nom en héritage, une fierté

Le duché de Modène revenu au sein de la maison des Habsbourg-Lorraine est symbolique. Détenu par l’Empereur Charles Ier, il échoit naturellement à un de ses fils, Robert d’Autriche-Este (1915-1996). C’est aujourd’hui l’archiduc Lorenz (70 ans), un de ses fils, qui en est le légitime prétendant. Marié à la princesse Astrid de Belgique, banquier de formation, polyglotte, il est le père de 5 enfants.

Cependant, la figure marquante de cette branche des Habsbourg reste encore l’archiduc Martin d’Autriche-Este (né en 1959), frère du prince Lorenz. Très attaché à la mémoire de l’Empereur béatifié Charles Ier, le prince estime que l’Autriche-Hongrie « était une institution garantissant la paix dans un contexte multiethnique, multilingue et multireligieux », nécessaire à cette époque et que l’on aurait dû maintenir en lieu et place de le démembrer. Il avoue être fasciné par la multiple personnalité de ce grand-père qu’il n’a pas connu. « Dès le début, l’empereur Charles a conçu sa charge comme un service sacré envers son peuple. Son souci premier était de suivre la vocation chrétienne à la sainteté, jusque dans son activité politique. », rappelle-t-il en paraphrasant le Pape Jean-Paul II

Ce polyglotte, dont les racines de l’arbre généalogique se mélange à celui de la prestigieuse famille des Savoie, conserve une passion pour le duché défunt et vient chaque année rendre hommage à son dernier souverain, reçu par les autorités locale. « Je suis très fier de mon nom de famille et j’en ressens une grande responsabilité, à la mesure de ce que mes ancêtres ont accompli et représenté pour l’Europe. Ma lignée se définit comme la branche italienne des Habsbourg », assure l’archiduc.  Il s’est rendu dernièrement à Modène pour le 150e anniversaire du décès de François V entouré de quelques nostalgiques de cette période.

Ainsi, le duché de Modène, bien que disparu des cartes politiques depuis le XIXᵉ siècle, demeure profondément ancré dans la mémoire dynastique européenne. Héritage de stratégies matrimoniales, témoin des bouleversements révolutionnaires et du rêve inachevé d’une Europe impériale, il survit aujourd’hui à travers les figures de ses héritiers symboliques. Entre devoir de mémoire, attachement aux racines et fascination pour un passé où les dynasties structuraient l’équilibre du continent, la branche des Habsbourg-Este incarne la persistance d’une histoire où l’identité familiale et l’héritage historique continuent de dialoguer avec le présent.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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