Héritier d’un empire disparu, soldat, pilote, ouvrier, le prince Mehmed Orhan Osmanoğlu incarne à lui seul la trajectoire tragique et fascinante de ces princes issus de ces dynasties déchues dans la tourmente du début du XXᵉ siècle.

Né dans l’ombre dorée des palais ottomans et mort dans la discrétion d’un exil niçois, le prince Mehmed Orhan Osmanoğlu aura traversé le siècle comme on traverse une frontière : sans certitude de retour. Petit-fils du sultan Abdülhamid II, il fut à la fois témoin de la fin d’un monde et acteur d’une modernité brutale, contraint d’inventer sa vie loin du trône auquel il était destiné, chef d’une maison impériale que le destin aura éparpillé aux quatre coins du monde.

Sultan Mehmet VI @wikicommons

Un enfant de l’Empire finissant

Mehmed Orhan naît le 12 octobre 1909, à Istanbul, alors que l’Empire ottoman vacille déjà sous les coups conjugués des réformes, des nationalismes et des puissances européennes.  Jadis puissance régnante sur une large partie du continent européen et l’Afrique du nord, le pouvoir des sultans est en proie au doute. Son grand-père Abdülhamid II, a été déposé six mois auparavant, victime d’une révolution de palais. On lui reproche sa faiblesse face aux réformistes qui ont imposé à la Turquie une constitution.

Les princes de la maison Osmanoglu ont été priés de rester dans le rang. Son père, le prince Mehmed Abdülkadir Efendi (1878-1944), appartient à cette ultime génération née dans un monde impérial encore debout, mais condamné de longue date. Il voit avec tristesse son père disgracié prendre le chemin d’un exil qui sera bientôt aussi le sien. L’avenir de sa famille prime sur les liens qui l’unit au sultan déposé et déjà il fait allégeance au nouveau souverain, Mehmet V Resat dont le règne ne sera pas plus tranquille que celui de son prédécesseur.

Loin des soubresauts politiques, l’enfance de Mehmed Orhan est celle d’un prince élevé selon les codes d’une haute aristocratie millénaire : discipline, culture, sens du devoir. Il reçoit une éducation soignée, notamment au lycée de Galatasaray puis au Robert College, établissements d’élite où se croisent les héritiers des vieilles familles ottomanes et les élites cosmopolites de Constantinople. Mais l’Histoire, le déclenchement de la Première Guerre mondiale, ne lui laisse guère le temps de grandir dans l’insouciance.

La Turquie a fait le choix de soutenir l’Allemagne ou son père a été envoyé faire son apprentissage militaire. L’Empire se délite au fur et à mesure de ses défaites. La monarchie est fragile. En juillet 1918, le sultan Mehmet V meurt. Son successeur, Mehmet VI, n’est pas à la hauteur de la tâche. Ses tentatives de négociations avec les Alliés sont regardées comme une trahison par les nationalistes. Le traité de Sèvres, qui démembre l’Empire ottoman, précipite, la fin de l’institution impériale. Le sultanat est remplacé par un califat vidé de sa substance en 1922. Mehmet VI prend à son tour la route d’un exil sans retour. Deux ans plus tard, le dernier souverain est déchu de ses titres, la République proclamée. Le nouvel homme fort du régime, Mustapha Kémal « Atatürk » exige le départ de tous les membres de la fratrie. Pour l’adolescent qu’il est devenu, c’est un choc. Mehmed Orhan est interdit de séjour dans son propre pays, privé de nationalité, de biens et de statut.

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Mehmed Orhan Osmanoğlu @wikicommons/İgokmen

Prince sans trône, homme du monde

Cet exil n’est pas un simple déplacement géographique : il est une dépossession totale.

Comme beaucoup de princes ottomans, Mehmed Orhan découvre la précarité, l’errance et la nécessité de survivre dans un monde qui n’a plus besoin de sultans. Il suit son père à Budapest mais le jeune homme ne supporte pas son autorité et décide de rejoindre Beyrouth, au Liban, où il va vivre chez son oncle. Mehmed Orhan se querelle alors avec un prêtre de l’école où il était inscrit et rapidement renvoyé à la case départ. Les tensions revenues entre le père et le fils, le prince reprend ses valises et les déposent à Nice, chez une de ses tantes. Avant de s’empresser d’acheter un billet de bateau, direction l’Argentine.

Loin des palais, Mehmed Orhan se forge une identité nouvelle. Polyglotte hors pair — il parle neuf langues — il s’adapte avec une facilité déconcertante à des univers radicalement différents. À Buenos Aires, il travaille comme ouvrier d’usine, mécanicien, chauffeur. Il connaît ses premiers émois, tombe amoureux d’une jeune fille issue d’une riche famille libanaise. Mehmed Orhan avoue son identité mais peine à le prouver face à son beau-père qui l’exige pour toute acceptation de mariage. Il lui demande d’envoyer un télégramme au chef de la dynastie, le dernier calife Abdülmecid II, alors à Nice, en France, pour se renseigner à son sujet, mais ce dernier ne lui répondra pas pour d’obscures raisons.

