Reines de sang » des Éditions Delcourt publie un nouvel album intitulé Poppée – La femme qui vécut deux fois, retraçant la vie de l’épouse de Néron. À cette occasion, l’analyse de cette œuvre a été confiée par la Revue Dynastie à Lucas-Joël Houllé, biographe de Poppée, afin d’en proposer une lecture à la fois experte et révélatrice.

Spécialiste de l’impératrice et auteur de sa première biographie inédite, Poppée – Charme et pouvoir à la cour de Néron (2025), Lucas-Joël Houllé a suivi avec un intérêt mêlé d’exigence scientifique la parution du nouvel album des éditions Delcourt. Curieux de voir comment la bande dessinée – scénarisée par Luca Blengino, dessinée par Riccardo Randazzo et colorisée par Lou – restitue la complexité de cette figure impériale au destin tumultueux, son regard se situe à la croisée du lecteur averti et de l’historien.

Pour la Revue Dynastie, il porte une attention particulière à cette nouvelle entrée dans la collection « Les Reines de sang », après une précédente analyse consacrée à Les Trois Julia, qui explorait déjà avec finesse les parentes d’Héliogabale. Ici encore, son regard se veut attentif, exigeant, mais ouvert à la puissance narrative que peut offrir cet album consacré à l’épouse de Néron.

Poppée - La femme qui vécut deux fois : le nouvel album de la collection « Les Reines de sang »

Qui est Poppée, impératrice des Julio-Claudiens

Poppée est une aristocrate romaine du Ier siècle, surtout connue pour avoir été la seconde épouse de l’empereur Néron.

Issue d’une famille influente, elle est la fille de Titus Ollius et de Poppée Sabina l’Ancienne. Son entourage appartient à la haute société romaine, ce qui lui permet très tôt d’évoluer dans les cercles du pouvoir.  Séduisant l’empereur Néron par son intelligence, son raffinement et sa beauté réputée, elle devient sa maîtresse vers 58 ap. J.-C., puis parvient à l’épouser en 62, après l’éviction de l’impératrice Octavie. Son ascension à la cour s’accompagne d’une influence politique notable, notamment sur Néron, dont elle partage certaines décisions et orientations.

Son rôle à la cour est toutefois marqué par les tensions, les intrigues et la violence du régime impérial. En 65 ap. J.-C., elle meurt dans des circonstances controversées. Les sources antiques divergent : certaines évoquent une maladie, d’autres une colère de Néron qui l’aurait frappée mortellement lors d’une dispute. Une version plus tardive parle même d’un accident provoqué par une chute.

Sa mort est largement interprétée comme un événement dramatique de la cour néronienne, et sa mémoire est restée marquée par l’image d’une femme aussi influente que controversée, oscillant entre ambition politique et tragédie personnelle.

Buste de Poppée, Palais Massimo des Thermes, Rome@wikicommons/TcfkaPanairjdde

Une promesse tenue d’un portrait nuancé

Figure fascinante et controversée de la Rome néronienne, Poppée (30-65) est souvent réduite par la tradition antique à une image de manipulatrice ambitieuse. L’album propose toutefois une lecture plus nuancée, qui mérite d’être saluée, même si certaines limites apparaissent.

Le projet narratif repose sur une idée structurante forte, annoncée dès le titre : celle d’une femme ayant « vécu deux fois ». Cette dualité organise l’ensemble du récit. L’impératrice apparaît tour à tour comme une stratège déterminée, prête à tout pour accéder au pouvoir, puis comme une femme progressivement piégée par un empereur instable et violent. Cette tension constitue le cœur dramatique de l’album. Là où d’autres représentations auraient pu se contenter d’un schéma binaire – prédatrice ou victime -, la bande dessinée privilégie une approche plus complexe, en phase avec les débats historiographiques sur le personnage : ni totalement maîtresse de son destin, ni pleinement victime des circonstances.

L’un des points forts de l’œuvre réside dans la volonté de restituer l’ambiguïté morale de Poppée. Celle-ci n’est jamais totalement idéalisée, ni réduite à une caricature d’intrigante. Elle agit, calcule, séduit, mais demeure également prise dans un système politique dominé par des figures masculines imprévisibles. Le portrait de Néron (37-68) accentue cette dimension tragique : empereur instable, violent, parfois monstrueux, il transforme peu à peu l’ascension de son épouse en une forme de prison dorée.

