À la croisée de l’épopée napoléonienne et de la mémoire européenne, la famille Walewski incarne un héritage transmis sans faste mais avec une rare constance. Née d’une alliance où l’intime rejoignit la raison d’État, elle traverse les siècles dans la discrétion, la dignité et la fidélité à l’Histoire.
De toutes les familles issues de l’orbite napoléonienne, rares sont celles qui, comme les Walewski, ont traversé les siècles dans une dignité silencieuse, un effacement volontaire presque aristocratique, tout en portant un héritage dont la portée dépasse largement le cercle des généalogistes.
Née d’une rencontre où la diplomatie se mêla à la passion, où l’espérance polonaise se confondit avec la volonté impériale, cette dynastie incarne encore aujourd’hui l’un des ponts les plus subtils entre la France et l’Europe centrale, entre l’épopée et la mémoire, entre l’ambition politique et la retenue morale.

Aux origines d’une lignée franco-polonaise : l’union de Napoléon et Marie Walewska
Depuis l’automne 1806, Napoléon Ier occupe la Pologne. L’arrivée de la Grande armée a été vécue par ses habitants comme une libération. L’Empereur incarne les rêves d’indépendance des Polonais, dont ils ont été privés en 1792 par la Russie et la Prusse qui se sont partagé ce défunt royaume. A Varsovie, c’est l’effervescence. On célèbre Napoléon comme un enfant du pays, on le convie à divers bals qu’il honore avec une précision toute militaire.
C’est dans ce contexte que le héros d’Austerlitz va rencontrer la comtesse Marie Walewska, née Łączyńsk. La jeune fille de 21 ans est issue de cette noblesse aux costumes chamarrés. Son père est un propriétaire terrien modeste, qui a participé à la lutte pour l’indépendance en 1794. C’est un héros, blessé, qui le souci de donner une bonne éducation à ses enfants. Elle aura pour tuteur, le père du futur célèbre musicien Frédéric Chopin. Elle suscite l’admiration de tous, y compris des sœurs du couvent dans lequel elle est placée jeune adolescente. « Marie est intelligente et studieuse, avec une douceur de caractère qui l’a fait aimer par tous ici », écrit même la mère supérieure à la famille de Marie.
Elle épouse le comte Anastase Colonna-Waleswki chambellan du dernier roi de Pologne, en 1804. Entre les deux, presque six décennies les séparent. Pourtant, de cette union, va naître deux enfants, Antoine en 1805 et Alexandre en 1810. Marie est une fervente patriote qui trompe son ennui et les relations difficiles avec sa belle-famille en se portant au secours des blessés de guerre, aux côtés de toutes les femmes mobilisées de la capitale polonaise. Elle nourrit une « haine virile du Russe, de l’Autrichien et du Prussien » qui occupent ce pays qu’elle aime tant. Loin du cliché de la favorite frivole, Marie apparaît comme la synthèse d’une nation meurtrie, mais digne ; elle porte dans son regard toute la gravité de son peuple, toute la loyauté d’une noblesse qui n’a plus que l’honneur pour patrie.
La beauté de la jeune femme, son sourire, sa fougue, attirent vite l’attention de l’Empereur. Le bal est donné par Talleyrand, le ministre des Affaires étrangères de Napoléon, qui accompagne le souverain français dans ses campagnes. Le prince de Bénévent a souhaité que ce bal, organisé au lendemain de la Saint-Sylvestre, soit le plus fastueux possible. La Gazette de Varsovie n’hésite pas à relater l’événement mentionne même la danse entre le libérateur et la comtesse. Le lendemain, elle reçoit un bouquet de fleurs, apportés parle grand maréchal du Palais, Géraud Christophe Michel du Roc (Duroc), avec ce simple message : « Je n’ai vu que vous, je n’ai admiré que vous, je ne désire que vous. […] ».
Va alors se mettre en place une pièce de théâtre où la jeune comtesse est littéralement poussée dans le lit du souverain français par son propre père et son mari. C’est au château de Finckenstein que Napoléon Ier va vivre son amour passionné avec Marie Walewska, ne manquant pas d’énergie à la tâche. Il n’est pas pour autant certain que la comtesse ait partagé autant de sentiments pour l’Empereur. Leur relation va se situer à la jonction de la tendresse et de la raison d’État : rêvant d’un État polonais restauré, une partie de l’aristocratie vit dans cette union non une romance, mais un acte politique. Pour Napoléon, l’attachement fut réel, sincère, presque mélancolique. Pour Marie, il devint un devoir patriotique sublimé par l’émergence d’une affection profonde.
