Héritier d’une grande dynastie africaine et héros de la résistance, député, le prince Alexandre Ndoumb’a Douala Manga Bell traverse l’histoire coloniale du Cameroun à la croisée des mondes. Entre fidélité à ses racines, choix politiques controversés et destin personnel tourmenté, son parcours reflète toute la complexité d’une élite confrontée aux bouleversements du XXe siècle.
Fils d’un martyr de la résistance à la colonisation allemande, héritier d’une dynastie prestigieuse du Cameroun, le prince Alexandre Ndoumb’a Douala Manga Bell incarne à lui seul les ambiguïtés d’une époque charnière.
Élevé en Allemagne, devenu député sous administration française, il navigue entre héritage aristocratique, engagement politique controversé et destin personnel tumultueux.

Un héritier de l’aristocratie douala
Le prince Alexandre Ndoumb’a Douala Manga Bell est né le 3 décembre 1897 à Kamerunstadt, aujourd’hui Douala, dans un Cameroun alors sous domination allemande. Issu de l’une des plus grandes lignées de l’aristocratie locale, sa famille est intimement liée à l’histoire de ce pays de l’Afrique centrale.
Son grand-père, le roi August Manga Ndumbe Bell (1851-1908) a été l’initiateur du protectorat signé avec les Prussiens. Un coup de maître pour l’Allemagne impériale dans la course à la colonisation, où le Kaiser Guillaume II doit damer le pion à ses rivaux : Royaume-Uni, Portugal, Espagne, Italie et France. Avec l’abolition de la traite transatlantique, le souverain comprend très rapidement qu’il faut se tourner vers un commerce plus lucratif : celui de l’huile de palme. Il fait donc évoluer le statut des anciens esclaves vers celui d’ouvrier agricoles, favorisant également l’émergence de la culture du cacao. De dynastie royale, August Manga Ndumbe Bell transforme sa lignée en grande famille industrielle, recevant les dignitaires coloniaux avec faste. Son palais, toujours présent dans la ville, témoigne encore de cette richesse passée.
Le père d’Alexandre Ndoumb’a Douala Manga Bell va inscrire son nom dans celui de la lutte contre les injustices coloniales et la ségrégation raciale. Ses nombreuses requêtes à l’administration allemande irritent et inquiètent. Moins on lui répond, plus il serait tenté d’appeler à l’aide Paris ou Londres. Il est vrai que les deux pays encerclent le Kamerun. Pourtant, il reste fidèle au Second Reich lorsque la Première Guerre mondiale éclate. Les Allemands lui en seront peu reconnaissants.
Il est arrêté et pendu avec son secrétaire le 8 août 1914, à peine âgé de 41 ans, inscrit à jamais dans la longue liste des résistants au colonialisme.
Le motif de cette exécution express ? : Rudolf Douala Manga Bell s’était opposé avec fermeté à l’expropriation des terres des Doualas, notamment sur le plateau Joss, au profit des colons. Ce drame marque profondément le jeune Alexandre, héritier d’une mémoire de résistance mais aussi d’un rôle politique à incarner.
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Le choix de la France et l’entrée en politique
Dès l’âge de quatre ans, Alexandre accompagne une délégation de chefs doualas en Allemagne. L’objectif est clair : plaider la cause des populations locales auprès des autorités du Reich. Le voyage, long et éprouvant, débouche sur des promesses sans lendemain.
Toutefois, une décision est prise : les enfants resteront en Allemagne pour y être formés. Alexandre est confié à des familles soigneusement choisies, notamment celle du pasteur Edvard Schewe à Berlin. Il y reçoit une éducation rigoureuse, imprégnée de culture protestante et des codes de l’élite allemande. Il évolue ainsi dans des milieux bourgeois et aristocratiques. Cette immersion forge un homme polyglotte, maîtrisant le français, l’anglais et l’allemand, mais aussi profondément marqué par les logiques de pouvoir européennes.
Après la Première Guerre mondiale, le Cameroun passe sous mandat français. Alexandre Ndoumb’a Douala Manga Bell a 21 ans. Pour lui aucun doute à avoir. Il n’a pas oublié le décès de son père, la dureté des Prussiens vis-à-vis des populations africaines. Le prince fait alors un choix décisif : celui de se rallier à la nouvelle puissance coloniale ravie d’avoir le nouveau souverain des Douala à ses côtés.
