La chute de la dynastie des Ptolémées, scellée par la mort de Cléopâtre VII et l’exécution de son fils Césarion, marque la fin de l’Égypte indépendante et d’une lignée royale vieille de trois siècles. Pourtant, entre héritiers oubliés, destins brisés et prétentions tardives, l’histoire des derniers Lagides continue d’alimenter mystères, fantasmes et reconstructions généalogiques.

Avec la mort de Cléopâtre VII et l’annexion de l’Égypte par Rome, la dynastie des Ptolémées, fondée trois siècles plus tôt par Ptolémée Ier Sôter, compagnon d’Alexandre le Grand, disparaît de la scène politique. L’exécution de Césarion, fils de Cléopâtre et de Jules César, puis l’effacement rapide de ses autres enfants, marque la fin officielle de la lignée lagide. Sur ce point, les sources antiques sont concordantes.

Pourtant, cette extinction nette n’a pas empêché, au fil des siècles, l’émergence de récits affirmant la survie secrète ou indirecte des Ptolémées, affichant sans complexe leur prétentions à ce trône antique.

La Mort de Cléopâtre, de Reginald Arthur (1892) @wikicommons

Ptolémée XV, le dernier des Césars égyptiens

Le destin de Cléopâtre fascine toujours des générations entières. Souveraine consciente de ses atouts intellectuels, capable de les mobiliser dans un environnement politique dominé par des hommes et par Rome, elle grandit dans un univers de violence familiale, typique des derniers Ptolémées : assassinats, éliminations de rivaux, trahisons internes. Tout au long de son règne tumultueux, elle va développer une vision instrumentale du pouvoir : la famille, l’alliance et même l’affect sont subordonnés à la conservation du trône.

Cléopâtre comprend très tôt que l’autorité ne repose pas uniquement sur la force, mais sur la symbolique. Elle se présente à la fois comme nouvelle Isis auprès des Égyptiens, comme souveraine hellénistique raffinée auprès des Grecs, comme partenaire politique auprès des Romains qui entendent dominer cet empire, grenier à blé de l’Afrique du nord. D’un naturel méfiant, elle agira avec pragmatisme, n’hésitant pas à partager sa couche avec le conquérant des Gaules (Jules César), puis le consul Marc-Antoine dont elle fait co-souverain d’Orient. Même dans la défaite, après la bataille d’Actium, elle garde encore la maîtrise de soi, sa lucidité, prépare sa succession.

Le règne de Ptolémée XV Césarion (« Petit César ») va être de courte durée. Sa naissance a provoqué des soubresauts à Rome où il va passer deux ans de 46 à 44 AV J. C. L’assassinat de Jules César, alors qu’il s’apprêtait à se faire proclamer roi, met fin à une idylle qui aura effrayé toute la patrice. Cléopâtre rentre en Égypte sans avoir réalisé son rêve qui était le sien. Réunir les couronnes de deux empires en son sein. Avec Marc-Antoine, la fille de Ptolémée XII retrouve une puissance. Son fils aîné est proclamé « dieu, fils de dieu et Roi des rois » et fils légitime et héritier de César. Cette déclaration constituait une menace directe pour le consul Octave (dont la prétention au pouvoir reposait sur son statut de petit-neveu et fils adoptif de Jules César). Ces proclamations furent d’ailleurs en partie à l’origine de la rupture fatale entre Marc Antoine et Octave, devenus rivaux. Ce dernier exploita le ressentiment romain suscité par les Donations d’Alexandrie (partage de l’empire d’Orient entre ses enfants) pour susciter l’animosité des sénateurs, très critiques à l’égard de Marc-Antoine, rendu coupable de bigamie et au style de vie éloigné de celui des Romains.

Lorsque Octave envahit l’Égypte et recherche Ptolémée XV après la mort de Cléopâtre et de Marc-Antoine (suicide) en 30 AV J.C, il ne le trouve pas. Césarion, alors âgé de 17 ans, a été envoyé au port de Bérénice, sur la mer Rouge, mis en sécurité, peut-être dans le cadre d’un projet de fuite vers l’Inde (selon les écrits de Plutarque). En réalité, le jeune héritier est en Ethiopie. Pensant qu’Octave allait le laisser vivre, voir même régner, il décide de rentrer accompagné de son précepteur Rhodon.  La suite est connue. D’abord avenant, craignant que le jeune devienne trop populaire et soit un symbole de résistance, Octave (plus tard Auguste) finit par le faire exécuter la même année. On ne connaît pas les réelles circonstances ni le lieu ou la date exacte de sa mort, mais ce meurtre met fin à la l’histoire de la branche aînée des Ptolémée Philadelphe, le dernier de la fratrie.