« Le sacrifice était complet. Il ne s’agissait plus que de récolter les fruits de cette unique équivalence [convaincre Napoléon de soutenir le mouvement d’indépendance polonais], qui pourrait justifier ma position humiliante. Cette pensée m’obsédait. Dominant ma volonté, elle m’empêchait de succomber au poids de ma mauvaise conscience et de ma tristesse », écrira-t-elle plus tard dans ses mémoires. Dans la folie des draps de satin, Marie Waleswska n’en oublie pas ses objectifs. Napoléon finira par céder. Ce sera le Grand-duché de Varsovie en 1807, confié à un de ses alliés : le roi de Saxe. Loin des attentes des Polonais, cette monarchie de façade finira par disparaître après la campagne de Russie en 1813.
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Alexandre Walewski, le fondateur véritable : diplomate, ministre, homme de culture
C’est pourtant une autre couronne que va porter Maria Waleswska : celle de mère. En mai 1810, elle donne naissance à un fils : Alexandre Colonna-Walewski. Si le comte Anastase Colonna-Waleswki reconnaît l’enfant, il est couramment admis que Napoléon est le père de celui-ci. Preuve s’il en est, les nombreux cadeaux qu’il fait parvenir à Marie et un document qu’il signe, assurant l’avenir de cet enfant qui lui ressemble, lui conférant blason et titre de comte d’Empire. En 2013, des analyses ADN ont fini par confirmer cet état de fait.
Fruit d’une alliance unique entre deux mondes : l’héritage impérial français et la tradition polonaise la plus ancienne. Marie et Anastase finissent par divorcer en août 1812. Elle part s’installer à Paris, richement dotée. L’enfance d’Alexandre fut marquée par une éducation cosmopolite, entre Varsovie, Paris, Florence et Rome. Il grandit à l’ombre d’un père absent qu’il rencontre à l’âge de 4 ans, à l’île d’Elbe ; absent par destin, par chute, par légende ; mais dont la silhouette écrasante façonne déjà sa vocation. Dès l’adolescence, il se plaça dans une posture à la fois prudente et noble : ne pas réclamer un rang, mais en être digne.
Il perd sa mère en 1817, morte en couche (après la naissance de Rodolphe, fils de son second époux, le comte d’Ornano, qui jouera également un rôle important sous le second Empire, dont descendance). « Une femme charmante, un ange ! C’est bien d’elle qu’on peut dire que son âme est aussi belle que sa figure !…», dira Napoléon Ier de cette femme qu’il avait réellement aimé autant qu’elle s’était sacrifiée pour sa chère Pologne où son corps repose aujourd’hui. A l’exception de son cœur inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Confié à son oncle qui l’élève en lui apprenant l’histoire de la Révolution française, il refuse de faire tout naturellement son service militaire dans l’armée russe, puissance tutélaire de son pays d’origine. Après une fuite rocambolesque, Alexandre Colonna-Walewski s’exile à Paris qui refuse de l’extrader. La monarchie des Bourbons va le protéger, celle des Orléans va l’employer. Il sera chargé d’une mission secrète et représenter la France auprès des insurgés polonais.
De retour à Paris, il se fait naturaliser Français, s’engage dans la Légion étrangère et part servir en Algérie où il gagne ses galons de capitaine. Avec le retour de l’idée impériale sous Napoléon III, Alexandre Colonna-Walewski devient une figure majeure de la politique étrangère française. Ambassadeur à Londres (1851-1855), artisan du Congrès de Paris (1856) qui redessina l’Europe après la guerre de Crimée, ministre des Affaires étrangères (1855-1860), député et président du Corps législatif ( 1865-1867), pair de France : Alexandre incarna tout ce que l’on pouvait attendre d’un fils de Napoléon, mais dans une version apaisée, réfléchie, presque classique.
Son œuvre littéraire ; pièces de théâtre applaudies, articles politiques d’une grande finesse ; contribua également à faire de lui un homme d’esprit, un héritier digne de la culture française. Par son mariage avec Lady Caroline Montagu, il affirma l’enracinement européen de sa lignée : la dynastie Walewski devenait officiellement une famille franco-polonaise, mais aussi partiellement britannique (il épouse Lady Montagu avec laquelle il aura deux enfants qui auront une brève vie), au cœur des élites du XIX° siècle.

