Entre marais et lumière, à quelques encablures des Saintes-Maries-de-la-Mer, se dresse une demeure inattendue. Derrière ses façades néo-Renaissance, le Château d’Avignon raconte une histoire de lignées aristocratiques, d’utopies agricoles et celle d’une dynastie industrielle marseillaise qui a fait pétiller les verres du monde entier.

Il faut quitter les routes touristiques de Camargue pour découvrir, au détour d’une allée bordée d’arbres, une demeure presque irréelle. Au cœur d’une île alluvionnaire formée par le Petit-Rhône, le Château d’Avignon surgit comme un manifeste architectural posé au milieu des sansouïres.

Aujourd’hui propriété du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône et classé Monument historique, le domaine est bien davantage qu’un château de villégiature : il est le témoin d’une épopée familiale et économique qui relie la Camargue aux grandes heures du commerce méditerranéen.

Blason de la famille Pastré.@wikicommons

Des racines seigneuriales

Bien avant les fastes du XIXᵉ siècle, le site a été déjà occupé deux siècles auparavant. Vers 1636, une tour de guet et des chapelles sont attestées, liées aux moines de l’abbaye de Montmajour, qui surveillent déjà ces terres mouvantes. Un mas — dit « de Sommeyre » — s’y établit peu après.

En 1720, Jeanne d’Arlatan, issue d’une riche famille arlésienne, acquiert la propriété. Son fils, Joseph François d’Avignon d’Arlatan (1694-1770), chevalier du même nom, transforme la demeure en château et donne au domaine agricole son nom définitif.  Passé entre plusieurs mains de sa famille, après sa mort sans enfants, il est finalement racheté en 1803 par Jeanne-Pauline de Raphaélis, épouse de Louis-François de la Tour du Pin

Sextius Alexandre François, comte de Miollis et général d’Empire, second du futur maréchal Joachim Murat, finit par l’acquérir en 1811. Cet officier républicain n’est pas un inconnu. C’est lui qui mène son régiment à l’assaut de la Cité du Vatican en 1808, place le drapeau français sur le château Saint-Ange. Il dirige les États pontificaux jusqu’en 1814, date à laquelle il doit céder face à l’armée de Joachim Murat. Nommé roi de Naples, le beau-frère de Napoléon Ier vient de signer une alliance avec les Autrichiens. Bien que le comte de Miollis ait fait allégeance à la monarchie Bourbon, Napoléon Ier ne lui en garde pas rancune et le rappelle durant les Cent-jours (1815) où il prend le commandement de Metz. Il sera mis à la retraite à la fin du second règne de l’Empereur Napoléon, libre de s’occuper de ce domaine de 20 000 hectares qu’il modernise drastiquement.

Au XIXᵉ siècle, l’époque est à l’audace. Des sociétés agricoles investissent massivement pour transformer la Camargue en terre fertile. Pompages, digues, canaux : on rêve de dompter l’eau et d’apprivoiser les marais. Le domaine s’étend alors sur des milliers d’hectares, jusqu’à représenter près d’un tiers de la Camargue. Mais les ambitions financières dépassent parfois les réalités agricoles.

C’est à ce moment que le destin du château bascule.

Louis Prat

Louis Prat, une vision du XIXe siècle

Né en 1845, Louis Prat est l’héritier d’une dynastie industrielle marseillaise : la maison Noilly-Prat. Fondée en 1813 à Lyon par Joseph Noilly, la société se spécialise dans les vins aromatisés et le vermouth. Louis Prat grandit dans cet empire familial, secondé par sa mère Anne-Rosine Noilly-Prat, femme d’affaires exceptionnelle qui dirige l’entreprise de 1859 à 1902. Sous sa gouvernance, le vermouth obtient la médaille d’or à l’Exposition universelle de 1878 et s’exporte jusque dans les colonies françaises.

Louis Prat décide d’investir dans la Camargue pour conjuguer activité économique et résidence de prestige. Dès 1882, il acquiert le domaine de Montcalm, où il installe un village ouvrier structuré : logements, école, chapelle, bâtiments agricoles. Inspiré par le paternalisme industriel, il organise la vie sociale autour du travail et de la stabilité familiale. En 1893, il rachète le Château d’Avignon (bien que l’apostrophe fasse encore débat). Ici, la priorité n’est plus seulement la production agricole, mais l’agrément et la représentation sociale. Autour du château, plusieurs milliers d’hectares de terres agricoles rayonnent : le Mas de la Cure devient le centre opérationnel de l’exploitation, tandis que le mas du Ménage accueille les activités secondaires. Des dizaines de familles d’ouvriers, venus du Gard, de Lozère, d’Aveyron, d’Italie ou d’Espagne, travaillent sur place à l’année. La Camargue devient un espace cosmopolite, façonné par la migration et l’organisation sociale.