.

Cléopâtre VII et Ptolémée XV au Temple de Dendérah @wikicommons

Les enfants du Soleil

De ses amours avec Marc-Antoine, Cléopâtre a eu 3 enfants. Tous aux destins différents. Très curieusement, Octave décide de les épargner, se contentant de les faire défiler pour son triomphe à Rome, enchaînés derrière un portrait de leur défunte mère. L’aîné, Alexandre-Hélios, a été brièvement roi d’Arménie, entre 34 et 30 AV.-J.C., à peine âgé de 6 ans. Il est confié à la garde d’Octavie, la sœur d’Octave et ancienne épouse de Marc-Antoine. Ce qu’il advient de lui par la suite reste un vrai mystère. Nul ne connaît la suite, aucun écrit de cette époque n’en parle. Madeleine Della Monica, auteur d’une biographie sur la dynastie des Lagides, évoque une mort en bas âge comme pour Ptolémée Philadelphe, d’un an son benjamin. D’après l’écrivain américain Duane W. Roller, ils n’auraient pas survécu à l’hiver de 20 AV.-J.C. qui frappe l’Europe.

Reste alors Cléopâtre Séléné II, la sœur jumelle d’Alexandre Hélios. Vers 25 av. J.-C.. L’Empereur Auguste la marie à Juba II, roi de Maurétanie, souverain client de Rome et prince érudit élevé lui aussi à la cour impériale. Devenue reine, Cléopâtre Séléné joue un rôle politique et culturel notable. Elle introduit à la cour de Maurétanie des références égyptiennes et hellénistiques, frappe monnaie à son effigie et revendique symboliquement l’héritage de sa mère.  Elle incarne la survivance d’un monde qui se désagrège dans les tempêtes de sable.

Le couple fait de Césarée (Cherchell) une capitale florissante, mêlant influences grecques, romaines et africaines. De leur union naît un fils, Ptolémée de Maurétanie, dernier représentant identifiable de la lignée lagide. Cléopâtre Séléné meurt probablement vers 5 après. J.-C. Son décès marque la disparition de la dernière figure royale directement issue de Cléopâtre VII à avoir exercé le pouvoir. Son fils règnera jusqu’à son exécution en 40 apr. J.-C. sur ordre de l’Empereur Caligula (son cousin), sur la route de Lyon (Lugdunum), scellant l’extinction masculine définitive de la dynastie des Ptolémées.

Sœur de Ptolémée de Maurétanie (ou fille tant sa généalogie reste confuse), Drusilla a été mariée à un gouverneur de Judée avant d’en divorcer puis à Gaius Julius Sohaemus, prêtre d’Emèse avec lequel elle aura Gaius Julius Alexion II (56-78 AP-J.C.). Sa descendance n’est pas suffisamment sourcée pour qu’on puisse la suivre correctement. Certains historiens vont la relier à la dynastie des Sévères (193-235) sans certitudes, où à la reine Zénobie de Palmyre  au IIIᵉ siècle. Cette filiation, jamais étayée par des preuves documentaires, est aujourd’hui analysée comme un discours politique, révélateur de l’aura persistante des Ptolémées plus que d’une continuité biologique.

.

Ptolémée de Maurétanie, le dernier Lagide @wikicommons

Le silence médiéval et byzantin, sources de revendications survivantistes

Contrairement à d’autres dynasties antiques dont les noms réapparaissent dans les généalogies médiévales, les Ptolémées sont absents des traditions byzantines. Aucun chroniqueur de Constantinople, aucune source ecclésiastique ou aristocratique ne revendique explicitement une continuité lagide. Ce silence, dans un monde byzantin pourtant friand de filiations antiques, est considéré par les historiens comme un indice fort d’extinction réelle.

Cette disparition nette n’a pourtant pas mis fin à la fascination exercée par les Ptolémées. Cléopâtre VII, en particulier, devient au fil des siècles une figure littéraire, artistique et politique majeure. À la Renaissance, puis à l’époque moderne, l’Antiquité sert de réservoir symbolique à des élites en quête de légitimité ou de distinction.

