Après la révolution d’Octobre 1917, tandis que la plupart des aristocrates fuient la Russie, une poignée de princes, comtes et généraux choisit de servir le nouveau régime soviétique. Ces étonnants « nobles rouges », motivés par leurs convictions, leur patriotisme ou la survie, paieront souvent ce choix au prix fort.

En 1917, les événements s’enchaînent en Russie. L’abdication de Nicolas II en mars, suivie de la proclamation du gouvernement provisoire puis la prise de pouvoir par les bolcheviques en octobre suivant, sont autant de bouleversement qu’ils vont marquer progressivement la fin de l’institution monarchique et mettre fin aux privilèges de toute une aristocratie.

Les grandes familles qui avaient façonné l’histoire de l’Empire – les Golitsyne, lesDolgoroukov, les Chérémétiev, les Obolenski, les Troubetskoï ou encore les Gagarine – deviennent soudain les ennemis de classe du pouvoir soviétique. Dès leur arrivée au pouvoir, les bolchéviques décident de nationaliser les grandes propriétés foncières et désignent l’ancienne élite comme une « classe ennemie ». Durant la guerre civile (1918-1922), des dizaines de milliers d’aristocrates sont exécutés, emprisonnés ou contraints de fuir la Russie vers la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou encore les Etats-Unis.

Pourtant, tous ne prennent pas ce chemin.

Une minorité d’aristocrates décide de rester et, plus surprenant encore, de mettre ses compétences au service des bolcheviks. Ces parcours singuliers ont conduit plusieurs historiens à employer l’expression « d’aristocrates rouges » pour désigner ces membres de l’ancienne noblesse qui, malgré leurs origines privilégiées, décidèrent de servir la révolution et de participer à la construction de l’Union soviétique.

La révolution russe entre empire et bolchévisme@FdN

Les « aristocrates rouges » : ces nobles russes qui choisirent la Révolution

À la veille de la révolution, la noblesse représente moins de 2 % de la population de l’Empire russe, mais elle domine l’administration, l’armée et la haute société. La plupart des grandes familles, des officiers militaires, restent fidèles au tsar Nicolas II ou soutiennent les armées « blanches » opposées aux bolcheviks. Pendant la guerre civile (1918-1922), des milliers de nobles sont exécutés, emprisonnés ou contraints à l’exil.

Cependant, une partie de la petite aristocratie ou des officiers de carrière estime que la Russie doit avant tout être sauvée du chaos. Pour ces hommes, servir la Russie importe davantage que défendre un régime monarchique désormais condamné Dans leur esprit, les gouvernements passent, mais la nation demeure. Cette conception du devoir, héritée de la tradition impériale, conduit plusieurs hauts fonctionnaires et officiers à accepter des responsabilités auprès du nouveau pouvoir

Les bolcheviks eux-mêmes comprennent rapidement qu’ils ont besoin de spécialistes expérimentés dans tous les domaines pour bâtir un État et une armée efficaces.

Ainsi, les familles nobles qui ne s’opposaient pas ouvertement au régime pouvaient parfois poursuivre une activité professionnelle, mais sans retrouver leur ancien statut. Ainsi, le prince Nikolai Golitsyne, ancien haut fonctionnaire impérial et éminent linguiste, travailla comme archiviste sous le pouvoir soviétique. Son fils Cyrille devint artiste décorateur pour des musées et des maisons d’édition, tandis que son cousin, l’écrivain Sergueï Golitsyne, publia des ouvrages pour la jeunesse et participa comme topographe à la construction du canal de Moscou. D’autres familles princières, comme les Khilkov, s’adaptèrent également au nouveau régime : Boris Dmitrievitch Khilkov occupa plusieurs fonctions administratives avant d’être victime des purges staliniennes et exécuté en 1938.

Leur parcours illustre la situation paradoxale d’une partie de l’ancienne aristocratie, tolérée pour ses compétences mais jamais pleinement intégrée ni à l’abri de la répression.

Sous l’impulsion de Léon Trotski, des dizaines de milliers d’anciens officiers impériaux, désormais sans commandements, sont même recrutés dans l’Armée rouge. Si, leur fidélité est surveillée par des commissaires politiques, leur expertise se révèle indispensable.

Le cas le plus célèbre est celui du comte Alexeï Ignatiev.

Le comte Alexis Ignatiev@wikicommons

Le prince blanc devenu général soviétique

Le comte Alexeï Alexeïevitch Ignatiev (1877-1954) appartient à l’une des plus vieilles familles de l’aristocratie russe. Son père, monarchiste et conservateur reconnu, a été successivement Général de cavalerie, membre du Conseil d’État, vice-ministre de l’Intérieur, gouverneur-général d’Irkoutsk, puis de Kiev. Une famille influente et proche du Tsar Nicolas II. Chez les Ignatiev, tout processus de démocratisation de la vie parlementaire est farouchement combattu.