Alexandre Ndoumb’a Douala Manga Bell est pétri de certitudes au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Le général de Gaulle est la voix de la résistance. Son appel a été entendu dans la colonie qui refuse de reconnaitre l’autorité de Vichy et transfert ses pouvoirs entre les mains du colonel Leclerc en 1940. Le roi suit le mouvement avec enthousiasme. Dans toute l’Afrique francophone, rare sont les colonies qui vont prendre une décision identique. On vit même une guerre civile aux abords du Gabon. Mais, pour Alexandre Ndoumb’a Douala Manga Bell, le général de Gaulle est appelé à un grand destin auquel il va accrocher le sien.
La fin du conflit en 1945 est aussi le synonyme de lutte pour l’émancipation pour les colonisés qui se sont aperçus que les Français ne sont pas aussi puissants qu’ils semblent être. En septembre de la même année, un soulèvement des travailleurs est violemment réprimé à Douala, faisant 80 morts. Le roi Alexandre Ndoumb’a Douala Manga Bell est sollicité. Il doit défendre les droits des habitants de son royaume qui s’étend sur des milliers de kilomètres depuis sa fondation au XVIIIe siècle.
Dénonçant une agitation communiste (afin de blanchir les colons), il entre en politique sous les couleurs du Mouvement républicain populaire (MRP) et se fait élire député en 1946 avec l’un des grands tenants du colonialisme local, le docteur Louis-Paul Aujoulat, pied-noir de son état. L’esprit de Brazzaville, promesse d’une décolonisation pacifiée par le général de Gaulle, vole au-dessus de des colonies d’Afrique occidentale et équatoriale française mais se heurte aux réalités ploitiques.

Un rôle controversé sur la scène internationale
Alexandre Ndoumb’a Douala Manga Bell va alors porter un drapeau ambigu sur ses épaules. Sur les bancs de l’assemblée, il défend une vision conservatrice du système colonial, tandis qu’au Cameroun, il n’hésite pas à revendiquer certains combats populaires, comme l’abolition du travail forcé pour lequel il n’a d’ailleurs joué aucun rôle.
Dans la foulée, il refuse de signer le manifeste fondateur du Rassemblement démocratique africain (RDA), contrairement à la majorité des députés africains. Ce choix l’isole progressivement du mouvement panafricain en pleine émergence et le catalogue comme un pro-français à la solde des colons. En 1952, il est envoyé à l’ONU pour défendre la politique française au Cameroun, alors contestée par des figures nationalistes comme Ruben Um Nyobè (1913-1958), secrétaire -général de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Son attitude y est jugée excessivement docile par certains observateurs. L’un d’eux, le diplomate Francis Huré, évoque une « servilité » assumée, révélatrice des tensions entre loyauté politique et quête de reconnaissance.
Au-delà de la politique, Alexandre Ndoumb’a Douala Manga Bell se distingue par une personnalité hors norme. Brillant orateur, polyglotte, passionné par les écrits de l’auteur antique Virgile, ce monarque africain fascine autant qu’il intrigue ses interlocuteurs, devenu le chouchou des tenants du colonialisme, l’homme à se débarrasser pour les nationalistes de l’UPC dont il se vante lui-même d’avoir liquidé l’appareil d’état dans les locaux de l’ONU. Mais sa vie privée alimente aussi les controverses. Amateur de fêtes, de femmes et d’alcool, ce souverain douala mène un train de vie parfois extravagant. Une anecdote restée célèbre le voit entrer à cheval dans un cabaret parisien, Le Lido, réclamant du champagne pour « ravitailler son véhicule ».
L’épisode le plus tragique survient en 1947, lorsqu’il tue son propre fils lors d’une dispute. L’affaire, portée devant l’Assemblée nationale, se conclut sans poursuites, les circonstances étant jugées liées à l’exercice de son autorité de père et de chef traditionnel. Un événement qui ternit durablement son image.
À partir de la fin des années 1950, son influence décline. Sa proximité avec les autorités coloniales, son style de vie désordonné et ses prises de position le marginalisent dans un contexte marqué par la montée des revendications indépendantistes. Il perd son siège en 1958, regardant le Cameroun prendre le chemin inexorable de l’indépendance deux ans plus tard. Il s’éteint le 19 septembre 1966 à Douala, ses pouvoirs réduits par la nouvelle République qui va l’ostraciser. Il est inhumé dans le monument funéraire des rois Bell, qu’il avait lui-même fait construire en 1936, comme pour inscrire son nom dans la continuité dynastique.
Entre fidélité à ses racines et adaptation aux réalités politiques de son temps, il incarne les dilemmes d’une élite africaine prise entre tradition, modernité et domination étrangère. Son parcours, fait de grandeur, de controverses et de tragédies, éclaire les complexités d’une période où se jouaient à la fois l’avenir des nations africaines et le destin de leurs élites.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