Une dynastie qui traverse les siècles : silence, dignité, continuité
Après Alexandre, les Walewski ne cherchèrent jamais les fastes ni la revendication dynastique. Leur grandeur est ailleurs : dans la continuité sans ostentation. À la différence des Bonaparte en Europe ou des Murat en Italie, les Walewski incarnèrent un modèle singulier : celui d’une noblesse de sang impérial, mais sans couronne, fidèle à un héritage, mais jamais dans la revendication politique.
Outre plusieurs filles issues de ses deux mariages, L’histoire des Walewski se tisse dans la discrétion :
– Charles Walewski 1848-1916), fils d’Alexandre et de Marie-Anne di Ricci, hérite d’un nom et d’un titre qu’il utilise avec sobriété. Cadre au sein du Crédit lyonnais où il fait une carrière des plus classique, il se porte au secours de la patrie en danger par deux fois. D’abord en 1870 en digne bonapartiste, puis en 1914 où il contracte une affection respiratoire à laquelle il succombera deux ans avant la fin du conflit.
– André Colonna-Walewski (1871-1954), neveu du précédent et fils d’une tragédienne, figure intellectuelle du XXᵉ siècle, se révèle un grand industriel, fasciné par les techniques de son époque (comme les automobiles dont il sera un des premiers à obtenir le permis de conduire). C’est encore à lui que l’on doit la stratégie des Taxis de la Marne qui vont acheminer les soldats vers le front où il est d’ailleurs blessé à diverses reprises. De son mariage avec la fille de l’entrepreneur Molinos, il a eu deux fils : Antoine Walewski (1904-1990) et Roger Walewski (1907-1968).
Les descendants de cette lignée ne peuvent porter le titre de comte après un jugement du tribunal de 2012, épilogue d’une longue action en justice débutée 14 ans auparavant. « La transmission des titres nobiliaires d’Empire est, en effet, réservée aux seuls enfants légitimes », a rappelé le Conseil d’État.
Cette humilité, loin de nuire à la dynastie, lui donna une profondeur rare : les Walewski devinrent l’un de ces rameaux silencieux mais vivaces de la galaxie napoléonienne, ceux qui ne vivent ni de l’épopée ni de la nostalgie, mais d’une fidélité intime à l’exigence morale d’Alexandre et à la douceur mémorielle de Marie Walewska.

La maison Walewski aujourd’hui : un héritage vivant, une présence discrète en Europe
Contrairement à une croyance répandue, la dynastie Walewski n’a pas disparu. Elle existe bel et bien, vivante, discrète, enracinée dans plusieurs pays ; principalement la France, l’Italie et la Pologne. Elle demeure, pour ceux qui la connaissent, l’une des expressions les plus raffinées de l’identité napoléonienne moderne : ni flamboyante, ni militante, mais consciente d’être dépositaire d’un fragment de la grande histoire.
Les descendants actuels portent toujours le nom de Colonna-Walewski, conformément à la tradition polonaise et à l’hérédité reconnue depuis le XIX° siècle.
On y trouve :
– un héritier principal, installé en France, actif dans les milieux culturels, attaché à la conservation des archives de la famille, très ponctuellement en contact avec les cercles napoléoniens. Trésorier et vice- président du Conseil d’administration de la Fondation Napoléon, le comte Nicolas Walewski a reçu les insignes de chevalier de la l’Ordre national du Mérite en 2024 ;
– des cousins en Italie, engagés dans le domaine juridique ou patrimonial ;
– une branche polonaise, plus éloignée, conservant la mémoire locale de Marie Walewska et du domaine de Walewice ;
– quelques descendants qui participent, à titre privé, à des colloques consacrés à la diplomatie du Second Empire ou à l’histoire napoléonienne.
Aucun d’entre eux ne revendique un rôle politique ou dynastique, mais tous manifestent, avec une pudeur admirable, un attachement profond à leur histoire. Ils s’efforcent de préserver l’équilibre qui caractérise depuis toujours la maison Walewski : porter un héritage sans l’instrumentaliser, honorer une mémoire sans la figer, maintenir une dignité sans la transformer en revendication.
Aujourd’hui encore, la famille Walewski demeure vivante, digne, européenne dans son âme, fidèle dans son cœur. Elle incarne un héritage où la grandeur n’a jamais eu besoin de faste, et où la mémoire se conjugue au présent sans démesure ni oubli.