Lui-même a fait carrière dans la cavalerie, a fièrement obtenu d’importants grades. Attaché militaire pour la cour impériale, Nicolas II le charge de négocier des contrats militaires avec la France. C’est un des témoins de l’histoire de l’armement français dont il s’inquiète du peu de production. Il s’en ouvre à plusieurs responsables industriels tel qu’André Citroën. La révolution qui met fin au régime tsariste va changer le visage du comte. Il est maintenu dans ses charges par le gouvernement Kerenski qui s’est formé après l’abdication du Tsar Nicolas II et celle de son frère Michel II.

L’arrivée au pouvoir des Bolchéviques interpelle Alexeï Alexeïevitch Ignatiev. Il ne soutient pas Lénine. D’ailleurs, il s’empresse de détourner les fonds destinés à l’achat d’armes et redistribue certains fonds aux exilés. Puis, change soudainement d’avis en remettant l’intégralité des millions de Francs au gouvernement soviétique en 1924.

Désormais boycotté par les organisations d’émigrés. Il fut exclu de l’association des anciens élèves du Corps des pages et des officiers du Régiment de cavalerie. Les émigrés russes décident de l’ignorer. Son propre frère, Paul, l’accuse d’apostasie. Le scandale est énorme.  « Cet argent appartenait à la Russie, non aux Romanov ni aux émigrés. », déclare-t-il sèchement.

Placé à la mission commerciale soviétique à Paris, c’est en 1937 où il revient en Union soviétique (URSS) où il poursuit une carrière dans l’administration staliniste, militaire et même journalistique. Aristocrate rouge pour les uns, traitre pour les autres, le comte Alexeï Alexeïevitch Ignatiev ne fut jamais inquiété par les communistes.

Le comte Alexis Nikolaïevitch Tolstoï@wikicommons

Un écrivain aux mains rouges

Le comte Alexis Nikolaïevitch Tolstoï (1883-1945) est un écrivain célèbre. Un auteur né dans la branche cadette d’une famille qui a lié son destin à celui de la monarchie russe.

Comme bien des personnes de sa condition, à la révolution, il décide d’émigrer en Allemagne. Très curieusement, c’est dans ce pays qu’il se convertit au national-bolchévisme de Nikolaï Vassilievitch Oustrialov. Cet ancien russe blanc qui a combattu dans les rangs de l’amiral Koltchak et qui est un ami du général Alexeï Broussilov. Pour le comte Tolstoï, la nostalgie de la mère-patrie est plus forte. Il pense que l’âme russe peut se satisfaire d’une idéologie entre l’ancien et le nouveau monde. Une idéologie à laquelle va succomber une partie des russes blancs qui adhèrent au mouvement Mladorossi d’Alexander Lvovich Kazembek. Un parti influent qui va progressivement penser à restaurer une monarchie …soviétique.

Il se justifie. « À l’époque de la grande lutte entre les Blancs et les Rouges, j’étais du côté des Blancs. Je haïssais les bolcheviks viscéralement. Je les considérais comme les destructeurs de l’État russe, la cause de tous les maux. », affirme t-il. Cependant, la vie loin de sa patrie lui est bel et bien insupportable : « La vie en exil fut la période la plus difficile de mon existence. J’y compris ce que signifiait être un paria, un homme arraché à sa patrie, dénué de sens, stérile, inutile à tous, quelles que soient les circonstances », écrit -il à Nikolaï Vassilievitch Tchaïkovski, président du Gouvernement provisoire. Il revient à Moscou en 1934. Il sera la plume du nouveau régime heureux de pouvoir utiliser ses talents, continuant à multiplier ses œuvres.

Kirill Vladimirovich Romanov @wikicommons

Un Romanov rouge ?

Dans les cercles monarchistes, la tension est palpable. Depuis la vacance du trône, le grand-duc Kirill Romanov (1876-1938) s’est proclamé curateur du trône. Il est le plus proche de la couronne impériale dans l’ordre de succession. Sa décision a profondément divisé la communauté des Russes blancs, notamment en raison de son attitude présumée durant la révolution.

Le 1er mars 1917 (calendrier julien), alors que la monarchie vacille, le grand-duc Kirill prend une décision qui fera scandale. À la tête des équipages de la Garde impériale, il se rend au palais de Tauride, siège du Gouvernement provisoire, arborant un brassard rouge à son uniforme. En contact avec le prince Gueorgui Ievguenievitch Lvov qui va brièvement diriger le gouvernement provisoire, il déclare alors reconnaître l’autorité du nouveau pouvoir. Son intervention est âprement discutée, voir condamnée par les témoins de l’époque comme l’ambassadeur Maurice Paléologue.