Deux ans plus tard, il décide de s’établir aux États-Unis avant de revenir en France, pays de transition qui devait le mener vers l’Égypte. C’est au Caire qu’il rencontra le prince Yusuf Kemal, bien connu des vieilles familles d’Istanbul. Il lui demanda un prêt pour acheter une voiture (dont la plaque d’immatriculation porte son nom en arabe). Le prince accepta et lui accorda même une petite pension, qu’il lui versa sans interruption jusqu’en 1940, où qu’il aille dans le monde.  Lassé des palmiers et du Nil, il finit par retourner à Nice, s’y marie et divorce après un an de vie commune, père d’une fille.

Le prince Mehmed Orhan souffre de la perte de son statut. Il compense en vivant sa vie à « mille à l’heure ».  Il veut briller et tourne ses regards vers la seule monarchie musulmane d’Europe : l’Albanie. Le roi Zog Ier l’accueille bien volontiers et en fait même son aide de camp, pilote dans l’armée de l’air albanaise avec le grade de capitaine. Tout le temps du règne de Zog, Mehmed Orhan retrouve statut et privilège. Il est même celui qui va organiser la fuite du monarque lorsque son pays est envahi par l’Italie en 1939. Réfugié à Paris, il va participer à la Seconde Guerre mondiale aux côtés des Alliés, multipliant les vols de reconnaissances et des missions « secrètes ».

La vie sentimentale de Mehmed Orhan reflète elle aussi l’instabilité de l’exil. Il se marie à plusieurs reprises, notamment avec Nafia Hanım, puis avec la Française Margareth Fournier, et enfin avec Franceska Franketti. De ces unions naissent plusieurs enfants, élevés loin de la Turquie, porteurs d’un nom chargé d’histoire mais privé de royaume. Ces mariages, souvent brefs, traduisent la difficulté à concilier héritage dynastique et vie moderne, fidélité au passé et nécessité de se réinventer, pour un prince qui rêve d’aventures.

Après la guerre, le prince Orhan mena une vie d’errance à travers plusieurs continents, de l’Inde à l’Europe, en passant par le Moyen-Orient. Revenu à Nice, haut lieu de l’exil monarchique, il y travailla comme chauffeur puis obtint un poste à l’ambassade américaine. Il termina sa vie active comme guide au cimetière militaire américain de Paris, avant de se retirer définitivement à Nice, racontant l’Histoire des autres, quand la sienne demeure silencieuse.

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Mehmed Orhan Osmanoğlu@wikicommons

Chef d’une maison sans empire et gardien du temple

En 1983, à la mort de son cousin Şehzade Ali Vâsib, Mehmed Orhan devient chef de la Maison impériale ottomane (Sultan Mehmed VIII ou Sultan Orhan II  pour ses partisans). Un titre lourd de symboles, mais dénué de pouvoir réel. Il est alors le dépositaire d’une mémoire vieille de plus de sept siècles, sans trône, sans cour, sans État. Ce rôle, il l’assume avec une dignité discrète, refusant toute posture nostalgique ou politique. Dans une interview accordée au magazine français Life il qualifie son héritage royal de « sacré et risible » et affirma qu’être ottoman signifiait « savoir respirer l’histoire ».

Ironie de l’Histoire : ce n’est qu’au début des années 1990 que Mehmed Orhan retrouve la nationalité turque, après des décennies d’interdiction. Lors d’un séjour à Istanbul, il est brièvement contrôlé par la police sur le pont du Bosphore. Lorsqu’il décline son identité, les agents le saluent respectueusement.: « Bienvenue chez vous. Le journal annonce votre retour en France. Ici, c’est votre patrie. Restez ». , lui dirent alors les fonctionnaires. Un geste simple, presque anodin, mais chargé de sens : la République reconnaissait enfin, sans l’officialiser, l’enfant qu’elle avait chassé.

Mehmed Orhan Osmanoğlu s’éteint le 12 mars 1994, à Nice, loin des palais de son enfance. Il avait 84 ans. Sa mort passe presque inaperçue, à l’image de sa vie : discrète, digne, sans tapage. Il laisse derrière lui le portrait rare d’un prince qui ne réclama jamais ce qu’il avait perdu, mais qui sut traverser le siècle avec une élégance silencieuse.

À travers Mehmed Orhan Osmanoğlu, c’est toute la tragédie des monarchies déchues qui se donne à voir : l’effondrement d’un monde ancien, l’exil comme condition permanente, et la nécessité, pour survivre, de devenir pleinement homme avant d’être prince. Il fut un héritier sans trône, mais non sans grandeur et panache.

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Frédéric de Natal

Rédacteur en chef du site revuedynastie.fr. Ancien journaliste du magazine Point de vue–Histoire et bien d’autres magazines, conférencier, Frédéric de Natal est un spécialiste des dynasties et des monarchies dans le monde.

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