La viticulture française est frappée par le phylloxéra au début des années 1870. Louis Prat voit dans la Camargue un moyen de sauver ses vignes : la submersion contrôlée des ceps, alliée à un réseau sophistiqué de canaux et de drains, constitue une réponse innovante. Le Château d’Avignon devient alors un laboratoire vivant où la technique rencontre le confort aristocratique : réseaux hydrauliques branchés sur le Rhône, installations sanitaires avancées, et équipements domestiques modernes rivalisent avec ceux des grandes villes.

Le domaine n’est pas seulement un exploit technique. Il est aussi un projet social, économique et culturel, combinant production, résidence, loisirs et prestige.

Lily Pastre @DR

Une lignée de mécènes : les Pastré

Après la mort de Louis Prat en 1932, le domaine reste dans la famille, passant au baron Double de Saint-Lambert. C’est dans cette lignée qu’émerge Lily Pastré (1891-1974), de son vrai nom Marie-Louise Double de Saint-Lambert.

Arrière-petite-fille d’Anne-Rosine Noilly-Prat (1825-1902), qui a dirigé l’entreprise Noilly-Prat durant trente-sept ans, Lilly Pastré va se placer dans les pas de cette personnalité marseillaise. En 1918, elle épouse le comte Jean André Hubert Pastré, joueur de polo, futur participant aux Jeux olympiques de 1924 avec lequel elle aura trois enfants dont Nicole (qui épouse le sixième prince Joachim Murat dont descendance actuelle) et le comte Pierre Pastré qui hérite de la propriété (c’est en 1898 que la famille a été anoblie par le Pape Léon XIII).

Mariage qui finit par un divorce en 1940 mais qui permet à Lily Pastré de garder le château d’Avignon. Pendant l’Occupation, ce « personnage extraordinaire », comme la qualifie personnellement Olivier Pastré (son petit-fils), transforme sa demeure à Marseille en refuge pour des artistes juifs : Clara Haskil, André Masson, Moïse Kisling ou Franz Hessel trouvent protection chez elle.  Lily Pastré crée une association d’aide à la création artistique, « Pour que l’esprit vive ».  En 1942, elle organise même dans son domaine la représentation du Songe d’une nuit d’été de Jacques Ibert avec un orchestre presque composé entièrement de musiciens juifs, au nez et à la barbe des officiers nazis présents au concert.

Après la guerre, elle participe activement à la création du Festival d’Aix-en-Provence, consolidant l’empreinte culturelle de la famille.  Également arrière-petit-neveu de Louis Prat, Olivier Pastré (75 ans), poursuit cette tradition dans le domaine académique et économique. Au fil des décennies, il est devenu un acteur reconnu de la vie universitaire et financière française.

Olivier Pastré @screenshot/Youtube

Le combat d’une vie

Aujourd’hui, c’est un homme en colère qui porte un combat pour la préservation du château d’Avignon tombé entre les mains du Conseil général en 1985. Son père ne pouvait plus assurer les frais du château, a vendu la propriété au conseil général des Bouches-du-Rhône. La récente décision de le vendre à un duo d’Américains a ulcéré cet héritier, qui avec l’association Sites et monuments, a récemment décidé de déposer « un recours en annulation au tribunal administratif ».

C’est toute une « remise en cause de l’équilibre écologique de la Camargue » qui est en jeu, explique Olivier Pastré qui s’interroge sur le profil des acquéreurs et qui craint une augmentation du prix du pompage des ayants droits. Il dénonce une gestion à venir qui nuirait à l’écosystème traditionnel d’un environnement qui appartient au patrimoine français (comme avec celle des Abrivados et Bandidos). Il craint même une dilapidation du mobilier présent au sein de joyau des monuments historiques de France, cet « havre de fraîcheur » comme il qualifie lui-même le château d’Avignon.

« C’est un lieu unique dans le sud de la France, un manifeste architectural social et industriel » à préserver, rappelle le comte Olivier Pastré. « C’est le combat de ma vie », renchérit cet auteur de divers ouvrages (notamment une biographie sur Napoléon III, co-écrit avec le prince Joachim Murat, sortie aux éditions Odile Jacob) et dont les meilleurs moments de son enfance et de son adolescence hantent encore les salons fastueux du château qui restent à préserver.

Le Château d’Avignon n’est pas seulement une demeure surgie des marais camarguais. Il est le reflet d’une histoire française où se croisent aristocratie d’Ancien Régime, ambitions agricoles du XIXᵉ siècle, réussite industrielle et engagement culturel. Un joyau du patrimoine français, comme le décrit Olivier Pastré.

Aujourd’hui, alors que s’ouvre un nouveau chapitre incertain pour ce domaine emblématique et méconnu, le château demeure toujours un symbole : celui d’un leg vivant, façonné par les hommes mais intimement lié à la fragile beauté de la Camargue et celui d’une dynastie qui a fait les grandes heures de la France. Entre mémoire, nature et héritage, le Château d’Avignon rappelle à chacun que certains lieux dépassent la simple propriété pour appartenir, au fond, à l’histoire collective.


Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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