Cette richesse psychologique reste toutefois parfois esquissée plutôt que pleinement développée. Le format de l’album limite l’approfondissement de certains enjeux, notamment les conflits intérieurs de l’héroïne. Plusieurs passages auraient gagné à être davantage développés, laissant plus d’espace aux silences, aux hésitations et aux tensions psychologiques.

Une certaine précipitation narrative est également perceptible dans le traitement de moments clés. Plusieurs transitions apparaissent abrégées, comme contraintes par le format. Cette rapidité se fait parfois au détriment de personnages secondaires pourtant essentiels au contexte néronien, tels que Tigellin ou Acté, dont la présence aurait enrichi la dynamique narrative. Octavie (40-62, fille de l’Empereur Claude), quant à elle, n’apparaît que brièvement, son destin tragique étant à peine évoqué.

Une réalité historique parfois déformée

Malgré les qualités scénaristiques de l’album, plusieurs approximations historiques peuvent être relevées, notamment dans le traitement graphique, jugé inégal au sein de la collection.

Si Poppée conserve globalement des traits inspirés de l’iconographie antique – entre le buste du Louvre et celui du Palazzo Massimo alle Terme -, elle apparaît ici brune au teint mat, alors que les sources la décrivent comme rousse à la peau claire, qu’elle entretenait selon la tradition par des bains de lait d’ânesse. Plusieurs éléments rapportés par les sources antiques sont également absents, comme son goût des apparitions voilées ou la mise en scène de sa beauté, pourtant centrale dans son image publique.

Des incohérences similaires concernent la mère de Néron, Agrippine (15-69), représentée brune alors qu’elle est traditionnellement décrite comme blonde, ainsi que Néron, dont l’apparence oscille entre plusieurs physiques selon les planches. La continuité vestimentaire de Poppée, qui conserve la même robe et la même coiffure tout au long du récit, contraste par ailleurs avec la réalité historique des évolutions rapides de la mode féminine romaine.

Des erreurs chronologiques apparaissent également dans la narration. Poppée est présentée comme adulte au moment des suicides familiaux liés aux intrigues de Messaline, alors qu’elle était en réalité en bas âge. De même, sa réaction face à ces événements est simplifiée, centrée sur des considérations d’héritage, alors que les sources indiquent une perte importante de sa fortune familiale.

Certaines filiations évoquées relèvent également de la licence narrative, notamment l’idée d’une descendance de la gens Poppæa issue d’Alexandre le Grand, inexistante historiquement. L’absence de plusieurs éléments religieux ou culturels – comme son rapport à Isis, Vénus ou au judaïsme – contribue également à une simplification de son profil historique.

Enfin, certains événements majeurs sont atténués ou modifiés, comme la mort de Claudia Augusta, dont l’impact sur le couple impérial fut pourtant significatif. D’autres épisodes relèvent davantage de la dramatisation, notamment les intentions prêtées à Poppée de séduire Claude ou Britannicus, introduisant des scènes volontairement plus légères.

Un personnage secondaire majeur, dont l’identité semble volontairement modifiée par les auteurs, traverse par ailleurs l’ensemble du récit sans être pleinement identifié, ajoutant une dimension de mystère assumée.

Buste en marbre de Néron, vers 55-59, musée archéologique national de Cagliari.@wikicommons/Sailko

Une œuvre entre maîtrise et potentiel inabouti

Poppée – La femme qui vécut deux fois s’impose comme une œuvre solide, portée par un sujet riche et une volonté manifeste de restituer la complexité d’une figure souvent caricaturée. Elle parvient à nuancer l’image traditionnelle de Poppée tout en restant accessible à un large public.

Cependant, comme son héroïne, l’album oscille entre deux dynamiques : celle d’un récit maîtrisé et celle d’une œuvre qui aurait pu atteindre une profondeur encore plus aboutie. Une proposition stimulante, globalement convaincante, mais qui laisse entrevoir un potentiel narratif encore partiellement inexploité.

  • Les Reines de sang – Poppée – La femme qui vécut deux fois. Editions Delcourt. 56p. Luca Blengino (Scénario). Riccardo Randazzo Lou (Coloriste)

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