Plus d’un siècle après la perte de Porto Rico, un titre de noblesse créé par le roi Alphonse XII continue d’être transmis en Espagne. La récente publication d’une demande de succession au Boletín Oficial del Estado rappelle que certains vestiges de l’empire colonial espagnol survivent encore aujourd’hui au sein de la monarchie.
Lorsqu’on évoque la noblesse espagnole, l’imaginaire collectif se tourne spontanément vers les grandes maisons de Castille, d’Aragon ou d’Andalousie. Pourtant, certains titres rappellent une autre facette de l’histoire de la monarchie : celle de son immense empire ultramarin. Parmi eux figure le marquisat de San Juan de Puerto Rico, créé au XIXᵉ siècle et toujours officiellement reconnu aujourd’hui par l’État espagnol.
La récente publication au Boletín Oficial del Estado (BOE), début juillet 2026, d’une nouvelle demande de succession au titre est venue rappeler que ces dignités n’ont jamais disparu. Elles continuent d’être transmises selon les règles du droit nobiliaire espagnol, bien qu’elles n’accordent plus aucun privilège particulier.

Les derniers témoins de l’Espagne impériale
À la différence des anciens duchés médiévaux ou des grands marquisats de la péninsule Ibérique, le marquisat de San Juan de Puerto Rico appartient à une catégorie particulière : celle des titres créés dans les territoires d’outre-mer.
Découverte en 1493 par l’explorateur Christophe Colomb, l’histoire de l’île de Porto Rico ( Puerto Rico) est marquée par une colonisation compliquée et la mise en place d’un système esclavagiste. Durant les XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, la Couronne espagnole récompense militaires, gouverneurs, administrateurs et grands serviteurs de l’État ayant participé à la défense ou au développement de ses possessions coloniales. Cuba, Porto Rico ou encore les Philippines voient ainsi naître plusieurs titres qui demeurent aujourd’hui intégrés à la noblesse espagnole.
Ces distinctions constituent désormais davantage un patrimoine historique qu’un symbole de pouvoir. Elles rappellent l’époque où Madrid gouvernait un empire s’étendant des Amériques jusqu’au Pacifique, d’une monarchie où le soleil ne se couchait jamais.
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Un militaire au service de la Couronne
Le premier titulaire du marquisat est José Laureano Sanz y Posse, officier espagnol né en 1819 à Alcalá de Henares.
Fils d’un lieutenant-général, il embrasse très tôt la carrière militaire. À seulement onze ans, il entre comme cadet dans l’armée avant de gravir progressivement les échelons. Après avoir participé aux conflits civils espagnols, il est nommé capitaine général des Philippines en 1866, puis gouverneur et capitaine général de Porto Rico deux ans plus tard.
Sa nomination intervient dans un contexte particulièrement tendu. L’île est alors traversée par un puissant courant réformateur, tandis que les idées indépendantistes gagnent du terrain dans les Caraïbes espagnoles.
Le bilan laissé par José Laureano Sanz demeure contrasté.
Sur le plan administratif, son gouvernement engage plusieurs chantiers de modernisation. Le développement du télégraphe, la construction de ponts, la réorganisation de l’administration civile, le soutien à la création d’une banque locale ou encore certaines mesures destinées à améliorer la condition des esclaves figurent parmi les réalisations de son mandat.
Mais ces réformes sont rapidement éclipsées par une politique sécuritaire particulièrement ferme.
Quelques mois seulement après le Grito de Lares, première grande insurrection indépendantiste portoricaine de septembre 1868, José Laureano Sanz fait de la lutte contre le séparatisme sa priorité. La Garde civile est renforcée, les Volontaires sont réorganisés et les partisans de l’indépendance font l’objet d’une surveillance accrue. Plusieurs opposants sont arrêtés, déportés ou contraints à l’exil. Parmi eux figure le médecin et révolutionnaire Ramón Emeterio Betances, considéré comme l’un des pères du nationalisme portoricain, envoyé à Saint-Thomas avant de poursuivre son combat depuis les États-Unis.
Vers la fin de son mandat, entre 1874 et 1875, José Laureano Sanz, accentue encore cette réputation. La presse est davantage censurée, plusieurs libertés publiques sont suspendues, des enseignants jugés trop favorables aux idées révolutionnaires sont expulsés et les institutions locales perdent une partie de leurs compétences. Cette politique autoritaire lui vaut de nombreuses critiques aussi bien parmi les libéraux espagnols que dans une partie de la société portoricaine.
Pour autant, en mars 1873, il fait abolir l’esclavage. 32000 personnes (soit 11% de la population de l’époque) sont désormais libres de se déplacer sans contraintes ni peur. Quoique. Les affranchis devront pour la plupart continuer à travailler sous contrat (un système de travail obligatoire de transition) pendant plusieurs années avant d’être totalement libres de leurs mouvements. Porto Rico sera l’avant-dernier pays dans les Caraïbes à libérer ses esclaves, juste avant Cuba.
La Couronne d’Espagne sera généreuse avec les colons, et les indemnise gracieusement. Le colonel José Lauréano Sanz applique la loi avec précision.
Pour ses soutiens, José Laureano Sanz demeure toutefois l’homme qui a maintenu Porto Rico dans le giron espagnol à une époque où l’empire vacillait, fin d’un monde colonial sur une île loin d’être aussi manichéenne qu’il n’y paraît. Pour ses détracteurs, il incarne à jamais au contraire l’un des visages les plus répressifs de la domination espagnole.

Une récompense royale à la veille de la fin de l’empire
Malgré ces controverses, le roi Alphonse XII décide de récompenser sa carrière en lui accordant, en 1883, le titre de marquis de San Juan de Puerto Rico.
Ironie de l’histoire, José Laureano Sanz meurt en décembre 1898, quelques semaines après que l’Espagne a perdu Porto Rico au profit des États-Unis à l’issue de la guerre hispano-américaine. Le territoire auquel son titre faisait référence n’appartient alors déjà plus à la Couronne espagnole, derniers feux d’un Empire qui s’éteint doucement.
Depuis plus de cent quarante ans, le marquisat a traversé les bouleversements politiques de l’Espagne. La guerre civile, l’exil de certains membres de la famille en France, plusieurs renonciations et des procédures de réhabilitation du titre ont compliqué la succession. Le marquisat passe ainsi entre les mains de différentes branches de la famille Sanz avant d’être réhabilité sous le régime franquiste au profit de Margarita Sanz Laviña en 1970, puis transmis à son fils Antonio Jover Sanz en 2005 par lettre royale.
À l’heure où les débats sur le passé colonial demeurent vifs, le marquisat de San Juan de Puerto Rico illustre encore aujourd’hui la manière dont la monarchie espagnole conserve, dans son ordre nobiliaire, les traces de son ancienne puissance mondiale. Derrière un simple titre se cache l’histoire d’un empire disparu, de familles qui ont servi la Couronne sur plusieurs continents et d’une mémoire transatlantique toujours entretenue par les règles successorales espagnoles.
Frédéric de Natal
Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.