C’est dans ce contexte que réapparaissent, à partir du XVIIIᵉ siècle, des revendications de descendance ptolémaïque. Elles ne s’inscrivent pas dans une tradition continue, mais surgissent de manière ponctuelle, souvent dans des environnements marqués par l’érudition antiquaire, l’égyptomanie ou la circulation accrue des généalogies imprimées.

masque funéraire de Toutânkhamon@wikicommons

XVIIIᵉ–XXᵉ siècles : le retour des prétentions

C’est à l’époque moderne que les revendications de descendance ptolémaïque réapparaissent de manière plus visible. Le contexte est alors marqué par plusieurs phénomènes convergents : le développement de l’érudition antiquaire, l’égyptomanie née de l’expédition du général Bonaparte et de ses successeurs (1798-1801), et un intérêt croissant pour les généalogies prestigieuses.

Dans les archives administratives et les correspondances savantes des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, on rencontre ponctuellement des individus se présentant comme descendants de Cléopâtre ou de Césarion. Ces affirmations apparaissent généralement dans des démarches personnelles — demandes de reconnaissance, de protection ou de subsides — ou dans des publications non académiques. Contrairement à d’autres impostures dynastiques bien documentées – faux Romanov, faux Bourbons ou prétendus Paléologues –, les revendications ptolémaïques ne forment pas un mouvement structuré.

Elles apparaissent principalement sous trois formes : des généalogies privées reliant artificiellement l’Antiquité hellénistique à des familles grecques ou orientales modernes ; des déclarations individuelles dans des brochures, correspondances ou demandes de reconnaissance officielle ; des mentions indirectes dans des archives administratives ou policières, notamment en France et en Grande-Bretagne aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles.

Parmi tous ces prétendants à la couronne pharaonique, se présentant comme « princes de Lagide », les archives de la police évoquent un certain Jean-Baptiste de Lagide. Actif à Paris et Marseille vers 1760-1785), il affirmait être « descendant de Cléopâtre par Césarion ». et que la lignée aurait survécu via une branche grecque d’Alexandrie réfugiée ensuite à Constantinople, puis passée en Provence après la chute de Byzance en 1453. Tout au long de sa vie, il va chercher à obtenir des pensions, protections aristocratiques, reconnaissance honorifique. En vain.

L’Angleterre n’échappe pas au phénomène. George William Bell se fit appeler « prince Césarion » entre 1790 et 1820. Lui aussi se disait descendre de Ptolémée XV sans pouvoir réellement le prouver, exploitant à ses propres fins l’égyptologie en vogue. Assez pour vendre des brochures, faires des conférences, des généalogies de son cru. On trouve même un Constantin Théodore de Lagide-Ptolémaios qui va écumer entre Italie et France entre 1890 et 1910. S’appuyant sur des manuscrits, citations tronquées d’auteurs antiques, soutenu par des cercles versant dans l’occultisme égyptien, il affirme sa lignée en publiant des arbres généalogiques « savants » mêlant, branches Ptolémée, byzantines et celle nobles italiens avant d’être démasqué par des historiens italiens qui mettent fin à cette imposture.

Les pyramides de Gizeh @wikicommons

Une dynastie sans héritiers, mais non sans héritage

Ces revendications ont un point commun : elles ne s’appuient sur aucune chaîne documentaire continue. Les généalogies proposées débutent souvent à l’époque byzantine ou ottomane, sans lien démontrable avec l’Antiquité. Les sources invoquées sont tardives, parfois contradictoires, et absentes des corpus scientifiques reconnus. Les historiens soulignent que, dans le cas des Ptolémées, la rupture documentaire entre le Ier siècle et le Moyen Âge est totale. À la différence de certaines familles sénatoriales romaines ou de dynasties orientales, aucune transmission onomastique, foncière ou institutionnelle n’a été identifiée.

Si aucune filiation ptolémaïque n’est aujourd’hui reconnue, l’héritage des Lagides demeure cependant considérable. Alexandrie, son modèle de monarchie hellénistique, et surtout la figure de Cléopâtre continuent de nourrir l’imaginaire historique et politique. L’apparition périodique de prétendants, loin de remettre en cause l’état des connaissances, souligne au contraire la puissance symbolique d’une dynastie dont la disparition brutale a laissé un vide propice aux reconstructions.

À l’état actuel de la recherche, il s’avère donc aucun descendant des Ptolémées n’est attesté au-delà du Ier siècle de notre ère. Les revendications apparues à l’époque moderne relèvent de constructions généalogiques tardives, révélatrices d’un rapport romantique à l’Antiquité plus que d’une continuité historique. La dynastie des Ptolémées n’a pas survécu dans le sang, mais elle demeure, plus que jamais, présente dans la mémoire collective, permettant à chacun de se rêver en ultime pharaon(ne) d’une époque révolue.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

Ses autres articles

Privacy Preference Center