L’animosité des Russes blancs est telle que l’on écrira tout et son contraire sur cette décision prise par le grand-duc qui n’a pas toujours été en odeur de sainteté à la cour impériale en raison de sa liaison et remariage avec Victoria-Mélita de Saxe-Cobourg-Gotha. Comme la présence d’une chemise rouge sous sa veste d’officier. Pourtant, aucun journaliste, soldat, témoins de l’arrivée de ce descendant du tsar Alexandre II n’a évoqué la présence d’un quelconque symbole de ralliement aux bolcheviks. Il est même probable que ce soit une information fabriquée par le Guépou (ancêtre du KGB) pour diviser la communauté blanche. Ou qu’il fut contraint de porter un ruban rouge par ses propres soldats comme le laisse sous-entendre une lettre de son épouse à la reine de Roumanie.

En réalité, le grand-duc Kirill n’a jamais adhéré de près ou de loin à l’idéologie communiste. En 1921, il explique son attitude au comte Bobrinskoï. On lui avait juré que s’il protégeait la Douma d’Etat en attendant le retour de l’Empereur, la révolution n’aurait pas lieu. Il restait fidèle à l’institution impériale. Preuve s’il en est, dès lors que les Madlorossi se tournèrent vers les bolchéviks et professèrent une idéologie, mélangeant à la fois communisme et tsarisme le prétendant au trône s’en détourna immédiatement.

Pourtant, aujourd’hui encore la légende du Romanov rouge persiste et continue à être utilisée par les détracteurs de la branche kirillovitch.

Le général Alexeï Broussilov @wikicommons

Les généraux du tsar au service de l’Armée rouge

Le phénomène de ces aristocrates rouges dépasse largement quelques figures isolées.

Lorsque la guerre civile éclate, les bolcheviks disposent de très peu d’officiers expérimentés. Léon Trotski, proche et rival de Lénine, organisateur de la Révolution d’Octobre, comprend rapidement que l’Armée rouge ne pourra vaincre les Blancs sans l’aide des anciens cadres de l’armée impériale. Près de 70 000 anciens officiers tsaristes servent ainsi, à différents degrés, dans les rangs soviétiques durant le conflit. Parmi eux figurent plusieurs milliers de nobles.

Le plus prestigieux est sans doute le général Alexeï Broussilov, héros de la Première Guerre mondiale, qui appelle en 1920 les anciens officiers impériaux à défendre la Russie contre l’offensive polonaise À ses côtés, d’autres mettent leur expérience au service du nouveau régime. Les bolcheviks restent toutefois profondément méfiants. Chaque commandant est surveillé par un commissaire politique et, dans de nombreux cas, les familles des officiers sont retenues comme garanties de leur fidélité.

Issu d’une ancienne famille de petite noblesse, Mikhaïl Toukhatchevski (1893-1937) rejoint les bolcheviks pendant la guerre civile. Son talent militaire est rapidement reconnu. Il commande plusieurs offensives décisives, puis devient l’un des principaux artisans de la modernisation de l’Armée rouge. Visionnaire, il défend l’utilisation coordonnée des blindés, de l’aviation et de l’artillerie, des idées qui influenceront profondément la stratégie soviétique. Pourtant, son origine aristocratique et son prestige finissent par susciter la méfiance de Joseph Staline qui a succédé à Lénine mort en 1924. Accusé à tort de complot, il est arrêté, jugé lors d’un procès secret et exécuté en 1937, au début des Grandes Purges.

Alexeï Broussilov est lui-même issu de cette noblesse embourgeoisée. Cette extraction lui sera également reprochée ultérieurement et il ne sera pas promu, prié de prendre sa retraite en 1924. Lors de la guerre contre les tsaristes, son fils sera capturé et exécuté.

Autre exemple souvent cité, Boris Chapochnikov (1882-1945) est issu d’une famille appartenant à la noblesse de service. Diplômé de l’Académie militaire impériale, il choisit de servir le nouvel État soviétique après 1917. Contrairement à de nombreux anciens officiers, il échappe aux purges staliniennes grâce à son professionnalisme et à la confiance que lui accorde Staline. Nommé maréchal de l’Union soviétique en 1940, il joue un rôle majeur dans la préparation de l’Armée rouge avant la Seconde Guerre mondiale. Son ouvrage Le cerveau de l’armée demeure une référence dans la pensée militaire russe.

Sous Staline, l’origine sociale constitue un motif permanent de suspicion. Les Grandes Purges de 1937-1938 frappent de nombreux officiers et administrateurs issus de la noblesse, même lorsqu’ils ont consacré leur carrière au pouvoir soviétique. Cette méfiance illustre l’ambiguïté de la politique soviétique : le régime avait besoin des compétences de l’ancienne élite, mais il ne lui accordera jamais une confiance totale.

Les « aristocrates rouges » demeurent une exception dans l’histoire de la Révolution russe.  Leur parcours rappelle que les révolutions ne détruisent pas toujours totalement les anciennes élites : elles peuvent aussi les transformer, les intégrer ou, comme dans le cas soviétique, les utiliser avant de les écarter lorsque le pouvoir les juge à nouveau dangereuses. Ils furent l’incarnation de l’âme russe, passionnément patriotes et nostalgiques, mélancoliques comme fidèles à leur nation.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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